“L’Argentine, un grand flou”

Nicolas Garcette est économiste. Après un premier séjour de 2000 à 2002 à Buenos Aires, il y vit continuellement depuis juillet 2004 et collabore là à des institutions et organismes argentins. Il a répondu à nos questions, dans le centre-ville de Buenos Aires, le mercredi 21 octobre.

Nicolas Garcette est économiste. Après un premier séjour de 2000 à 2002 à Buenos Aires, il y vit continuellement depuis juillet 2004 et collabore lá à des institutions et organismes argentins. Il a répondu à nos questions, dans le centre-ville de Buenos Aires, le mercredi 21 octobre.

A la veille de ce premier tour de l’élection présidentielle, quelle image renvoie l’Argentine à ses propres citoyens ?
Celle d’un pays pratiquement à l’arrêt, à l’inflation importante, sans croissance ou presque.
Plus précisément, l’image est floue pour les Argentins. En tant que chercheur, en effet, je ne peux que déplorer la gigantesque intervention politique kirchneriste, depuis 2007, via la nomination systématique de ses affiliés à tous les postes stratégiques de l’INDEC, l’équivalent argentin de l’INSEE. 

Vous pourriez préciser ?
Le taux d’inflation réel est deux à trois fois supérieur aux chiffres officiels. Le doute est donc total sur l’ensemble des indicateurs sociaux qui en découlent, communiqués par les gouvernements et ministres de Cristina Kirchner, en particulier le taux de pauvreté. Cela jette également un fort discrédit sur d’autres indicateurs clés comme le taux d’activité, le taux de travail informel, le taux de chômage.
Pour autant, si on en croit les enquêtes ménages officiels, le taux de chômage était au second trimestre 2014 de 7.5%, celui du taux d’emploi informel de 33%. Pour avoir une idée de l’importance réelle de la précarisation sur le marché du travail en Argentine, il faudrait y ajouter les auto-entrepreneurs – les monotributistas – qui occupent en réalité un emploi salarial déguisé.
De ce point vue, en douze années Kirchner  – soit trois mandats –, on n’est pas vraiment revenu sur la libéralisation du travail imposée par le président Menem... Entre 2010 et 2015, on ne peut pas dire que la situation sur le marché du travail se soit améliorée. On observe plutôt un status quo.

Qu’en est-il du secteur privé et industriel ?
L’Argentine est devenue moins attrayante pour le secteur privé car les lois qui le régissent  peuvent être et/ou sont modifiées abruptement, ce qui n’incite pas à investir. Mais l’Argentine conserve d’importants atouts, comme l’industrie de l’acier et son fleuron Techint, par exemple. 

Les médias argentins, un thermomètre ?
La “lutte” contre les monopoles des médias, message kirchneriste de ces dernières années n’a en réalité été déclenchée par le pouvoir que lorque  le groupe Clarin s’est fortement opposé - aux alentours de 2007 - au gouvernement sur les lois fiscales qui allaient contre les intérêts de grands propriétaires terriens et agro-industriels. Depuis, les kirchneristes essayent seulement de placer leurs industriels et leurs hommes dans ce secteur. Message qui ne trompe que les ingénus.
Pour extrapoler sur le journalisme qui voudrait être indépendant, pas même l’embryon d’un Mediapart n’existe, à ma connaissance, à Buenos Aires.

L’Argentine, une fédération égalitaire ?
Les critères de redistribution des ressources fiscales depuis l’Etat fédéral vers les provinces sont d’abord politiques. Ils ne prennent pas systématiquement en compte les taux de pauvreté et les autres indicateurs sociaux des vingt et une provinces.

Qu’en est-il du legs du péroniste Daniel Scioli, favori de l’élection présidentielle de dimanche prochain, dans la province de Buenos Aires ?
Cette province adopte un  profil disparate avec ses poches de richesses et sa relative politique de “communication”. A ce titre, notons que ce candidat Scioli – un choix par défaut du clan péroniste – est montré du doigt par le candidat Massa pour avoir “dépensé un peso pour l’infrastructure quand il en dépensait cinq pour la publicité et le marketing” durant ses huit années consécutives au poste de gouverneur de cette province. Et nous savons également que Daniel Scioli, qui est capable de “vendre du vent” vient de valider politiquement les élections locales de Tucumán,  truquées, où des urnes ont été brûlées.

Ce candidat Sergio Massa, un péroniste pur et dur ?
Un péroniste qui fut d’abord secrétaire général de la présidence de la République en 2010, un poste clé. Puis, son opposition ferme au candidat Mauricio Macri – un libéral et un opposant ferme au péronisme sous toutes ses formes – pour être candidat présidentiel l’a amené à multiplier les discours populistes et démagogiques sécuritaires. Il est commode de désigner um ennemi dont on ne sait pas grand chose. Par exemple avec le déploiement de l’armée pour combattre le narcotrafico. Par exemple en réclamant l’abaissement de l’ãge de la majorité pénale à quatorze ans... Alors, un péroniste, oui.
Quant à Macri, seul, par son refus de tout accord avec ne serait-ce qu’une partie des péronistes, il lui sera difficile d’être élu et si jamais il y parvenait dimanche, il lui sera encore plus difficile de gouverner.

Dans la province de Buenos Aires, l’élection à un seul tour du gouverneur se présente comment ?
Elle devrait revenir au nervis de la présidence de la République, le plus malin, le plus politicien de la scène politique argentine, j’ai nommé Aníbal Fernández. L’un des hommes politiques les plus influents d’Argentine. 

Qu’est-ce qui pourrait réunir ces trois candidats à l’élection présidentielle, dans leurs respectives campagnes électorales présentes?
Pendant cette succession de meetings, aucun n’a parlé de la corruption. Pour des raisons évidentes, non ? 

Comment cela ?
L’Argentine est au niveau de l’Albanie ou presque, entre le Niger et Djibouti, dans l’index de perception de la corruption établi par Transparency International em 2014. Cela répond à votre question, je crois.

Quelles peurs, donc, perdurent dans la société argentine ?
D’abord, vis-à-vis de la monnaie nationale, le peso. Une défiance vis-à-vis du sytème bancaire, ajoutée au contrôle des changes et au taux d’inflation réel très important amènent les Argentins à changer leurs pesos en dollars ou euros dès qu’ils le peuvent. Tout cela ne date pas d’hier, les tourments monétaires sont un leitmotiv de l’histoire économique argentine.
Tous ces comportements et craintes rendent évidentes et béantes les incapacités des pouvoirs successifs à établir des politiques à long terme. En somme, un pays au très fort protectionnisme, fragile, instable.

 

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