LE TRAVAIL EN SOUFFRANCE

La toute récente sortie d'un livre écrit par Yves Clot et Michel Gollac : "Le travail peut-il devenir supportable ?", mérite d’être signalée. Cette partition effectuée à deux mains sous le regard croisé de deux disciplines : la psychologie du travail pour Yves Clot et la sociologie pour Michel Gollac, amène les auteurs à commencer par s'entendre, dans la première partie du livre, sur le constat alarmant qui mérite d’être fait à propos de la récupération médiatique et institutionnelle de la souffrance au travail. On croit même deviner que c'est ce qui les a poussés à tenter de dépasser leurs clivages disciplinaires.

 D'une conception, relevant du lieu commun, selon laquelle on aurait affaire à des « individus en souffrance » (chap. 1) - réflexe qui fait le jeu du patronat mais aussi, trop souvent, des syndicats - il n'y a qu'un pas vers les tentatives de normalisation psychique de la société que l'on connait actuellement. « Gouverner par la psychologie » (chap. 2) est le nom donné par les deux auteurs pour désigner cette tendance politique actuelle qui, de récentes dérives de l'OMS sur la définition de la santé à certaines directives gouvernementales, vise à traquer les conduites et les comportements « déviants » au regard de l'ordre social établi sous la domination du « pôle économique ». Ainsi, comme le rappelle les auteurs, des « tickets psy », ou encore des « numéros verts » mis à la dispositions des « plus fragiles » par l’Entreprise, au DSM psychiatrique qui invente des maladies mentales déviantes - pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques fabricants de psychotropes -, on a affaire à une même logique alarmante : dédouaner les décisions politiques et économiques des drames sociaux contemporains, et instituer conjointement dans les esprits la responsabilité individuelle comme seule cause possible du malheur social. Cela se fait sous la forme d'un "hygiénisme" renouvelé que les auteurs définissent ainsi : "L'hygiénisme contemporain est d'abord cette neutralisation du réel sous l'abstraction du comportement à corriger".

Devant ce constat d'une résurgence de la « pensée hygiéniste », les auteurs évoquent la complicité implicite de nombre d'experts et de psychanalystes. Pour les premiers, les déclarations du directeur de Technologia[1] ainsi que les discours liés à la création de l'Observatoire des suicides sont, à titre d'exemples, passés en revue et analysés. Pour les seconds, les auteurs font preuve de nuance : ils notent que si l'utilisation de la psychanalyse dans le cadre du "marché de la souffrance" pervertit la critique sociale salutaire dont elle est historiquement porteuse, nombre de psychanalystes (tous lacaniens dans ceux qu'ils citent) s'insurgent contre ce dévoiement.

 Dans la seconde partie du livre on trouvera un résumé stimulant de la « clinique de l'activité » d'Yves Clot dans ses liens avec le débat politique. Cet exposé est d'autant plus passionnant qu'il est courageux au sens où il n'hésite pas à afficher sans fard les « Obstacles, limites, effets pervers » de la théorie : « Les actions inspirées de la clinique de l'activité ne sont pas également possibles dans tous les milieux de travail et leur efficacité peut varier. », admet Yves Clot. C'est ainsi que les conditions de possibilité de la « dispute professionnelle » autour de la qualité du travail[2] peut rencontrer plusieurs écueils. « Par exemple, l'intensité du travail, lorsqu'elle dépasse un certain niveau, peut empêcher le développement de styles parce qu'elle réduit les manières de faire possibles aux plus rapides et ne laisse pas le temps de réinventer des alternatives. » D'autre part, autre exemple, il existe certains métiers tellement dévalorisés – on pense à ceux de la restauration rapide ou des centres d’appels – que certains de ceux qui l'occupent peuvent « avoir l'impression que ce qu'ils faisaient, n'importe qui pourrait le faire ». On comprend que, dans ce dernier cas, l'appel à un débat sur la qualité du travail risque d'être problématique. Enfin on retiendra, parmi ces écueils et en plus du risque de « corporatisme » induit par la construction collective d'un « genre professionnel », le fait que « la capacité à participer aux controverses professionnelles, essentielles à la vie des genres professionnels, est, elle aussi, inégalement distribuée."

En regard de ce dernier point, on notera également les intéressantes tentatives de rapprochement de la clinique du travail avec la sociologie de la domination de Pierre Bourdieu. La « théorie du champ »[3] de Bourdieu est ici finement utilisée dans une perspective d'étayage de la notion structurante de « genre professionnel » qui fut déjà avancée par Yves Clot dans d'autres ouvrages[4]. Cela fait écho à la nécessité, pour la clinique du travail, d'inscrire une véritable dimension "structurante", qui touche au social, et qui lui fait bien souvent défaut pour enquêter sur les activités de travail.

Cette tentative de rapprochement entre la clinique de l'activité et la sociologie de Bourdieu s'inscrit dans la suite logique, affirmée au début de l'ouvrage, d'une distance politique nécessaire à prendre avec la tendance actuelle à la psychologisation du social. Dans ce cadre, le débat avec la psychodynamique du travail est ouvert à partir d'un cas clinique de suicide au travail analysé par Christophe Dejours. Mais cela est fait sur un mode qui se veut constructif, reconnaissant à cette discipline la place qui lui revient dans le débat de société salutaire que cet essai appelle de ses vœux – en début d'ouvrage, page 24 et 26, deux synoptiques permettent de faciliter la compréhension des attendus respectifs de la psychodynamique et de la clinique de l'activité dans leur visée commune de santé au travail.

 


[1] Technologia est un cabinet d’expertise « santé au travail ». Son directeur, Jean-Claude Delgènes, cité dans le livre, fut l’auteur de plusieurs déclarations dans la presse lorsqu’il s’est vu attribuer la charge de réaliser une expertise, pour le compte de France Télécom, suite à la médiatisation des suicides survenus dans cette entreprise. Par la suite il a fondé, avec Michel Debout, l’Observatoire des suicides.

[2] Inspirée notamment de Tosquelles, plusieurs fois cité, et de son travail thérapeutique en psychiatrie, la clinique de l’activité affirme l’importance pour la santé des travailleurs de l’instauration d’espaces de débats et de délibérations sur le travail, cela afin de permettre un « accroissement du pouvoir d’agir » - on pourrait également envisager la référence à Spinoza, dans laquelle verse souvent la « mouvance » de la clinique de l’activité…

[3] À signaler, à ce propos, le dernier numéro des Actes de la recherche en sciences sociales (n° 200) consacré à la « Théorie du champ ». L’intérêt de ce numéro porte, en particulier, sur la retranscription des séminaires de Bourdieu sur le concept de champ, 1972-1975.

[4] On citera à ce propos : Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, PUF, 2008.

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