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Billet de blog 8 mai 2019

Procès des suicides à France Télécom

Lors de la deuxième journée du procès, la défense patronale a repris l’argument selon lequel la médiatisation des suicides tendrait à inciter aux passages à l’acte. Mais la pertinence de cet argument semble poser un problème de cohérence logique quand on le confronte à l'ensemble de ceux qui sont généralement repris par la rhétorique managériale.

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(on trouvera ce texte - ici légèrement modifié pour des besoins narratifs - illustré par les dessins de Claire Robert ici.)

Dans l’analyse célèbre de l’un de ses propres rêves (« L’injection faite à Irma »), Freud considère que ce rêve est la réalisation de son désir de se disculper des soupçons qui pèsent sur lui de n’avoir pas réussi à soigner définitivement sa patiente Irma (laquelle a fait une rechute). Mais il n’est pas dupe des contradictions logiques qui émaillent son rêve : « Tout ce plaidoyer (ce rêve n’est pas autre chose), fait penser à la défense de l’homme que son voisin accusait de lui avoir rendu un chaudron en mauvais état. Premièrement, il lui avait rapporté son chaudron intact. Deuxièmement, le chaudron était déjà percé au moment où il l’avait emprunté. Troisièmement, il n’avait jamais emprunté de chaudron à son voisin. Mais tant mieux, pourvu qu’un seulement de ces trois systèmes de défense soit reconnu plausible, l’homme devra être acquitté. » (Freud, L’interprétation des rêves, 1900).

Cette histoire de chaudron fait penser au plaidoyer patronal qui tente de nier les conséquences dramatiques des méthodes managériales. En effet, si l’on reprend l’ensemble des arguments des grands patrons du CAC 40 comme de ceux des grandes entreprise publiques, on ne peut manquer d’être frappé par le manque de cohérence logique interne à leur « système de défense ». Reprenons les principaux éléments de ce système afin de voir si nous n’aurions pas là les prémisses de ce que nous pourrions appeler « le syndrome du chaudron ».

Bonheur au travail, effet Werther, et comparaison statistique

Commençons par le premier argument, celui du développement du bonheur au travail. Celui-ci, on le sait, correspond à tout une rhétorique mielleuse de la bien-pensance managériale qui a envahi tous les secteurs de l’activité salariée. Cela donne, à peu près, ceci : « L’écoute et la bienveillance, la créativité et la réalisation de soi, l’empathie, sont aujourd’hui nos objectifs premiers car nous nous devons d’être attachés au bonheur de nos collaborateurs ». La communication d’entreprise n’hésite pas à reprendre cette novlangue à son compte pour nier tout lien entre suicide et dispositifs du management. Puisque l’on est heureux au travail, on n’a aucune raison de se suicider !

Deuxième argument utilisé par la défense, celui du suicide par « contagion », ou « mimétisme », autrement appelé « effet Werther ». À l’image d’une vague de suicides qui se serait produite en Allemagne suite à la parution du roman de Goethe « Les souffrances du jeune Werther »[1], la recrudescence inédite des suicides dans l’entreprise s’expliquerait par la « déferlante médiatique » de l’été 2009 portant sur les suicides à France Télécom : « En d’autres termes, l’acmé médiatique précède celle des suicides à France Télécom »[2]. On ne peut qu’être frappé par le lien entre la docte démonstration ici faite par Gérald Bronner – pourfendeur bien connu de la sociologie critique au nom d’une vision scientiste de la science (qui n’est pas la science) – dans son livre "La démocratie des crédules", et la phrase triviale de Didier Lombard : « Il faut marquer un point d’arrêt à cette mode du suicide ».

Enfin, troisième argument repris par nos mains propres prises dans le pot de confiture, celui de la contestation d’une « vague de suicides » au regard d’éléments statistique. Cette thèse, qui avait fait l'objet d'une tribune du statisticien René Padieu dans La Croix, a été contredite de manière très claire par Christian Baudelot et Michel Gollac qui invoquent à ce propos une artificielle "stratégie du doute".  

Le syndrome du chaudron

Mais laissons-là les nombreuses objections qu’il y aurait lieu de développer concernant chacun de ces arguments. Concentrons-nous plutôt, comme annoncé, sur le manque de cohérence interne du système de défense patronal. Et là encore, nul besoin d’épiloguer très longtemps. Comme on l’a sans doute déjà compris, le renvoi à la rhétorique de notre utilisateur de chaudron parle de lui-même :

Premièrement, dans notre entreprise règne le bonheur. Deuxièmement, la vague de suicides s’explique par l’imitation des « plus fragiles »[3] qui n’ont pas supporté le malheur qui règne dans l’entreprise. Troisièmement, il n’y a pas de vague de suicides au regard de la statistique nationale.

Pour paraphraser Freud, nous dirons « tant mieux, pourvu que l'un au moins de ces trois systèmes de défense soit reconnu plausible, l'important étant de semer le doute dans les esprits. »

_______________________________________

[1] Telle est en tout cas la thèse (discutable et discutée) du sociologue américain David P. Phillips, The influence of suggestion on suicide : Substantive and theoretical implications of the Werther effect, American Sociological Review, vol. 39,‎ juin 1974, p. 340-354

[2] Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, 2013, p. 166-167.

[3] Selon la communication de Lombard lui-même qui affirme que ce sont les personnes « par nature fragiles » qui sont le plus à même d’être « impactées » : https://www.arretsurimages.net/articles/lombard-ft-cette-mode-du-suicide.

Nous soutenons au contraire que si le renvoi à la « fragilité individuelle » fonctionne chez les « managers » comme un quasi réflexe pavlovien, c’est pour mieux étouffer les fragilisations qui découlent de leurs dispositifs délétères.

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