Les ravages de la deuxième vague de la pandémie ont conduit les deux plus grandes organisations non gouvernementales (ONG) axées sur les actions sociales dans les favelas à unir leurs forces. Si le sentiment d'horreur est général, la disgrâce a pour cible privilégiée le pauvre.
Il est dans la rue, travaille avec sacrifice, au risque d'être infecté, parce qu'il ne peut pas renoncer à essayer d'assurer sa subsistance et celle de sa famille. Et s'il est à la maison, dans la communauté, il n'a pas les moyens nécessaires pour respecter les règles de base de la protection contre le coronavirus. Se laver les mains avec du savon et maintenir une distance sociale n'est pas seulement pour celui qui veut - c'est pour celui qui peut.
Beaucoup ne le peuvent pas. Nous - les 11,4 millions de noirs, de pauvres et de métis éparpillés dans les 7.000 favelas du Brésil - sommes plus grands qu'une Suisse, avec ses 8,5 millions d'habitants. Une comparaison qui serait absurde si le contraste entre nos bidonvilles et les stations de ski n'était pas de nature à sensibiliser la société à la triste inégalité dont nous sommes tous victimes. Tout le monde, oui, parce que personne ne sera à l'abri si, lorsqu'ils arriveront, quand ils arriveront, le chaos social et ses conséquences néfastes arrivent. Ce n'est pas une menace - c'est une alerte.
Nous remplissons les bus et les trains, nous faisons le ménage, nous installons des stands dans les stations de métro, nous collectons le papier et les bouteilles en plastique, nous gardons les voitures, nous sommes dans tous les lieux publics - et pourtant nous restons invisibles. La douleur qui n'a pas de visage fait moins mal chez ceux qui ne la sentent pas dans leur peau. La souffrance anonyme n'émeut pas, car elle n'offre pas d'éléments pour une narration. Une mort est la fin d'un rêve interrompu, l'adieu solitaire sur l'écran d'un téléphone portable, la saudade pour celui qui reste. Une mort, c'est trop. Plus d'un quart de million de morts, c'est une statistique.
La répétition de l'horreur anesthésie la société. Narcotisés par le désespoir, nous transformons l'émoussement de l'empathie en une stratégie de survie psychologique. Le coût est élevé pour ceux qui se trouvent au bas de la pyramide. Les manifestations de solidarité du début de la pandémie, impliquant des particuliers et des entreprises, ont été essentielles, mais se sont essoufflées avec l'aide pécunière d'urgence (" auxílio emergencial "), et n'ont pas mobilisé à nouveau la société lorsque cet envoi d'argent, par le gouvernement, a été suspendu.
Nous comprenons que le degré d'épuisement et l'implication générale du revenu ont affecté la disponibilité. Mais les favelados continuent d'insister pour manger tous les jours, ils veulent remplir les conditions d'hygiène selon les protocoles, ils veulent des masques.
La Cufa (Central Única das Favelas) et Gerando Falcões demandent des mesures urgentes. Nous ne voulons pas politiser encore plus la pandémie, car celui qui politise toujours, c'est l'autre, celui qui ne pense pas comme nous. Face à l'hécatombe sociale, le débat idéologique est inconvenant. Cet autre virus, celui de la politisation, se propage, sans laisser de place à la construction d'un agenda centré sur les habitants des favelas et des périphéries.
Nous ne pouvons pas continuer à échouer, en tant que pays et en tant que société, à construire une coalition politique, sociale et entrepreneuriale pour vaincre la Covid-19. C'est pourquoi nous voulons des actions qui ont un effet pratique.
Nous voulons une campagne officielle qui explique l'importance du vaccin pour la préservation de la vie. Oui, car la culture de la désinformation est très répandue. Selon une enquête réalisée par DataFavela, en partenariat avec l'Instituto Locomotiva, plus de la moitié des habitants des quartiers pauvres et favelas (53 %) craignent que le vaccin ne fonctionne pas, tandis que près d'un tiers (31 %) ont peur d'être infectés par le vaccin et plus d'un cinquième (22 %) pensent que le vaccin peut modifier l'ADN ou installer une puce dans le corps - bref, tout le répertoire infâme des fake news.
Nous voulons des critères de vaccination qui prennent en compte le statut social. Ceux qui nettoient le sol de l'hôpital devraient recevoir un traitement aussi prioritaire que les médecins. Dans les écoles, les cantinières ne sont pas moins exposées que les enseignants.
Nous voulons une campagne d'urgence de dons et de transferts de revenus - de la part du gouvernement, des entreprises, de la population - qui stoppe le carnage. Ces demandes n'épuisent pas l'agenda. La réponse rapide à ces demandes ne nous permet que de garder le nez au-dessus de la ligne de flottaison.
Celso Athayde est fondateur de la Cufa (Central Única das Favelas). Preto Zezé est président de la Cufa. Edu Lyra est fondateur et président de Gerando Falcões.
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Traduction manuelle. Cette tribune est parue sur le site du quotidien Folha de São Paulo le 20 mars 2021, puis dans l'édition du 21/3/21 :
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