Argentine: à Mar del Plata, la résurgence de groupes néo-nazis

Une rencontre, le mois passé, à La Plata (Buenos Aires), nous a remis à l’origine de ce qui sourd derrière les graffitis «honneur et gloire» «fusillons les Monteneros», épars. La sortie en 2013 d’un livre sur les groupes d’extrême droite à La Plata de 1974 à 1976 et leurs liens avec un certain péronisme continue de provoquer menaces, violences, intimidations envers les proches des auteurs.

Le climat politique contemporain argentin ne permet évidemment pas de relâcher les vigilances citoyennes, en 2016. C’est pourquoi nous avons choisi de traduire un texte de Daniel Cecchini  - l’un des deux auteurs du livre de 2013, sur « la CNU » - qui relate les événements récents violents provoqués par plusieurs organisations xénophobes et ultra nationalistes à Mar del Plata, dans la même provincia de Buenos Aires. Et les conséquences judiciaires semblent avoir tardé, malgré la pression de la société civile et militante. Le récit de Daniel Cecchini a été publié le 13 octobre 2016. Les intertitres sont de notre responsabilité.


 

Mar del Plata, mer de nazis

Banderole signée par les néo-nazis de la Fonapa. Banderole signée par les néo-nazis de la Fonapa.

 

Cela peut sembler une parodie mais c’est loin de l’être. En même temps que c’est le siège du premier jugement pour les crimes de lèse-humanité commis dans les années soixante-dix par l’organisation d’extrême droite Concentración Nacional Uníversitaria (CNU), Mar del Plata, c’est également le décor d’un phénomène qui n’a pas d’antécédents em Argentine depuis le retour de la démocratie : la naissante articulation de groupes néo-nazis d’origines diverses en un type de front d’action violente dont les objectifs vont des attentats contre des lieux de mémoire jusqu’à l’agression physique de militants politiques et sociaux, résidents étrangers et citoyens stigmatisés pour leurs croyances religieuses ou leurs choix de sexualité. Tout cela sous le regard distrait – quand il n’est pas complice – du maire Carlos Arroyo et des forces de l’ordre.
Après plusieurs années de développement presque dans l’ombre – avec des attentats interprétés par les médias et le pouvoir judiciaire comme des « faits isolés » – des actions de groupes néo-nazis à Mar del Plata vinrent occuper les manchettes des quotidiens et les unes des journaux télévisés em octobre 2015, quand un groupe emmené par le chef de l’ultra nationaliste Foro Nacional Patriótico (FONAPA), Gustavo Pampillón, attaqua les manifestants qui marchaient vers la cathédrale le jour de la Rencontre nationale des femmes. La police de la província de Buenos Aires, en charge de la sécurité ce jour-là, laissa agir violemment le Fonapa et ensuite déclencha une répression brutale contre les manifestants, avec un solde de six femmes blessées, pendant qu’elle facilitait la fuite des agresseurs. 

Lucas Baima, frappé par les néo-nazis en décembre 2015. Lucas Baima, frappé par les néo-nazis en décembre 2015.

Cinq organisations néo-nazies

« La visibilité des actions des néo-nazis est assez récente, mais l’existence de ces groupes vient de loin. Basiquement, nous avons pris conscience de ce qui se tramait il y a cinq ou six ans quand, dans notre ville, nous avons vu qu’il y avait plusieurs groupes qui se revendiquaient nazis, néo-nazis et fascistes, fondamentalement via leurs graffitis. Là, l’AMIA (1) s’est mobilisée, également la Defensoría del Pueblo et nous avons demandé que la mairie efface les graffitis » dit Fernando Lozada, dirigeant de l’Asamblea por uma sociedade sin fascismo (2) de Mar del Plata.

En février 2016, cette Asamblea a publié un document où, en plus de rappeler les faits de violences des dernières années et de dénoncer l’absence de réponses des autorités, étaient identifiés les cinq groupes néo-nazis qui agissent de manière coordonnée à Mar del Plata.

Un néo-nazi soutient le candidat macrista

Le plus important groupe est Fonapa – la Giachino, Il s’agit d’une organisation ultra nationaliste menée par Carlos Gustavo Pampillón. Il a surgi en juin 2011, quand le conseil municipal - à la demande pressante de la Comisión Permanente por la Memoria, la Verdad y la Justicia – a retiré de la salle des sessions le cadre du feu capitaine Pedro Giachino, premier mort lors de la guerre des Malvines, considéré um héros de cette guerre jusqu’à que soit découvert sa participation à la répression pendant la dernière dictature. Le groupe Fonapa a fait irruption dans la salle en pleine session et a tenté de replacer le cadre à sa place. Depuis lors, ont commencé à apparaître à Mar del Plata des manifestations de cette organisation avec des slogans tels que « Fusillons les gauchistes », « Mémoire complète », « Jugement et châtiment pour les Monteneros » et « Capitaine Giachino présent ». Dans son rapport, l‘Asemblea a identifié par leurs prénoms et noms trente et un membres du Fonapa.

Aux dernières élections, Pampillón a soutenu la candidature du représentant de Cambiemos (coalition électorale de Mauricio Macri, devenu président de la République) Carlos Arroyo, aujourd’hui maire de Mar del Plata. Dans l’un de ses nombreux messages de soutien, le chef du Fonapa a écrit : « Arroyo est nationaliste et défend les mêmes valeurs que moi ; ici tout le monde dit qu’il est nazi. »


La deuxième organisation est la filiale marplatense
 du Frente Skinhead Buenos Aires (FSBA). Au niveau national, elle est menée par Claudio « Kalaka » d’Arpino - aspirant à la police fédérale frustré - qui a dirigé des attaques contre des journalistes durant des manifestations à Buenos Aires. Le 24 mars 2014, à Mar del Plata, un groupe de FSBA a frappé un des organisateurs de la Marcha por Memoria, Verdad y Justicia. L’Asemblea a dénoncé à la justice municipale les sept membres du FSBA.


La troisième organisation identifiée est Bandera Negra, un groupe néo-nazi qui a pris son nom pour railler le mouvement anarchiste. Il est dirigé par Alan Olea, gendre de Pampillón. Ses membres sont impliqués dans une série de délits, d’actes de haine et de violences. Ses militants ont déjà tenté de recruter des mineurs au sortir des écoles. Sa stratégie de propagande comprend les concerts d’un groupe musical de RAC (mouvement international de Rock Anti Communiste) dont le nom est Six Million More, en allusion à l’holocauste juif. L‘Asemblea a identifié quatre de ses membres. La branche féminine de Bandera Negra s’auto-nomme, de manière satirique, Rosas Rojas et sa leader est Mailén Pampillón, fille du chef du Fonapa.

Enfin, l’Asemblea a repéré la Banda del Rusito, spécialisé dans les agressions physiques envers des personnes en raison de leur sexualité, genre, nationalité, idéologie ou religion. Egalement, elle applique des graffitis discriminatoires avec des symboles nazis. Leur chef est Alexander Levchenko, « le Rusito », et le rapport de l’Asemblea donne les noms, prénoms, surnoms et alias de cinq d’entre eux.

 

Carlos Pampillón, chef de la Fonapa. Carlos Pampillón, chef de la Fonapa.

Des liens étroits entre les groupes néo-nazis

Toutes les données du rapport de l’Asemblea ne laissent aucun doute de l’articulation existante entre les cinq groupes. En plus de participer à des actions conjointes et de tenir des discours avec d’évidentes coïncidences, les relations familiales entre les chefs de trois d’entre eux prouvent les liens étroits.
Peu après que soit connu le rapport de l’Asemblea por uma sociedade sin fascismo, la procureur générale d’Argentine, Alejandra Gils Cárbo a ordonné la création d’une équipe de travail intégrée par les titulaires des ministères publics fédéraux 1 et 2 de Mar del Plata, Laura Mazzaferri et Nicolas Czizik pour qu’ils interviennent « conjointement ou alternativement dans les causes qui passent par ce district, liées à des actes de discrimination » contemplés par la loi anti discrimination ou sanctionnés par le Code pénal.
La décision d’Alejandra Gils Cárbo a eu comme conséquence que de nombreuses causes qui passaient séparément au niveau judicaire de la província de Buenos Aires s’unirent au niveau fédéral. Moins d’un mois plus tard, il y avait six personnes détenues et deux autres en procès pour association illicite. L’identité des individus en procès a montré qu’il existe de forts liens entre les différentes organisations néo-nazies qui agissent à Mar Del Plata.
De la même manière, une source influente du Ministère public fédéral de Mar del Plata nous a signalé que la possible existence de liens entre ces groupes et quelques personnes de la Concentración Nacional Universitaria (CNU) qui sont en train d’êtres jugés pour crimes de lèse-humanité est une ligne d’investigation à ne pas écarter.

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Les premiers à avoir été détenus ont été Alan Olea, gendre de Pampillón, puis Nicolás Caputo avec Gonzalo Paniagua, notablement membres de Bandera Negra. Peu après se sont ajoutés à la liste Alexander Levchenko et Guiliano Spagnolo, appartenant au groupe Banda del Rusito. Et enfin, en dernier, a été capturé à Ushuaia – où il s’était caché – Franco Pozas, du Fonapa.
Le juge fédéral Santiago Inchausti leur a lu le mandat de prison préventive et a bloqué de leurs biens un million de pesos pour garantir la peine civile et pénale qui y correspond. La chambre a refusé les recours des défenseurs et a maintenu fermement la prison préventive et la saisie. Les deux autres personnes – un majeur et un mineur – attendent leurs procès en liberté. Depuis que les détentions ont été effectives, les agissements des groupes néo-nazis ont nettement diminué.
« Cela a été non seulement une avancée judiciaire, dit Fernando Lozada, mais cela nous a permis également d’ouvrir un débat public à Mar del Plata pour que la société sache ce qui se passe. Nous donnons aussi des conférences dans des écoles, où nous expliquons quelle est l’idéologie de ces groupes, quelles sont leurs idées et ce qu’ils cherchent, par leurs actions. »
Malgré tout cela, des sources au niveau du judiciaire fédéral marplatense que nous avons consulté n’ont pas écarté qu’avant les jugements il y ait de nouveaux inculpés et jugés, parmi eux Gustavo Pampillón, en qualité d’instigateur. Jusqu’à maintenant, le chef du Fonapa – considéré comme l’articulateur idéologique numéro un de tous les groupes néo-nazis de Mar del Plata – n’a pas payé très cher …
En août 2016, l’audience publique de la chambre criminelle fédérale de Mar del Plata a décidé qu’il ne serait pas jugé et devrait suivre des cours de droit constitutionnel, devrait quitter le Fanapa trois ans durant et payer les dommages produits par les attaques faites au monument à la « Memoria-Verdad-Justicia » situé en face de la base navale et au Centro de Residentes Bolivianos, dont il est accusé. Les juges Roberto Falcone, Mario Portela et Néstor Parra ont fondé leur décision écrivant que le tribunal ne pouvait intercéder à l’accord trouvé par le juge Juan Manuel Pettigiani et l’avocat Cristian Moix pour que Pampillón évite un jugement et que lui soit concédé une mise à l’épreuve. « Le tribunal se trouve obligé à homologuer le consensus accordé par toutes les parties, chaque fois qu’il incombe au Ministère public la gestion des intérêts sociaux, en même temps qu’il est interdit aux organismes juridictionnels d’impulser l’action pénale » ont-ils expliqué dans la résolution.
La décision des juges a provoqué un profond malaise parmi les organisations qui font partie de l’Asemblea et des organisations de droits de l’homme. Dans un comuniqué sans périphrases, la Comisión Provincial por la Memoria a signalé que « bien que l’institution de suspension d’un jugement est un bénéfice autorisé par la loi aux inculpés de délits qui entraîne une peine totale moindre, la cause pour dommage aggravé contre Pampillón requiert l’indispensable publicité des faits en une audience publique, tant pour la qualité de l’auteur – comme représentant d’une organisation idéologique qui contredit les príncipes et valeurs démocratiques – que pour la pertinence et l’intérêt social qu’ont généré ces ataques ».

Avec le final ouvert de cette histoire et malgré les clairs obscurs judicaires, la visibilité du thème a aidé la société marplatense à commencer à percevoir que quelque chose sent le moisi dans la ville. Un signal d’alerte que devraient prendre en compte d’autres villes argentines, comme La Plata, où le groupe de l’extrême droite catholique Vanguardia Nacionalista provoque depuis pas mal de temps avec ses graffitis sur les murs des centres culturels et les locaux des partis politiques de gauche.

Daniel Cecchini

 

(1) AMIA http://www.amia.org.ar/

(2) Asamblea por uma sociedade sin fascismo

https://www.facebook.com/sociedadsinfascismo/

 

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La CNU. El terrorismo de Estado antes del golpe (una investigación de Miradas al Sur) / Daniel Cecchini y Alberto Elizalde Leal / Buenos Aires, 2013, 224 pp.

Une deuxième édition actualisée va sortir fin 2016 :

https://www.facebook.com/lacnu.ellibro/?fref=ts

Sur le co-auteur Daniel Cecchini, journaliste : 

http://memoria.telam.com.ar/noticia/cecchini--cnu-fue-terrorismo-de-estado-previo-al-golpe_n6112

L'article original (en espagnol) :
http://revistazoom.com.ar/mar-de-los-nazis/

Raúl Campañaro, argentin, est directeur de la Editorial La Campana depuis une vingtaine d’années, et libraire - De la Campana – à La Plata depuis vingt-cinq ans. Celui fut notre interlocuteur est également l’éditeur, le traducteur et le distributeur en Argentine d’un grand nombre de livres-enquêtes de la journaliste française Marie-Monique Robin. Nous reviendrons bientôt ici sur l’aventure éditoriale, indépendante et singulière, de ce Brésilien de cœur…

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