Brésil : Lucas Albino, énième des indénombrables exécutés par la police militaire

Dans une favela, croiser la police peut coûter la vie. Surtout si vous êtes jeune et noir. Le 30/12/18 à Rio, Lucas se préparait à aller à la plage. Blessé d'une balle de fusil, embarqué puis exécuté d'une balle dans la tête dans la voiture de 4 policiers militaires. Depuis, sa mère se démène pour que les suspects soient jugés. Le 24 juin, le Parquet a remis à la justice son accablante enquête.

Lucas Albino et sa mère, Laura Ramos de Azevedo. © DR Lucas Albino et sa mère, Laura Ramos de Azevedo. © DR
Le 30 décembre 2018, vers sept heures, dans la région du quartier de Pavuna, à l'extrême nord de la ville de Rio de Janeiro, Lucas, 18 ans, passager arrière sur une moto-taxi, ne s'est pas arrêté lorsqu'un véhicule de police militaire lui a fait signe de le faire. Lucas, qui habitait dans une favela proche, était en route pour aller chercher sa copine. La famille de Lucas devait aller passer la journée à la plage de Mangaratiba.

La poursuite engagée par la voiture de la police militaire a été instantanée.

A sept heures dix, dans le quartier voisin de Costa Barros, touché par un tir de fusil à l'épaule, tombé de la moto, Lucas était au sol et y est resté jusqu'à l'arrivée de la voiture de police. La moto-taxi était déjà loin. 

Un homme, qui a témoigné début janvier 2019, devant les procureurs du Groupe d'action spécialisée en sécurité publique (Gaesp) du parquet de Rio de Janeiro (MP-RJ),
après avoir vu la scène du tir policier depuis un arrêt de bus sur la route de Botafogo, à près de dix mètres où Lucas est tombé au sol, a raconté la suite et dit que Lucas était conscient, et appelait désespérement sa mère.

« La voiture s'est arrêtée, en sont sortis deux policiers militaires - un chauve et un autre aux cheveux gris - et ils ont effectué des tirs de fusils, la moto est tombée devant le numéro 14, juste avant le dos d'âne (...) Lucas saignait, les policiers ont alors levé Lucas, l'un l'a pris par le bras et l'autre par le bermuda, pendant que Lucas continuait de crier, d'appeler sa mère et disait qu'il n'était pas un bandit, et les policiers l'ont mis dans le coffre de la voiture » (voir photo ci-dessous)
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Photographie du moment où Lucas est embarqué, blessé, obtenue d'un témoin anonyme, par l'héroïque mère de Lucas, Laura Ramos de Azevedo. © DR Photographie du moment où Lucas est embarqué, blessé, obtenue d'un témoin anonyme, par l'héroïque mère de Lucas, Laura Ramos de Azevedo. © DR


Selon le contenu de l'enquête (PDF ici) du parquet de Rio de Janeiro (MP-RJ), déposée le 24 juin 2021 à la justice, par le 2ª Bureau du procureur d'investigation pénale spécialisée ("2ª Promotoria de Justiça de Investigação Penal Especializada"), le 30 décembre de cette année-là, vers 7h15, dans la voiture de la police militaire (PMERJ), sur le trajet en direction de l'hôpital Carlos Chagas du quartier de Marechal Hermes, au nord de la ville de Rio de Janeiro, un des policiers, en accord avec les autres, a tiré une balle dans la tête de Lucas, qui était dans le coffre arrière ["caçamba"].


« Escadron de la mort  »

Extraits : « Avec une volonté libre et consciente et une intention homicide sans équivoque, en communion avec les autres policiers militaires, [le policier] a tiré une deuxième fois sur la tête de Lucas, provoquant la fracture de tous les os de son crâne, la lacération de son cerveau et sa mort immédiate, comme décrit dans le rapport d'autopsie ».
Egalement : « Les démarches de l'enquête révèlent, à l'extrême du doute, qu'au deuxième instant, alors que le jeune homme était déjà aux mains de la garnison policière, les dénoncés, méchamment, se sont tous réunis, sous un pacte de silence odieux (...) ils ont pris la vie de Lucas Azevedo Albino d'une manière cruelle et lâche, agissant dans une typique activité d'escadron de la mort ["grupo de extermínio] »...

Le ministère public de Rio de Janeiro (MP-RJ) a donc, le 24 juin dernier, dénoncé les policiers militaires Sergio Lopes Sobrinho, Bruno Rego Pereira dos Santos, Wilson da Silva Ribeiro et Luiz Henrique Ribeiro Silva, tous du 41º bataillon (BPM) du quartier d'Irajá, situé au nord de la ville de Rio de Janeiro. pour le crime de double meurtre, dans l'action typique d'un escadron de la mort.

Toujours selon le parquet, pour donner une apparence de légalité à l'exécution, sous le prétexte de fournir une assistance, les quatre policiers militaires se sont dirigés vers l'hôpital - où ils sont arrivés à 7h32 - transportant le corps de Lucas.

« Dès lors que tous les prévenus, militaires en activité, avaient le devoir constitutionnel d'empêcher toute atteinte à l'intégrité corporelle de la victime, le comportement omissif de chacun d'eux par rapport au comportement de l'auteur du tir mortel a constitué, à lui seul, la condition sine qua non du résultat mortel  ». Et de rajouter qu'« agissant par arrangement préalable, la participation de chacun des accusés à l'entreprise criminelle, même si elle est vérifiée de manière isolée, a entraîné une force morale coopérative par la certitude de la solidarité et l'espoir d'une assistance mutuelle, contribuant effectivement à la consommation de l'homicide ».

L'enquête du ministère public (MP-RJ) avait déterminé auparavant que ce sont les policiers militaires Sérgio Lopes Sobrinho et Bruno Rego Pereira qui avaient tiré au fusil en direction de Lucas lorsqu'il était passager de la moto-taxi.

L'enquête du MP-RJ s'oppose totalement à la version initiale donnée par les policiers militaires, qui avaient déclaré qu'ils avaient été attaqués par balles par Lucas et le conducteur de la moto-taxi, et qu'ils n'avaient fait que riposter. 

En juillet 2021, les quatre policiers militaires sont écartés de toute patrouille ou activité dans la rue, mais sont toujours rémunérés par leur corporation. Ils sont désarmés, par décision de justice, depuis juillet 2019.

En 2020, les agents de la police civile (PCRJ) et de la police militaire (PMERJ) de l'Etat de Rio de Janeiro ont tué 1.239 personnes.

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Mère de Lucas Azevedo Albino, l'héroïque Laura Ramos de Azevedo, atteinte d'un cancer depuis 2014 et en état avancé depuis 2017, s'est confiée au quotidien O Globo le 28 juin 2021 :

" J'ai vécu pour pouvoir raconter. Je voulais honorer le nom de mon fils avant de mourir "

https://oglobo.globo.com/rio/epoca/vivi-para-contar-queria-honrar-nome-do-meu-filho-antes-de-ir-embora-25079800

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