Brésil: «Jair Bolsonaro défend une violence rédemptrice. C'est la pensée des milices»

Bruno Paes Manso, journaliste indépendant, docteur et chercheur en sécurité publique, lance un livre sur les milices. À dialoguer avec Brasil de Fato, il souligne la «représentativité idéologique des miliciens au Parlement», la «liaison idéologique de Jair Bolsonaro avec les milices» et que «le plus grand criminel de Rio de Janeiro a des parents employés par le cabinet de Flávio Bolsonaro».
  • « A república das milícias. Dos esquadrões da morte à era Bolsonaro » de Bruno Paes Manso (éd. Todavia, 2020) © Todavia « A república das milícias. Dos esquadrões da morte à era Bolsonaro » de Bruno Paes Manso (éd. Todavia, 2020) © Todavia
    Brasil de Fato : Quelles sont les relations du président Bolsonaro avec les miliciens ?

Bruno Paes Manso : Tout d'abord, le lien entre Bolsonaro et les milices est idéologique et je ne pense pas que ce soit moins important, même si cela est insuffisant pour la justice, cela ne vous fait pas arrêter quelqu'un. Mais mes questions ne sont pas les mêmes que celles du ministère public et cette représentativité idéologique des miliciens au Parlement est très importante.
Donc, Bolsonaro défend une violence rédemptrice, capable d'établir l'ordre, malgré l'Etat de droit et les lois. Cela fait partie de la carrière de Bolsonaro. Au fond, c'est ce que pensent les milices. Vous avez des groupes qui s'affichent comme auteurs et chargés de rétablir l'ordre dans un territoire, gagnent beaucoup d'argent pour soutenir cette gouvernance territoriale, quels que soient les crimes qu'ils commettent.
De plus, vous avez le noyau dur de leurs cabinets parlementaires, qui est un lien étroit avec les milices, principalement parce que leur base électorale est constituée de miliciens, de policiers militaires, de civils et de leurs familles, ce sont eux qui soutiennent les élections de la famille Bolsonaro.
Dès lors, la relation étroite de Fabrício Queiroz avec ces miliciens et ses liens avec le capitaine Adriano Magalhães da Nóbrega, l'un des plus grands criminels de l'histoire moderne à Rio de Janeiro, lié aux milices, au jeu de hasard (jogo do bicho) et à la milice Escritório do Crime. En ce sens, la cerise sur le gâteau est que le plus grand criminel de l'histoire de Rio de Janeiro  a des membres de sa famille embauchés au cabinet de Flávio Bolsonaro. Jair Bolsonaro recevait-il de l'argent d'une milice spécifique ? Il n'y a aucune preuve, mais ce n'est pas important, ce que nous savons déjà au sujet de cette relation est bien plus grave, car elle renforce les milices.


Un milicien a-t-il une idéologie ? A-t-il un parti ? Y a-t-il un champ politique qui les choie plus fréquemment ?
Oui, ils représentent l'ordre et la vision d'un ordre violent, qui ne croit pas à la politique. Ces gens ne croient pas en la capacité du politique à créer des contacts collectifs auxquels les gens obéissent, ils discréditent les autorités politiques de la nouvelle république et pensent que cet ordre ne passe que par la force et l'imposition de la force.
Donc, il y a une vision tyrannique et autoritaire de la politique. Ils sont contre la modernité, ils sont contre l'arrivée de discussions démocratiques, impliquant le genre et la culture, ils sont conservateurs à propos de la place des femmes. Les miliciens sont liés aux valeurs du passé, des années 50, ils regardent cette période avec nostalgie.



« Le grand défi de l'assassinat de Marielle Franco est qu'il a été commis par des policiers »


Les miliciens brésiliens sont-ils plus liés aux conservateurs ?
Oui, mais je pense que c'est bien plus que cela, voyez-vous, ils sont réactionnaires. Les conservateurs défendent un Etat de droit, eux c'est quelque chose de plus réactionnaire. Ils sont alignés avec Donald Trump, par exemple, et avec d'autres gouvernements tyranniques, comme Israël ou la Hongrie, voire avec l'État islamique, qui mise sur la violence pour rétablir l'ordre.

Bien que l'on sache qui sont les principaux suspects, la plaque d'immatriculation du véhicule des tueurs, la relation des accusés avec la milice Escritório do Crime, on ne sait toujours pas qui est le commanditaire du meurtre, le 14 mars 2018, de Marielle Franco et de son chauffeur Anderson Gomes et encore moins les motivations. Pourquoi tant de temps sans résultat ?
Aujourd'hui, le commandement des enquêtes, composé de nombreuses femmes, a progressé, mais elles sont arrivées au milieu de l'enquête et tentent de rattraper leur retard. Mais le grand défi de ce crime est qu'il a été commis par des policiers, qui connaissent les méandres des enquêtes et travaillent avec des contre-informations, ce qui finit par détourner l'information vers un autre camp.
Mais, dans mon livre, je dis que contrairement à ce qui a été dit, lorsque Marielle Franco est tuée, il y a eu déjà avant, dix ans de crimes très similaires qui avaient été dissimulés par les autorités qui indiquaient déjà une série de suspects évidents, parmi lesquels Ronnie Lessa, auteur du crime.
La procédure était similaire, les armes utilisées étaient les mêmes, même le type de tir était similaire et d'autres personnes sont mortes de la même manière. Donc, ce qui arrive avec la mort de Marielle Franco, c'est qu'il y a une décennie d'omission dans les enquêtes sur les tueurs à Rio de Janeiro.

Croyez-vous en la thèse selon laquelle l'avancée de Marielle Franco dans les bastions électoraux de la milice, dans ce cas la favela Rio das Pedras, où agit le député de l'Etat de Rio de Janeiro Chiquinho Brazão (Avante, [parti à droite de la droite]), a pu stimuler le crime ?
La chose tragique dans cette histoire est qu'il y a des hypothèses faites par la police et vous en croyez plusieurs, car la capacité de ces personnes à tuer ne vous fait pas douter des possibilités. Dans le cas de Chiquinho Brazão et de Domingos Brazão, vous avez une tentative de les incriminer, dans un épisode au cours duquel le conseiller municipal Marcello Sciciliano enregistre sa conversation avec le président d'une association de la favela Rio das Pedras, parlant du crime et donnant des noms.
Pour un documentaire sur Marielle Franco, Domingos Brazão donne une interview en disant quelque chose qui a beaucoup de sens, en disant que ce sont des gens qui ont commis des crimes depuis longtemps, ils ne parleront pas sur leur téléphone portable en sachant qu'ils peuvent être enregistrés et ensuite remettre leur téléphone à la police. Logique. Maintenant, il y a l'hypothèse de Chiquinho Brazão et Domingos Brazão, qui se disputent les votes du même électorat avec Marcello Sciciliano. C'est une possibilité. Une autre hypothèse est que la mort aurait été un moyen pour Domingos Brazão de se venger du député fédéral Marcelo Freixo (PSOL gauche de la gauche) [qui combat les milices et dont l'assistante a été.. Marielle Franco].


Est-il possible de scier les fondations de la milice si Adriano Magalhães da Nóbrega parle ? Pensez-vous que sa mort était une exécution ?
Adriano n'a pas forcément rompu avec la milice. En janvier 2019, l'arrestation d'Adriano est ordonnée, car il serait à la tête d'une organisation criminelle dans les favelas de Muzema et Rio das Pedras, et il s'enfuit. Ensuite, nous apprenons que Fabrício Queiroz lui-même maintient le contact avec lui et l'aide pendant sa fuite. Cependant, en même temps, il devient un paria, même avec le soutien de Fabrício Queiroz. L'avocat d'Adriano lit le dossier et pense qu'il y a des failles qui permettraient un habeas corpus.
Puis, une semaine avant la mort d'Adriano [le 9 février 2020], son avocat l'appelle et lui demande de se rendre. Là, Adriano refuse et dit qu'il sera tué. Eh bien, il  a quinze ans de présence dans le monde du crime, il en savait beaucoup, était lié au jogo do bicho, à la milice Escritório do Crime, à la famille Bolsonaro et à Fabrício Queiroz. Le meurtre de Marielle Franco, que pouvait-il en dire ? Quoi qu'il en soit, il est une figure centrale du crime à Rio de Janeiro.


Dans la milice, Adriano Magalhães da Nóbrega était-il traité différemment que Fabrício Queiroz ?
En faisant un exercice mental, ce que nous voyons, c'est que le lien de Fabrício Queiroz est bien plus fort avec la famille Bolsonaro, il fait le pont entre les Bolsonaro et les milices. Adriano, en revanche, est en première ligne des soutiers de la milice, il savait tout sur eux. Fabrício Queiroz n'a fait que survoler ce groupe qui agit davantage sur le terrain.

Certains experts en sécurité publique évoquent une extension de la structure milicienne vers d'autres États. Au Ceará, par exemple. Y a-t-il des milices organisées à l'intérieur du pays pour protéger le secteur agroindustriel ?
Moins les gouvernements ont de contrôle sur la police, plus il est probable que ce groupe utilisera ses armes pour défendre ses intérêts et ses entreprises, qui sont invariablement criminels. C'est l'histoire de ce qui s'est passé à São Paulo et à Rio de Janeiro.
Plus les gouvernements sont tolérants à l'égard de la violence policière, plus le gouvernement a de chances de voir les forces de police agir contre l'Etat de droit, car elles commencent à gagner de l'argent, arment leurs partenaires et commencent à affronter le gouvernement.
Nous avons vu cela se produire dans l'Etat du Pará, avec un groupe très important de policiers qui obtiennent de l'argent d'activités criminelles. Surtout, un modèle de milice a été créé. Les services de sécurité privée, par exemple, qui vendent [informellement] leurs services pour des condomínios, dans quelle mesure l'extorsion est-elle pratiquée, en ce sens que si vous ne payez pas, des groupes criminels envahiront votre copropriété ? Cela se produit quotidiennement.
Dans le cas de Rio de Janeiro, il y a une spécificité, qui est du domaine des territoires, qui permet à ces policiers de dominer la distribution de certains services comme le gaz, voire le trafic de drogue. Cette particularité n'est pas tant visible, ailleurs. Ainsi, la police n'est plus une institution de contrôle du crime, elle en devient le protagoniste, c'est un risque réel et urgent. Nous voyons les polices, comme la police militaire de l'Etat de São Paulo, battre des records de morts violentes ces dernières années, et c'est bien là le plus grand symptôme que les gouvernements perdent le contrôle sur la police.


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Note du traducteur: 
Depuis le 4/9/20, la juge de 1re instance Cristina Feijó a interdit à la TV Globo de montrer quelque document que ce soit, issu d'enquêtes sous le secret de la justice sur le sénateur Flavio Bolsonaro.

Le 
17/9/20, a été nommé un nouveau commissaire de la police civile de Rio de Janeiro, pour diriger l'enquête sur l'assassinat de Marielle Franco et Anderson Gomes, monsieur Moisés Santana. Avant lui, s'étaient succédés Daniel Rosa (25/3/19 à 14/9/20) et Giniton Lages (17/3/18 à 13/3/19).

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Une autre part de la bibliographie de Bruno Paes Manso.

Une conversation à propos de son livre, filmée le 5 octobre 2020 sur la plateforme UOL, de BPM avec deux journalistes:
https://www.youtube.com/watch?v=Qq3J4GsIovo&feature=emb_logo








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