Brésil: multimillionnaire, feu le milicien tueur, proche de Flávio Bolsonaro

Des écoutes téléphoniques de la police révèlent le volume millionnaire et la pulvérisation du patrimoine d'Adriano da Nóbrega, chef de milice, carioca, exécuté, seul, dans des conditions plus que troubles lors d'une traque par des membres surarmés de bataillons de polices militaires en février 2020, à Bahia. Enquête (19/3/21) de Sérgio Ramalho, du site indépendant The Intercept Brasil (TIB).

 © The Intercept Brasil (TIB) © The Intercept Brasil (TIB)

Le corps de l'ex-capitaine du bataillon BOPE de la police militaire de Rio de Janeiro Adriano da Nóbrega se trouvait encore à l'Institut médico-légal d'Alagoinhas, une ville située à 135 kilomètres de Salvador de Bahia, lorsqu'un homme identifié comme " Coronel " a demandé par téléphone à l'un de ses complices où se trouvaient les 22 chevaux de course achetés par le milicien.

Transcrit dans le rapport technique du sous-secrétariat des renseignements du secrétariat de la police civile de Rio de Janeiro, l'épisode marque le début d'un litige concernant la succession millionnaire du tueur à gages qui dirigeait la milice, à Rio de Janeiro, nommée Escritório do Crime, spécialisée dans les meurtres. Les écoutes téléphoniques, auxquelles The Intercept Brasil a eu un accès exclusif, révèlent pour la première fois la taille réelle du patrimoine de l'ex-tueur.

Le colonel, selon les relevés des appels téléphoniques, avait cherché à contacter Eduardo Serafim, propriétaire d'un ranch à Itabaianinha, dans l'intérieur de l'Etat du Sergipe, où l'ancien capitaine du Bope avait emmené les animaux, achetés dans une course de vachettes de la petite ville de 40.000 habitants. Certains des chevaux valaient plus de 100.000 R$ (16.700 €). Serafim a rapporté ce qui s'est passé à un homme non identifié dans une conversation téléphonique interceptée le 13 février 2020, quatre jours après la mort d'Adriano. Jusqu'alors fugitif, le tueur à gages se cachait dans une ferme à Esplanada (Bahia) et a été tué lors d'une opération conjointe controversée, avec les polices des Etats de Rio de Janeiro et de Bahia.

Adriano da Nóbrega, comme le révèle l'enquête, a transformé la milice Escritório do Crime en une sorte de holding, investissant les bénéfices de la milice dans des propriétés rurales, du bétail, des chevaux de course, des stations-service, des restaurants, des concessionnaires automobiles, des magasins de vente d'alcool, une salle de gymnastique, une clinique vétérinaire, une société de crédit, des magasins de vente de matériaux de construction, des petites et moyennes entreprises de BTP, ainsi que deux sociétés axées sur la location de ses propres biens immobiliers. L'une d'entre elles, avec un capital social de 11 millions de R$ (2 millions €) et une adresse sur la [fameuse] avenida das Américas, dans le quartier [huppé] de Barra da Tijuca, à Rio de Janeiro. La succession amassée par l'ancien tueur comprend des biens à Miami, en Floride, aux États-Unis.

Cette fortune a été bâtie sur des activités illégales telles que la facturation de frais de sécurité, de taxes sur la vente de bouteilles de gaz et bouteilles d'eau, d'exploitation de machines à sous, de prêts usuraires, de meurtres sur commandes, de fraude au cadastre et d'accaparement de terrains, de construction illégale d'immeubles dans les favelas de Rio das Pedras et de Muzema, les deux fiefs de la milice Escritório do Crime, situées dans la zone ouest de la ville de Rio de Janeiro.

Les écoutes téléphoniques décrites dans le rapport de police montrent clairement que les disputes autour de l'héritage du tueur à gages se sont multipliées au fil des jours, suscitant le mécontentement des plus fidèles alliés d'Adriano. L'un d'entre eux, identifié seulement comme Ronaldo César, " le Grand ", s'est plaint à un interlocuteur non identifié, dans un appel intercepté six jours après sa mort, qu'il ne supportait plus d'assister aux réunions et d'être présent dans les luttes familiales pour les biens, faisant référence aux sœurs (Daniela da Nóbrega et Tatiana da Nóbrega) et aux deux ex-épouses (Danielle da Nóbrega, qui était [dix ans durant] une conseillère fantôme de l'alors député Flávio Bolsonaro, à l'assemblée législative de Rio de Janeiro (Alerj) et Júlia Lotufo). " Le Grand " est cité dans les enquêtes comme successeur de l'ancien capitaine dans la milice Escritório do Crime.

Dans des conversations interceptées, les deux sœurs disent à leurs interlocuteurs qu'Adriano avait beaucoup de choses et qu'il souhaitait tout laisser à sa mère, Raimunda Magalhães, qui était aussi une conseillère fantôme de Flavio Bolsonaro, fils aîné du président de la République Jair Bolsonaro. Raimunda et Danielle apparaissent comme des liens entre le système de fraude aux employés fantômes dans l'ex-cabinet de Flávio Bolsonaro à l'assemblée législative de Rio de Janeiro (Alerj), avec le chef, à l'époque, de la milice Escritório do Crime. Ce qui a été prouvé après les ouvertures, par la justice, des comptes bancaires, ensuite annulées par la Cour supérieure de justice (STJ), en février 2021.

Partie de l'organigramme présumé des investissements de Adriano da Nóbrega, établi à partir des écoutes téléphoniques. © MP-RJ Partie de l'organigramme présumé des investissements de Adriano da Nóbrega, établi à partir des écoutes téléphoniques. © MP-RJ



Le conflit autour de la succession du tueur à gages est tel que certains enquêteurs disent clairement qu'ils craignent pour la sécurité des membres de la famille d'Adriano da Nóbrega. Comme en témoigne une conversation entre Tatiana et une tante, dont le nom n'est pas mentionné dans la transcription. La femme s'inquiète du fait que sa nièce soit seule dans un ranch et lui suggère de vendre le bétail et de quitter les lieux. Tatiana dit alors qu'elle est en sécurité en compagnie d'« amis policiers ».

Alors qu'ils attendaient que le corps d'Adriano soit libéré pour être enterré, ce qui n'est arrivé que douze jours après sa mort, les membres de l'organisation criminelle ont signalé la vente de 85 têtes de bétail pour un peu plus d'un demi-million de reais (85.000 €), comme le montre une conversation entre deux suspects interceptée le 20 février 2020. L'un des suspects a même dit à l'autre de ne pas préciser l'unité de poids (" arroba ") sur la facture pour éviter de payer des taxes.

Avec le début de la liquidation des biens, la dispute acharnée fait à nouveau l'objet d'autres conversations écoutées avec une autorisation judiciaire. Dans l'une d'elles, interceptée quatre jours après la mort d'Adriano, le soldat de la police militaire Rodrigo Bittencourt do Rego dit craindre pour la sécurité de la femme du milicien, Júlia Emília Mello Lotufo. Le policier a déclaré à son interlocuteur, non identifié dans le cadre des enquêtes, que même les gardes du corps de la veuve « se divisent déjà, chacun voulant s'arrêter ». Rego, qui avait été marié à Julia avant sa relation avec Adriano, est cité par le ministère public comme un paravent légal pour le couple et l'une des principales personnes chargées de gérer les affaires légales de l'organisation criminelle.

Au nom du policier militaire Rodrigo Rego figurent une société de crédit, Cred Tech Negócios Financeiros Ltda, un dépôt de boissons et un hangar en cours de rénovation pour servir de « restaurant gastronomique ». Dans l'une des écoutes téléphoniques, le soldat affirme avoir manipulé plus d'un demi-million de reais (85.000 euros) en un mois. Incorporé au bataillon Mesquita [de la police militaire], dans la région périphérique de Rio de Janeiro nommée Baixada Fluminense, le soldat-paravent s'est même rendu à Miami, aux États-Unis, où il a transféré « certaines choses » à son nom. L'enquête ne détaille pas les avoirs d'Adriano aux États-Unis. Le voyage a eu lieu le 18 juillet 2019. Pour le ministère public (MP-RJ), les montants déplacés étaient incompatibles avec le salaire du soldat de la PMERJ. Le policier militaire a aussi réglé le loyer de la maison où Adriano s'était réfugié à Costa do Sauípe (Bahia), avant de se rendre à Esplanada.

Malgré les preuves contre le policier militaire, il n'a pas été dénoncé par le MP et est toujours actif. L'attaché de presse de la police militaire (PMERJ) a informé que « l'inspection générale de la corporation  attend ces données de procédure pour l'ouverture éventuelle d'une enquête interne ».

Avant d'être tué, Adriano était déjà mécontent des dépenses élevées de Julia. Les dépenses de la femme du tueur à gages décrites dans l'enquête s'élèvent à environ 20.000 R$ (3.600 €) par mois, avec le loyer du dernier étage  d'un immeuble en bord de mer dans le quartier huppé de Recreio dos Bandeirantes (7.000 R$ ; 1.180 €), la mensualité d'une automobile Honda HRV (1.200 R$ ; 200 €), la facture de la carte de crédit (8.000 R$ : 1.350 €) et les plans de santé privée (3.000 R$ ; 500 €). Dans un extrait de l'interception téléphonique, réalisée en août 2019, Julia commente qu'Adriano parle avec colère qu'elle « vit dans un dernier étage avec terrasse, a une voiture neuve et de l'argent ». Elle dit à un interlocutrice non identifiée que « l'appartement au dernier étage ne fait même pas un trou dans la poche d'Adriano ».

Dans une autre conversation interceptée dix jours après la mort de l'ancien capitaine de la police militaire, le soldat et ex-mari de la veuve vérifie ses dépenses mensuelles et dit que Júlia ne savait pas s'il avait 400.000 R$ (68.000 €) ou 2 millions de R$ (340.000 €) en espèces. Dans le dialogue, le policier militaire exprime clairement son mécontentement à l'égard de son interlocuteur, qui a mis en garde la veuve contre les montants en espèces, empêchant le soldat de prendre 200.000 R$ (34.000 €).

Désireux de faire son propre pécule, Rego indique dans la conversation interceptée qu'il avait l'intention de conserver une partie d'une somme qu'il avait gardée dans son dossier à la demande du patron décédé. Le soldat conseille à son interlocuteur de ne pas parler à l'un des acolytes du milicien des 598.000 R$ qu'il détient : " Orelha pense que c'est 518.000 R$ ", dit-il. " Orelha " est [le policier militaire] Luiz Carlos Felipe Martins, identifié dans les enquêtes comme l'un des hommes de confiance d'Adriano. Comme le montre l'extrait de l'écoute téléphonique où il traite de la vente de certains animaux de la succession de l'ancien capitaine de la police militaire.

L'analyse des documents classifiés révèle également que le litige ne se limite pas aux biens amassés par l'ancien capitaine. Le vide généré par sa mort aurait motivé au moins deux meurtres de membres de l'organisation criminelle impliqués dans une lutte pour son commandement. C'est ce qu'atteste l'une des personnes suspectées dans l'une des conversations enregistrées. Malgré les soupçons selon lesquels les deux crimes sont directement liés à la lutte pour le pouvoir, la police et le ministère public (MP) n'ont pas progressé dans les enquêtes sur les deux exécutions.

Un an après la mort de l'ancien capitaine du BOPE, les enquêtes traînent en longueur au sein du ministère public. Les treize téléphones portables et les sept puces saisis sur le corps du milicien à Esplanada (Bahia) sont toujours au dépôt de l'institut de criminologie. Adriano changeait fréquemment d'appareil, alternant les puces de Tocantins, de Bahia et d'autres États. Pour échapper à la surveillance, l'ex-tueur avait également l'habitude de communiquer via les téléphones de personnes cooptées (amis de la famille et alliés), en utilisant uniquement WhatsApp. La stratégie décrite dans le rapport comme étant celle du " peer-to-peer " rend impossible la surveillance des conversations puisqu'elles passent par les appareils de personnes inconnues dans l'enquête.

Tout comme elle n'a pas envoyé au procureur général de la République (PGR) les interceptions téléphonique où des membres de l'organisation criminelle mentionnent la prétendue amitié entre Adriano et Jair Bolsonaro, le MP n'a pas envoyé à l'inspection générale de la police militaire les preuves amassées  contre le policier militaire Rodrigo Rego, pointé comme un paravent légal d'Adriano et de son entourage. En ignorant son mandat constitutionnel de veiller au respect de la loi, le ministère public de Rio de Janeiro (MP-RJ) flirte avec le délit de prévarication : « le fait de retarder, de ne pas accomplir ou d'accomplir de manière inappropriée un acte officiel, ou de l'accomplir contre la disposition expresse de la loi, pour satisfaire un intérêt ou un sentiment personnel ».


Sérgio Ramalho


Traduction manuelle. Les valeurs en euros correspondent au change en février 2020.

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