Brésil: anatomie d'une bataille de talibans bolsonaristas contre une gamine de 10 ans

Violée pendant des années par son oncle et enceinte de vingt-deux semaines, une enfant de dix ans a réussi, avec sa grand-mère, à mettre fin à deux autres calvaires, après dix jours de lutte et un voyage de 1650 kilomètres : le refus de certains établissements médicaux publics de mettre fin à ses souffrances et le harcèlement physique de fanatiques bolsonaristas anti-IVG déchaînés.

Il était un peu plus de dix-neuf heures le 7 août dernier, vendredi, quand une enfant de dix ans, accompagnée de sa grand-mère, a passé la porte d'entrée de l'hôpital public Roberto Arzinauth Silvares, à São Mateus, au nord de l'Etat de l'Espírito Santo. L'enfant se plaignait de douleurs abdominales. L'examen beta HCG a constaté que l'enfant était enceinte, depuis vingt-deux semaines, résultat de viols en série dont elle souffrait en silence depuis ses six ans, de son oncle, un ex-détenu de 33 ans condané pour trafic de drogue. À partir de ce moment là, l'enfant a été la cible d'une sordide campagne anti-avortement orchestrée par des bolsonaristas sur les réseaux sociaux, fomentée par des fuites issues aussi bien de sa fiche civile à la mairie de São Mateus que de son dossier médical. L'enfant, qui ne réussira à pratiquer son avortement qu'à Recife, au Pernambuco, à 1.651 kilomètres plus au nord, a eu son nom divulgué sur internet et a même été traitée d'assassine.

Le 9 août, le quotidien A Gazeta, plus gros tirage dans l'Etat de l'Espírito Santo, a divulgué l'information avec le soin de ne pas révéler le prénom de l'enfant, comme le prévoit le Statut de l'Enfant et de l'Adolescent pour de tels cas. Deux heures plus tard, la ministre des droits de l'homme, Damares Alves, a publié la nouvelle tirée de A Gazeta sur sa page Facebook.
Quatre jours après, le 13 août, la ministre a annoncé sur le même réseau social l'envoi dans l'Etat de l'Espírito Santo de deux assesseurs, l'un du secrétariat des droits de l'enfant et l'autre du service du Médiateur des droits de l'homme. Accompagnés du député de l'Etat Lorenzo Pazolini (parti Republicanos, droite de la droite), auteur d'un hommage à la ministre Damares Alves à l'assemblée législative de l'Espírito Santo en 2019, les deux assesseurs ont été au commissariat, au conseil tutélaire et au secrétariat de l'Assistance social de la ville de São Mateus. La ministre a mis en ligne sur sa page Facebook une photo des trois personnes devant le commissariat de São Mateus. Selon une publication de la ministre sur Facebook, ils ont également contacté la famille de l'enfant. L'objectif, selon la ministre, était « de connaître les détails des investigations ». Le ministère public de l'Etat de l'Espírito Santo suspecte que lors de ces visites, le groupe ait eu accès à toutes les données de l'enfant, y compris le dossier médical.

Les assesseurs du ministère et du député Pazolini ont nié être impliqués dans la fuite d'informations sur l'affaire. Dans un communiqué, le ministère des droits de l'homme a affirmé que les assesseurs envoyés dans l' Espírito Santo « ne connaissaient ni le prénom de l'enfant, ni l'adresse de la famille. Et que jamais ils n'ont eu le moindre contact avec quelque personne proche de l'enfant ». Le ministère a regretté les dédoublements de l'affaire : « le ministère respecte et agit en accord avec la loi et sous les principes de l'administration publique. Il est lamentable qu'une affaire si triste ait suscité, depuis le début de la semaine dernière, une campagne non nécessaire contre l'implication du ministère. Ils ont utilisé, de manière irresponsable, la douleur d'une enfant et d'une famille en faveur de bannières idéologiques qui n'ont contribué en rien à perfectionner les mécanismes de protection de l'enfance. »

Les assesseurs du député Pazolini, dans une note, ont affirmé : « Toutes les données d'un processus de cette nature circulent sous le secret de la justice ; l'exposition des données de la victime, mineure, enfreint les droits prévus dans le Statut de l'Enfant et de l'Adolescent ». La mairie a informé qu'elle ne se prononcerait pas sur cette affaire.

Après le voyage de l'équipe du ministère et du député Pazolini à São Mateus, le domicile où l'enfant demeurait avec sa grand-mère est devenue la destinée de pélérinages de catholiques, évangéliques et politiques bolsonaristas, tous anti avortement. Qui ont fait pression sur la grand-mère pour qu'elle convainque sa petite-fille à donner naissance à l'enfant. Une partie de ces conversations a été enregistrée et sera utilisée dans l'enquête sur l'affaire par le ministère public. Pendant l'une d'entre elles, un homme non identifié a déclaré : « on ne plaisante pas. La ministre Damares Alves … [à ce moment, quelqu'un, à l'arrière, affirme: « On a accès à cela aussi »] Donc, on veut que cette dame hausse le ton, ce qu'elle seule peut faire, pour défendre cette petite-fille de la femme ».
Lors d'une de ces rencontres, la grand-mère s'est évanouie. Malgré la forte pression, elle maintenait la volonté, partagée avec la petite-fille, de ne pas permettre que la grossesse se prolonge. Le maire-adjoint à la santé de São Mateus, Henrique Luís Follador, était également contre l'interruption de grossesse, bien qu'il n'ait pas mis d'obstacle à l'avortement. Ces jours là, une personne qui s'est identifiée comme employée de l'hôpital financé par une entité catholique de la région de Vale do Paraíba, en province de l'Etat de São Paulo, a téléphoné au tribunal de Vitória, capitale de l'Espírito Santo, avec toutes les données de l'enfant en main, offrant le support pré-natal pour l'enfant. La proposition a été refusée.

En sortant de l'hôpital de São Mateus, le soir du 9 août, l'enfant a été emmenée provisoirement dans un abri – l'objectif était de l'éloigner de la famille à ce moment-là pour enquêter plus sereinement sur l'affaire. Comme elle était sous la tutelle de l'Etat de l'Espírito Santo en étant dans l'abri, le ministère public a demandé à la justice que l'enfant puisse pratiquer l'avortement – la législation brésilienne permet l'avortement pour les victimes de viol, comme cela a été le cas. En plus du désir de l'enfant de ne pas accoucher, il y avait aussi le risque de mort si la grossesse avait été maintenue, dû à son bas âge. En fin d'après-midi le 14/8, le juge Antonio Moreira Fernandes a permis l'interruption de grossesse, à conclure que la volonté de l'enfant est souveraine, bien qu'elle soit dans l'incapacité – les assistantes sociales qui ont reçu la fille ont dit en audition qu'elle était désespérée, criait et pleurait chaque fois que l'on évoquait le sujet du bébé.

Avec la décision judiciaire, l'enfant et la grand-mère ont été emmenées à Vitória, où l'enfant a interrompu la grossesse à l'hôpital universitaire Cassiano Antonio Moraes (Hucam), lié à l'université fédérale de l'Etat de l'Espírito Santo. Le samedi 15/8 au matin, pourtant, l'hôpital a émis un rapport d'une page refusant de faire l'opération, avec la justification que « l'âge de grossesse » de la patiente était « dépendante de la législation en cours ». Les lois brésiliennes, pourtant, n'établissent pas de temps de grossesse comme critère pour l'avortement légalisé. Avec la répercution de l'affaire, l'hôpital Hucam a émis une note, le lundi 17/8, argumentant ne pas avoir la structure suffisante pour faire l'opération.

Avec l'avis négatif de l'hôpital Hucam à Vitória, le secrétariat d'Etat à la santé de l'Espírito Santo a cherché un hôpital qui accepte de faire l'opération. Le soir du samedi 15/8, le Centro Integrado de Saúde Amaury de Medeiros, à Recife, capitale de l'Etat du Pernambuco, référence pour les cas d'avortements prévus par la loi et avec une autorisation judiciaire, a été d'accord pour prendre l'enfant de dix ans. Pendant qu'elle voyageait avec sa grand-mère et une assistante sociale du secrétariat d'Etat à la santé de l'Espírito Santo sur un vol commercial pour Recife, l'extrêmiste Sara Giromini, connue comme Sara Winter, ex-assistante de la ministre Damares Alves, a divulgué le prénom de l'enfant et le nom de l'hôpital où elle ferait l'avortement, dans une video sur YouTube, demandant que ses abonnés aillent jusque devant la porte de l'institution hospitalière à Recife protester contre l'interruption de grossesse. Ainsi fut fait. Près de deux cents personnes se sont agglomérées devant la porte de l'hôpital pour prier et insulter l'hôpital, les médecins et l'enfant – cette dernière a même été appelée « assassine ». Plus tard, Youtube a fermé le canal de Sara Giromini, car la video où elle citait le prénom de l'enfant violait les règles de la plateforme.

Pour éviter que l'enfant et la grand-mère soient frappées par les manifestants, le directeur de l'hôpital à Recife, Olímpio de Moraes Filho, s'est rendu devant la façade de l'immeuble pour attirer l'attention du groupe anti-avortement, pendant que la jeune fille et la grand-mère entraient discrètement, cachées dans le coffre d'une voiture, par le portail à l'arrière de l'hôpital. Pendant que les médecins préparaient l'opération, les infirmiers ont mis l'enfant dans une chambre avec télévision, le son au maximum, pour qu'elle n'entende pas les cris des manifestants. L'opération n'a été faite que le matin du lendemain, le lundi 17/8. L'oncle de la gamine, qui était en fuite, a été arrêté le 18/8 au matin à Betim, dans l'Etat du Minas Gerais.

Le ministère public de l'Etat et le ministère public fédéral de l'Etat de l'Espírito Santo ont déjà commencé à enquêter sur la fuite des données d'identité de la gamine et sur la pression des groupes anti avortement sur sa famille. Quand l'enfant quittera l'hôpital de Recife et retournera dans l'Etat du Pernambuco, elle sera hébergée par les pouvoirs publics dans une autre ville, selon le juge Fagner Cristian Andrade Rodrigues. « À São Mateus, elles ne peuvent revenir. Leurs vies seraient un enfer » a dit le juge.


Allan de Abreu

 

 -----

C'est la traduction, par nos soins, d'un article daté de ce 18/8/2020, publié sur le site du mensuel Piaui.

Signé Allan de Abreu, journaliste d'enquête :
https://piaui.folha.uol.com.br/menina-o-poder-e-o-direito/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.