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Billet de blog 1 juil. 2021

Brésil: Dans l'Amazonas, des policiers tueurs, mutileurs et falsificateurs?

Sept tués en quelques heures. Le 12/6 à l'ouest de l'Etat d'Amazonas, après la mort d'un policier, un massacre a été perpétré par des hommes cagoulés. «Maintenant c'est la loi de Bolsonaro: un bon bandit est un bandit mort» criaient des hommes en noir, défonçant des portes. Trois des victimes ont été trouvées le lendemain dans une décharge publique, mutilés, criblés de balles, voire décapité.

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J'ai, ci-dessous, écrit un texte et traduit une interview publiée il y a peu, relatifs à la description des événéments décrits dans le chapô. L'enquête publiée en portugais et l'interview avaient été réalisées dans des conditions difficiles par des journalistes brésiliens de grande expérience.

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© DR

Un policier militaire, à Tabatinga (à 1.607 km par voie fluviale à l'ouest de Manaus, capitale de l'État d'Amazonas) a été tué de deux balles le samedi 12 juin 2021 dans la zone portuaire, vers midi, alors qu'il travaillait au noir, dans le privé, comme vigile. Tabatinga (45.000 habitants) est située à la frontière du Pérou et de la Colombie avec le Brésil. Trois parties de la ville sont dans les différents pays.

Peu après cet assassinat, un appel collectif audio, via la messagerie WhatsApp disait aux membres de la corporation policière : " Tous les PM qui ne sont pas en service doivent se rendre au siège du 8e bataillon pour une réunion. Notre collègue Cruz est mort "...

De nombreux policiers militaires, dont nombre d'entre eux cagoulés, venus des villes voisines de Benjamin Constant et de  Atalaia do Norte, se sont alors joints à la Rocam, l'unité la plus violente de la corporation. 

Peu après, dans l'après-midi, du côté brésilien de la ville, selon des témoins, deux personnes ont été tuées par balles sur la voie publique et une autre dans une maison, par des personnes cagoulées. L'une des victimes, Bruno de Souza Aguela, aurait été âgée de seulement 17 ans.

Quatre autres jeunes ont été vus emmenés en voiture par la police militaire, selon des témoins. Un de ces quatre, Gabriel Pereira Rodrigues, âgé de 18 ans, a été trouvé mort, avec deux autres corps, jetés dans une décharge publique, dans la nuit du 13 juin. Gabriel Pereira Rodrigues était nu, l'anus perforé. Clisma Lopes Ferreira, âgé de 17 ans, était décapité, la tête seulement retenue par la peau. Antonio Rengifo Vargas, 20 ans, Péruvien-Colombien (voir ci-dessous le récit de son père), était lardé de coups de machette. Tous avaient reçu des balles dans la tête.

Parallèlement et pendant les invasions mortifères, la police militaire a cherché à étouffer le massacre, disant que le policier militaire Cruz avait été tué en service pendant un braquage.

C'est la deuxième tuerie de masse attribuée à la police militaire de l'Etat d'Amazonas (PMAM) depuis 2019, sans compter la plus que centaine de personnes tuées isolément, comme le livreur Felipe Cavalcante dos Santos, 21 ans, le 3 février 2021.
En octobre 2019, le même bataillon Rocam de la police militaire a tué 17 personnes, dans le quartier Crespo, à Manaus. Tous les policiers ont été innocentés en janvier 2020.
A Tabatinga, le 8º Bataillon de la police militaire est commandé par le lieutenant-colonel Eddie César de Souza Cordeiro. Il est à ce poste, puisqu'il avait été dénoncé puis écarté, en 2019, de son poste de directeur d'un collège militaire car il proposait à ses élèves-filles de 15/17 ans du sexe à trois, via des messages et des enregistrements audios.


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Récit du père d'une des victimes, qui accuse la police militaire.
Dans l'après-midi du 12 juin, l'employé dans le secteur du tourisme Antonio Rengifo Vargas a quitté son domicile à Santa Rosa (du côté du Pérou), a traversé le fleuve Solimões en bateau et est arrivé à Tabatinga (du côté brésilien) pour célébrer ses 20 ans, qu'il avait eus la veille.

Détenu par la police militaire de l'Etat d'Amazonas, il a été retrouvé mort le lendemain dans la décharge publique de la ville, avec deux autres corps. Après avoir mené sa propre enquête, son père, Antonio Rengifo Baldino, 50 ans, entrepreneur dans le secteur du tourisme, n'a aucun doute sur le fait que son fils a été torturé et tué par des policiers militaires. Menacé, il ne s'est pas adressé aux autorités brésiliennes et s'est tourné vers le consulat colombien de la ville. 

Il accuse la police d'avoir falsifié le rapport médical pour cacher les tortures qui auraient été pratiquées à l'intérieur du commissariat du 8e bataillon de la police militaire. Le document indique qu'il a été rédigé en présence de la commissaire, de la police civile, madame Mary Anne Mendes Trovão.

Fils d'un Brésilien et, comme son fils, doté de la double nationalité péruvienne et colombienne, l'entrepreneur a été le seul, parmi les proches des sept décédés, à accepter de donner une interview à des journalistes. Depuis la ville colombienne de Leticia (de la province colombienne Amazonas), pour des raisons de sécurité.
« Mon fils avait fait son service militaire au Pérou et travaillait avec moi sur mon hôtel flottant. Le 12 juin, le lendemain de son vingtième anniversaire, il a dit qu'il allait le fêter avec ses collègues. Il est entré à Tabatinga vers 15h30, 16h00.
J'enquête parce que je ne veux pas que la mort de mon fils reste impunie. La version la plus fraîche que j'ai en ce moment est que mon fils est arrivé au port, a pris un taxi-moto et est monté en ville. Sur le chemin, il y avait une patrouille de la police militaire.

La patrouille lui a demandé sa nationalité. Lorsqu'il a sorti ses papiers d'identité et montré qu'il était Péruvien, la police l'a mis dans la voiture et l'a emmené.

À partir de ce moment-là, nous n'avons plus eu de nouvelles de mon fils. Le dimanche, un garçon a dit à mon frère qu'il y avait plusieurs corps de personnes assassinées dans la décharge publique. Mon frère y est allé, mais quand il a vu les corps, il n'a pas pu identifier son neveu. Il ne pouvait pas le croire.

Puis mon fils aîné a reçu un appel anonyme disant que son frère avait été tué. Mon fils est venu me chercher au travail. À ce moment-là, les pompiers avaient déjà récupéré le corps. Mon frère est donc allé à l'Unité de soins d'urgence (UPA). Là, l'assistante sociale a demandé quel était le nom de mon fils et a confirmé qu'il y avait un cadavre portant ce nom.
Quand mon frère a demandé les papiers de mon fils, elle a dit qu'ils étaient avec la police. Quand il est arrivé dans leurs locaux, le policier lui a demandé :
" Qui êtes-vous ? "

" Je suis l'oncle. "

" Oh, tu es un fils de pute. "

" Je ne suis pas venu demander le rapport médical, je suis venu demander les papiers de mon neveu. "

" Voyez si le document de ce bandit est sur la liste. "

" Veuillez vous taire, je suis fonctionnaire. "

" Je me fiche de qui vous êtes. "

Lorsqu'ils ont obtenu le casier judiciaire et n'y ont rien trouvé, le policier a dit :  " Faites attention à ce que vous allez dire si vous ne voulez pas qu'il vous arrive quelque chose. "

Mon fils n'avait pas de casier judiciaire, il n'avait pas été arrêté ou été coupable d'un autre délit. Son rêve était d'être dans l'armée. Tout le temps, il avait la boule à zéro. "

Quand mon frère est revenu à l'hôpital et qu'il a dit qu'il voulait obtenir le rapport médical pour pouvoir aller chez le notaire, récupérer le corps, l'enterrer, le policier a dit : " Faites attention à ce que vous allez dire. Mon frère a pris le rapport médical et a dit : " Mais il n'y a rien du tout, dans ce document, que je vois sur le corps de mon neveu".

Le policier a dit : " Tais-toi et prends-le comme tel ". Puis le docteur a prononcé quelques mots, et le policier lui a dit : " Tais-toi et fais ce que j'ai dit ".

La police n'ont pas lâché cette affaire une seule minute. Ces signatures ici sur le rapport médical sont fausses, les personnes qui y apparaissent n'étaient pas présentes. Ni le commissaire, ni ces deux experts. Celui qui a rempli le rapport médical était un médecin sous le regard d'un policier. Et le policier a dit : "Fais ce que je dis".

Selon le rapport, on lui a tiré dessus à quatre reprises. Une fois à l'arrière de la tête, une autre dans la poitrine, deux autres dans le cou. C'est ce que dit le rapport médical. Mais derrière sa tête, il y avait trois blessures par balle. Et dans sa poitrine il y avait un trou de 2, 3 cm, une grosse coupure. Et il y a eu beaucoup de torture, le corps a été battu, sa main a été coupée. Cela n'apparaît pas dans le rapport médical. Le corps a été aplati. Sa main était toute noire, comme si on l'avait attachée, brûlée. Avant de le tuer, ils l'ont torturé.

Quand on a pris le corps, mon frère ne voulait pas me dire ce qui s'était passé. Il a dit que si on veillait le corps, ils pourraient mitrailler la veillée mortuaire.

J'ai alors dit : " Ceci n'est pas possible, nous n'avons jamais rien fait de mal. "

Le seul corps veillé [de tous les tués du 12/6] a été celui de mon fils. C'était si triste, toutes les dix minutes une mère passait en portant son fils, ils enterraient tout le monde le même jour.

Pendant la veillée, les policiers sont passés en voiture plus de trente fois, très lentement, en pointant leurs fusils. La police est allée chez mon frère pour l'intimider aussi. Ils ont intimidé la personne qui nous transportait le jour de l'enterrement.

Je ne me sens pas en sécurité en allant à la police civile. La situation est si critique que, en tant que Colombien, je me suis adressé à mon consulat.

Le consulat a déjà envoyé des lettres à la police civile, à la police militaire et à la police fédérale, et ils vont essayer de tout clarifier pour que la mort de mon fils ne reste pas impunie. Le consul lui-même m'a dit de ne pas aller à la police. Lorsque les autorités demandent cela, c'est qu'il y a une raison.

Quelques jours plus tard, j'ai appris que le décès était survenu vers 3h45 du matin. Ils l'ont sorti du commissariat et la police a demandé : " Que faites-vous avec ce gars ? On le relâche ? ". Et puis une voix est venue de l'intérieur : " Tuez tous ces bandits. " Son visage était tout brisé, sa cloison nasale était cassée. Puis ils l'ont jeté dans la voiture. Ils ont dit que mon fils était au mauvais endroit et que ceci s'était alors produit . . .

Je l'imagine appelant son père, appelant sa mère ...

Toute ma vie, je me suis consacré au tourisme. Depuis l'âge de 8 ans, j'ai commencé comme cireur de chaussures, puis j'ai été portier d'hôtel et ensuite j'ai étudié pour être guide. J'ai créé la réserve nationale du fleuve Javari, à Atalaia do Norte (Amazonas), en 1992. J'ai construit la réserve naturelle de Paumari, également du côté brésilien. J'ai un projet du côté brésilien, du côté péruvien, j'ai une agence de tourisme.

Vous pouvez être sûr que mon fils ne faisait partie d'aucune faction. Mon fils a travaillé avec moi sur le bac pour touristes. Un enregistrement audio circule disant que la police a tué beaucoup de personnes innocentes.

Si la mort de mon fils peut au moins servir à arrêter ce massacre qu'ils sont en train de perpétrer, ce sera la meilleure chose qu'il ait faite durant son court séjour sur terre.

(...)
Je ne désire que la justice pour que cela ne se produise demain avec une autre mère. Dans la Constitution, il n'y a pas de peine de mort.  
(...)
Ce n'est pas un être humain qui peut avoir le courage de faire ce qu'ils ont fait avec le corps de mon fils. 

(...)
La population a désormais plus peur de la police que des bandits. Les bandits vous prennent par derrière, mais la police s'avance de face et vous tue. J'ai vraiment peur. »

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