"Pensée DSM" et management : quelques parallèles

Un article AFP du 18 juillet dernier, signé Charlotte HILL, s’intitulait : Schizophrénie, dépression, bipolarité : des mots pas facile à dire au travail. Comme son titre le laisse supposer, il développe la perspective d’une reconnaissance de la maladie mentale à l’intérieur de l’entreprise (voir en PJ). 

La perspective que certains de ces termes, comme ici celui de "bipolarité", puissent être naturellement « dits » dans le monde du travail sans entraîner d’ostracisme, peut sembler à première vue relever du progrès social. Pourtant, lorsque l’on s’intéresse un peu à l’évolution du diagnostic psychiatrique depuis 1980 – date de la parution du DSM III qui a introduit le terme « bipolarité » dont il est ici question – les choses ne sont pas si simples. 

Parler de quelqu’un qui « souffre de bouffées délirantes » (et qui se vive lui-même comme tel, comme « Matthieu de Vilmorin, 54 ans » dans cet article) est le résultat d’un long travail de violence symbolique1 : il repose sur l'acceptation (par méconnaissance) du découpage des anciennes classifications (nosographie) psychanalytiques et psychiatriques, en autant de symptômes apparents susceptibles de donner lieu à un traitement par antidépresseur, psychotrope, ou anxiolytique – et cela pour la plus grande joie du lobby pharmaceutique, les liens entre l’APA2, qui préside aux DSM, et l’industrie pharmaceutique, n’étant maintenant plus à démontrer (http://www.stop-dsm.org/index.php/fr/).

Le séquencement des maladies mentales en « troubles » (le DSM V, récemment paru, en compte plus de 450), permet de multi-diagnostiquer un patient afin de multiplier le nombre de médicaments que l’on pourra lui prescrire. C’est ainsi que, dans son livre intitulé : La santé mentale – Vers une bonheur sous contrôle (dont Médiapart a rendu compte dans une intervew-vidéo ), Mathieu Bellashen écrit ceci : 

« C’est la démarche clinique fondée sur l’expérience qui aura le plus à souffrir des classifications. Une même personne pourra être diagnostiquée déprimée (épisode dépressif majeur : antidépresseur), angoissée (attaques de panique : anxiolytiques), insomniaque (trouble du sommeil : hypnotique) sans que soit pensé ce qui lui arrive de particulier dans sa vie. » (c'est moi qui souligne).

N’apparaît-il pas clair que cette nouvelle conception la « santé mentale » – relevant de ce que l’on pourrait appeler « la pensée DSM » – a plus d’un air de famille avec la vision managériale du travail ? Que plus d'un parallèle participe à la logique d'une nouvelle normalisation du monde qui se construit sous nos yeux ? Essayons de poser cela.

1°) Découpage des anciennes nosographies en symptômes visibles destinés à être mesurés <=> Saucissonnage des anciens métiers en compétences destinées à être mesurées

2°) Les cliniciens doivent en rabattre sur leur expérience d’écoute et d’anamnèse de la vie patient <=> Les professionnels doivent en rabattre sur leur expérience et savoir-faire de métier

 3°) Les cliniciens doivent suivre des formations cognitivo-comportementales <=> Les professionnels doivent suivre des formations « trio-gagnants », ou autre « coaching »

 4°) Une même vision financière immédiate (d’ailleurs elle-même discutable) s’appuie sur un même discours scientiste (c’est-à-dire qui confond la science avec l’idéologie de la science) supposé indiscutable.

 5°) Une même éviction des conflits sociaux est à l’œuvre : la psychiatrie tente de réduire à des troubles cérébraux et comportementaux des maladies pour lesquelles de nombreuses recherches en sociologie et en anthropologie ont montré la dimension sociale, de la même manière que le management tente de faire oublier les conflits hiérarchiques derrière une bonne « gestion des compétences » ou des « règles de bonnes pratiques ».

Voilà pourquoi je pense que l’on aurait non seulement tout intérêt à ne pas embrayer sur ce genre « d’appel », mais surtout à envisager des ponts entre le monde du travail et la psychiatrie qui permettent de mieux comprendre ce qui préside à cette « pensée DSM » et à son appropriation par la majorité d’entre nous sans y prendre garde…

PS : Dans un article de Médiapart faisant état d'un article du New-York Time contre la Ritaline, celui-là, j'avais indiqué avoir la traduction d'un article de Nature allant dans le même sens. N'ayant pas pu le mettre dans l'un de mes commentaires, je le mets ici...

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1 - Selon la définition de Pierre Bourdieu, la "violence symbolique" désigne une domination qui s'inscrit dans le cadre du double mouvement de la reconnaissance du dominant par le dominé (le dominé considère la place occupée par le dominant comme "naturelle" et légitime) et de la méconnaissance des conditions historiques de cette place dominante (son caractère "arbitraire" et donc "non naturel"). Dans le cas qui nous occupe ici, celui de l'évolution du regard porté sur la folie, la violence symbolique consiste à accorder une légitimité a priori  aux professionnels de la "santé mentale", sans savoir que le regard sur la folie est avant tout politique et social.

2 - L'Association Psychiatrique Américaine.

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