FinCEN Files: l'envers offshore du géant agrolimentaire brésilien JBS

Brésilien, le Grupo J&F contrôle le géant agroalimentaire JBS Friboi, transnationale des frères Batista. De 2011 à 2016, depuis la Suisse, Unifleisch, société au propriétaire non connu, a déplacé sur ses comptes 633,9 millions US$, selon le FinCEN, organisme gouvernemental nord-américain de prévention de crimes financiers. L'hebdo brésilien Época a enquêté avec le consortium ICIJ.

Les deux frères brésiliens Wesley Batista et Joesley Batista (JBS Friboi) © Zanone Fraissat Les deux frères brésiliens Wesley Batista et Joesley Batista (JBS Friboi) © Zanone Fraissat
Face à l'agréable lac de Lugano, en Suisse, le bureau Talenture S/A reçoit des clients intéressés par la comptabilité et le conseil aux entreprises dans le pays où il est possible d'avoir une entreprise sans que personne n'en connaisse le propriétaire. Depuis vingt-trois ans, c'est là que Giuseppe Costantino, agent fiduciaire qui prête son nom à trente-trois sociétés totalement distinctes, qui vont de la production cinématographique à la représentation de vêtements et de chaussures, de la fabrication de glaces artisanales maison à la gestion d'un bowling.
Costantino n'est pas un homme d'affaires prospère, mais le visage visible des autorités d'Unifleisch S/A, une entreprise dont la mission est de collecter, depuis 2002, une part des bénéfices des ventes en Europe de la multinationale brésilienne JBS Friboi, l'un des plus grands transformateurs de produits de origine animale dans le monde. Entre septembre 2011 et avril 2016, Unifleisch, avec un propriétaire caché, a transféré 633,9 millions de dollars américains, ce qui équivaut aujourd'hui à 3,48 milliards de reais (selon le taux de change du dollar du jeudi 24 septembre 2020).
Les informations sont contenues dans des documents secrets du FinCEN, l'organisme de prévention de la criminalité financière du gouvernement américain, qui mène des activités similaires au Conseil de contrôle des activités financières (Coaf) au Brésil. Les documents font partie de FinCEN Files, une enquête de seize mois menée par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) et ses partenaires. Les rapports ont été obtenus par BuzzFeed News, qui les a partagés avec le consortium. L'enquête a depuis dimanche 20 septembre apporté un schéma singulier de l'argent illicite qui soutient la criminalité dans le monde.

La transaction milliardaire de la période n'a pas suffi pour que le Grupo J&F - contrôleur de JBS Friboi et plus grand groupe privé non financier du Brésil - inclue Unifleisch parmi les 363 qui lui sont liés et détaillés dans les accord négociés avec l'Etat ou les accords individuels de ses dirigeants. Les accords ont été signés en 2017 avec le ministère public fédéral (MPF), lorsque l'entreprise a décidé d'avouer des crimes aux autorités brésiliennes. En pratique, cela signifie que le groupe n'est pas tenu de déclarer l'origine et la destination des transactions millionnaires réalisées par sa branche suisse ou de les soumettre à une expertise légalee. Avec l'absence de déclaration d'Unifleisch, J&F n'est pas responsable des actes de l'entreprise devant la justice brésilienne.

Les rapports du FinCEN attestent du lien de l'entreprise avec les frères Joesley et Wesley Batista, sur la base des données collectées par la banque Barclays. Selon les déclarations du directeur de la banque Barclays au Trésor américain, les représentants du compte bancaire d'Unifleisch auprès de l'institution, qui a vu le déplacement d'environ 633,9 millions de dollars entre 2011 et 2016, étaient JBS et deux offshores déjà révélés dans les accords de délation des dirigeants de l'entreprise : Valdarco et Lunsville, appartenant au groupe J&F. Le document de la Barclays a gardé la déclaration du gérant : « Unifleisch est instruite par JBS, Lunsville et Valdarco dans toutes les actions nécessaires à entreprendre ». Le gestionnaire ne met pas en évidence l'interférence d'une autre société ou offshore pour le compte bancaire d'Unifleisch.

Des entreprises comme Unifleisch sont enregistrées dans des pays où il n'est pas nécessaire de donner l'identité des propriétaires. Les organismes officiels rendent publiques seulement que l'identité de leurs représentants légaux - dans le cas de Swiss Unifleisch, Giuseppe Costantino. Sur les sites web et sur les réseaux sociaux, le seul employé qui apparaît formellement lié à l'entreprise est le zootechnicien Juliano da Silva Jubileu, employé de JBS qui, entre 2010 et 2020, s'est présenté comme « directeur commercial » et « directeur général » d'Unifleisch S / A à Lugano, en Suisse. Il vit actuellement aux Pays-Bas, où il occupe le même poste pour Seara Alimentos, une autre société JBS. M. Da Silva Jubileu n'a pas répondu aux appels de notre équipe de journalistes.

Le Grupo J&F n'a pas expliqué pourquoi Unifleisch n'était pas mentionnée dans les accords négociés avec le ministère public fédéral du Brésil, et n'a pas non plus détaillé et clarifié toutes les transactions faites par ses dirigeants. L'accord protège les sociétés contrôlées « directement ou indirectement » par le groupe. Dans un communiqué*, le Grupo J&F a déclaré que « chaque transaction financière du groupe qui méritait d'être signalée aux autorités était présentée dans les accords ».

Un rapport de début 2017 du FinCEN, daté d'avant l'accord de collaboration signé par les frères Batista, notait l'inclusion d'un compte Unifleisch dans le programme de surveillance de crimes de blanchiment d'argent de la banque anglaise Barclays, où elle était titulaire d'un compte. L'institution financière a attiré l'attention sur le manque d'informations de base sur la société dans des sources ouvertes, telles que celles sur internet, et cite l'existence d'une adresse physique de la société également en Angleterre, où elle est enregistrée sous le nom Unifleisch Limited. Le document rapporte la survenance d'un «  grand nombre de virements bancaires avec des contreparties situées dans une juridiction à haut risque connue pour le blanchiment d'argent, en particulier au Panamá et en Suisse ». Il a également été enregistré que « la relation entre ces parties n’était pas claire » et « qu'il n'y avait pas d'objectif économique, commercial ou légal, apparent pour les transactions ».

Le gérnt du compte bancaire de Unifleisch dans le programme de la banque Barclays a déclaré que l'entreprise travaillait comme agent pour la vente de viande bovine et ses dérivés, au nom de JBS S/A et de deux offshores panaméennes : Lunsville International et Valdarco Investment.


L'intermédiaire

Le même rapport 2017 du FinCEN indique que le compte d'Unifleisch recevait des instructions des trois sociétés « pour que toutes les mesures nécessaires soient prises ». Le responsable du programme de surveillance interne de la banque a poursuivi : «Dans cet accord, Unifleisch recevait une commission de 3 % de JBS pour les ventes générées ».

Ce récit coïncide avec le témoignage de l'ancien directeur de JBS et collaborateur Demilton Antônio de Castro aux avocats du ministère public fédéral (MPF), filmé dans le cadre de son accord de collaboration. À l'époque, il mentionnait que les commissions provenant des exportations de l'entreprise de viande allaient sur ces deux offshores et, après, sur des comptes d'agents de change ou de sociétés intermédiaires d'agents publics qui servaient les intérêts de l'entreprise.

Ce qu'il n'a détaillé, c'est qu'au milieu du chemin emprunté par l'argent se trouvait un intermédiaire, Unifleisch, qui, outre les comptes de Valdarco et de Lunsville, virait des montants sur d'autres comptes d'origine douteuse, selon l'interprétation des auteurs des rapports nord-américains.

Le FinCEN a classé comme suspects, par exemple, les paiements effectués par Unifleisch sur le compte suisse de Rondo Enterprises Limited, qui totalisaient 6,2 millions de dollars américains, entre 2011 et 2016. Le cédant n'a fait qu'une remarque : « paiement de dividendes ». « Rondo Enterprises sera répertoriée comme un SAR suspecté car son secteur d'activité n'a pas été établi, et il existe une source de financement inconnue et un objectif économique incertain », note le document.

La même classification a été effectuée pour le paiement de 2,07 millions de dollars américains à la société hongkongaise Triple Talent Holdings Limited ainsi que deux transferts, dont les montants ne sont pas mentionnés, en 2016, à Eurocap Consultants and Lawyers Incorporated, que les auditeurs de FinCEN soupçonnaient d'être du Panama.

La recherche dans la base des données publiques de ce pays n'a pas permis de trouver Eurocap. Les représentants de l'entreprise ont demandé l'enregistrement de leur marque au Brésil dans les années quatre-vingt dix, mais il n'est pas possible d'identifier qui sont ses propriétaires, car la demande a été faite par l'intermédiaire d'un avocat attaché à une société de brevets.

L'un des documents rapporte également l'envoi de 2,3 millions de dollars d'Unifleisch sur un compte à la DMS Bank and Trust de Cainvest International Bank Limited, une société d'investissement pour des clients à capitaux élevés, située aux îles Caïmans, territoire britannique d'Outre-mer. Le rapport enregistre la légalité apparente de l'activité exercée par Cainvest, mais maintient le drapeau rouge pour la transaction, « en raison de préoccupations sur les sources de la ressource ».

Le magazine Época a demandé au Grupo J&F des éclaircissements sur la nature des paiements mentionnés ci-dessus, mais la société a préféré ne pas commenter spécifiquement. Il a rappelé que « toute transaction financière du groupe qui méritait d'être signalée aux autorités a été présentée dans les accords » et que « les entreprises du Grupo J&F exportent des produits dans plus de 190 pays dans le monde, et qu'il est donc naturel qu'il y ait des centaines de milliers d'opérations commerciales dans les plus divers continents ».

Toujours selon la société, « ce sont des transactions financières légitimes, enregistrées et déclarées comme exigées par les lois locales et internationales, générant même des impacts positifs sur la balance commerciale brésilienne ». J&F conclut : « Toute insinuation contraire à leur légalité est une déclaration mensongère, dommageable et irresponsable ».

La demande envoyée au ministère public fédéral en août 2017 par un avocat de Joesley Batista qui évoquait des pots-de-vin en échange d'avantages à la banque publique BNDES comprenait deux reçus pour des transferts de 450.000 US$ aux offshores Valdarco et Lunsville en 2011. Même portant le nom d'Unifleisch comme origine des fonds, l'entreprise a choisi de ne pas soumettre d'avenant à l'accord négocié, signé deux mois plus tôt.

Les registres bancaires montrent que les offshores Valdarco et Lunsville, mentionnées dans la délation de leurs dirigeants, ont reçu entre 2011 et 2016 d'Unifleisch 297,2 millions de dollars (1,6 milliard de reais, selon le taux de change du dollar du 24/9/20). Les deux sociétés sont également citées comme motif de suspicion dans les rapports, car leur « secteur d'activité, objectif économique et l'origine de leurs fonds » sont inconnus.

« Ces transferts semblent être construits en couches d'un schéma circulaire dans une tentative d'induire en erreur ou de cacher la véritable source des fonds et/ou leur origine », a relevé le rapport final de Fincen sur Unifleisch.

Les comptes brésiliens des sociétés du Grupo JBS ont été à l'origine de 655 transferts vers sa branche européenne, qui ont totalisé 255,2 millions de dollars entre 2011 et 2015, selon le rapport.

La représentation d'Unifleisch en Angleterre a été dissoute en décembre 2016. Comme pour Swiss Unifleisch, l'unité britannique comptait également des représentants légaux improbables : selon des documents de la Companies House anglaise, sa dernière directrice était la jeune femme Nicole Maria Froggatt, 21 ans à l'époque, également administratrice de 36 autres sociétés. Toujours selon Companies House, elle remplaçait à son poste Marie Ann Nash, 67 ans, 64 entreprises inscrites à son nom. Avant elle, le poste était occupé par Olivia Roge, 20 ans et 46 sociétés sous sa responsabilité.


La surprise, au milieu du chemin

La rencontre du FinCEN avec Unifleisch s'est produite via un chemin inattendu, à partir de Chypre, une île où un peu plus d'un million de personnes vivent, à l'est de la mer Méditerranée. En mai 2017, l'Unité chypriote de lutte contre le blanchiment d'argent (Cyprus Unit for Combating Money Laundering)  a demandé au FinCEN de faire une enquête sur les financiers et les agents commerciaux de Hamid Rezn Seyed Akhavan, un Iranien de 42 ans vivant aux États-Unis, et qui était soumis à une enquête pour des soupçons de fraude et de blanchiment.

L'enquête de FinCEN a abouti à 105 rapports d'activité suspecte, qui concernaient des liens entre Hamid et 12 autres personnes et 33 entreprises. Parmi elles, figurait la société anglaise Hamble Corporate Services, une société de conseil qui maintient des filiales dans plusieurs pays du Moyen-Orient et dans des offshores.

En mars 2013, Hamble Corporate Services a payé 316.500 US$ à Unifleisch pour des services non déclarés dans les documents FinCEN. Ce fut le déclencheur, pour l'agence de prévention du blanchiment d'argent, pour approfondir les relations commerciales et financières établies entre Unifleisch et ses homologues suspectes.

Des informations sur les mouvements bancaires et financiers de la société suisse de JBS sont restées dans le rapport envoyé à Chypre et ne sont jamais arrivées au Brésil, selon des membres du ministère public fédéral qui ont participé à des enquêtes sur la société ainsi qu'à des accords négociés et de collaboration.

Les représentants d'Eurocap, Triple Talent et de Rondo Enterprises n'ont pas été identifiés et n'ont donc pas été retrouvés par notre équipe de journalistes. Pas plus que Nicole Maria Froggatt, Marie Ann Nash et Olivia Rogers n'ont été retrouvées. Contactés, Giuseppe Costantino, des représentants de Cainvest International et de Talenture S/A ont refusé de commenter.

Thiago Herdy, Guilherme Amado (Época)
et Fernando Rodrigues (Poder360)
 



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(*) « J&F rappelle que toutes les transactions financières qui méritaient d'être signalées aux autorités ont été dûment signalées, du fait de l'accord négocié de J&F et des accords de collaboration de ses dirigeants.
Les sociétés du groupe J&F exportent des produits dans plus de 190 pays à travers le monde, il est donc naturel qu'il existe des centaines de milliers d'opérations commerciales sur les continents les plus variés. Ce sont des transactions financières légitimes, enregistrées et déclarées conformément aux lois locales et internationales, qui génèrent même des effets positifs sur la balance commerciale brésilienne.
Toute insinuation contraire à la légalité de ces opérations est une déclaration mensongère, dommageable et irresponsable ».

 

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La traduction est en totalité manuelle.

L'enquête originale est aussi disponible ici.

 

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