Thierry Costa, Koh Lanta, médecine du travail

Le drame de Koh Lanta pose la question de la médecine du travail. Le médecin est le garant de plusieurs droits de l'homme : le droit à la santé, le droit à la vie, le droit à la dignité. Ce drame soulève aussi la question de l'insuffisance de l'Ordre des médecins à mieux défendre les conditions de travail des médecins et leur garantir les moyens de remplir efficacement leur mission en toute indépendance.
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Le drame de Koh Lanta pose la question de la médecine du travail. Le médecin est le garant de plusieurs droits de l'homme : le droit à la santé, le droit à la vie, le droit à la dignité. Ce drame soulève aussi la question de l'insuffisance de l'Ordre des médecins à mieux défendre les conditions de travail des médecins et leur garantir les moyens de remplir efficacement leur mission en toute indépendance.

Le suicide du docteur Thierry Costa est à rapprocher du désespoir de nombreux médecins du travail que les employeurs empêchent de faire correctement leur travail et contre lesquels ils se retournent ensuite en cas d'accident du travail.

Ce chantage scandaleux, bien connu malgré son très faible écho, fait que ce sont des milliers d'ayant droits de la sécurité sociale qui sont exclus des garanties en cas d'invalidité, d'accident de travail. Les médecins de la sécurité sociale et des experts manquent à leurs obligations d'agir dans l'intérêt du malade et se soumettent au pouvoir politique et à celui de l'argent. C'est la question que pose le décès de Gérald Babin.

Le geste de Thierry Costa interpelle, lui, sur la responsabilité de l'employeur, d'une part, et celui de l'Ordre des médecins à ne pas soutenir ses membres dans l'exercice de leur profession, d'autre part.

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Koh Lanta est une histoire d'argent qui rappelle les jeux du cirque romains. Le progrès intellectuel n'a pas suivi le progrès technique. Le spectacle de la souffrance, ou même l'accident, garantissent une disponibilité de temps de cerveau aux annonceurs. C'est l'objectif recherché d'une télévision commerciale.

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L'émission Koh Lanta fait subir des traitements à ses candidats qui sont manifestement  à la limite de l'endurance

C'est donc en connaissance de cause que la production s'est sentie dans la nécessité de s'adjoindre les services d'un médecin. Sa spécialisation d'urgentiste témoigne de la prise de conscience de la gravité des risques que la chaîne fait prendre à ses candidats.

L'accident était donc prévisible, prévu, et il s'est produit. Gérald Babin est mort.

Un seul médecin, dans les conditions d'isolement et de vie qu'impose l'émission, est-il suffisant ? Quels moyens directement disponsibles et immédiatement effectifs sont mis à la disposition de ce médecin  ?

Les réponses à ces questions permettront d'apprécier les moyens matériels fourni par l'employeur et d'en déduite l'état de stress dans lequel le médecin pouvait se trouver face à un accident, prévisible, en considération de ses obligations déontologiques.

Les articles que j'ai lus sur Arrêt sur image ne mettaient pas en cause le médecin mais bien plutôt la société de production dans sa (mauvaise) gestion des moyens matériels mis à la disposition de ce médecin pour lui permettre de remplir sa mission.

Il est désolant que la société de production joue maintenant sur ce nouveau drame en communicant d'une façon qui puisse donner l'impression qu'elle s'en serve pour retourner les responsabilités réelles et sérieuses qui pèsent sur elle.

Jouer sur la confusion est indécent pour le candidat comme pour le médecin.

Engagé par la société de production, comme les candidats, le suicide du médecin établit qu'il n'a pas été pris en charge correctement. L'employeur peut être tenu responsable du suicide d'un de ses employés (voir l'affaire de Renault).

L'employeur a en effet une obligation de résultat en matière de santé et de sécurité de ses salariés. Il y a donc une faute de la société de production.

Thierry Costa n'a pas été soutenu comme il aurait du l'être, par la société de production, qui aurait du prendre sa défense, s'il s'était senti véritablement attaqué, ce qu'il a du dire et confier à des personnes et ce qui n'aurait pas du échapper aux managers, vivant avec lui dans le même hotel.

Plus largement, ce double drame interpelle l'Ordre des médecins sur ses propres responsabilités pour garantir l'indépendance du médecin et la qualité des moyens requis pour lui permettre d'assurer sa mission.

La médecine, et a fortiori les médecins, ne peuvent pas servir de caution aux employeurs et qu'il revient, pour celà, à l'Ordre des médecins de fixer des exigences sévère en matière de médecine du travail pour garantir aux praticiens les conditions nécessaires au bon exercice de leur art et les protéger du conflit moral dans lequel peuvent les placer des employeurs sans scrupule.

La lettre de Thierry Costa, rendue publique par la société de production, établit l'existence d'un tel conflit.

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Le médecin du travail ne saurait être la caution, ni le fusible, des excès des employeurs.

La médecine ne peut pas être le jouet d'enjeux financiers, une émission de télé est devenue comme n'importe quelle entreprise aujourd'hui un centre de profit.

Par delà la marchandisation de la vie et de la santé des candidats, Koh Lanta pose la question de la profession médicale et notamment de sa gestion par les instances ordinales.

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L'Ordre des médecins ne peut pas se contenter de se limiter à sanctionner des manquements déontologiques.

Dans la médecine, comme dans toutes les professions, le respect de la déontologie n'a de sens que si l'institution chargée d'y veiller s'assure préalablement et régulièrement des moyens exigés pour que cette déontologie puisse s'appliquer. Dans le cas contraire, il lui revient d'interpeler les autorités de tutelle et de les revendiquer si ce n'est pas le cas. Le médecin ne peut pas et ne doit pas être tenu responsable des conséquences de la situation insastisfaisante dans laquelle on le place. Tel est le cas des médecins des services d'urgence en France.

Les patients le voient. Certains en souffrent, d'autres en meurent.

L'insuffisance des moyens mis à la disposition des médecins du travail et le cadre de leur exercice sont également notablement insuffisants.

Les salariés le constatent bien tous les jours, et les mesures de sécurité, si elles font l'objet d'une communication, ne sont pas respectées.

Une déontologie ne se suffit pas à elle-même pour qu'elle s'applique.

Il faut que l'autorité disciplinaire veille à en garantir les moyens, le cadre nécessaire au respect de cette déontologie, pour être cohérente.

Ce qui est vrai pour la médecine, l'est pour tout.

Il ne suffit pas d'édicter des lois, il faut que l'Etat se donne les moyens de les voir appliquées et respectées. Mais voilà, dans cette belle logique, l'exigence positive d'effectivité n'existe plus. Ce faisant, la déontologie, comme n'importe quelle norme, n'est plus qu'une excuse à l'arbitraire. Un arbitraire privé qui permet d'exclure plus que de grantir les droits, l'intérêt général.

Il en va ainsi des médecins du travail dont les employeurs se débarassent en saisissant ... l'Ordre des médecins, qui ne reproche jamais à l'employeur l'atteinte faite à l'indépendance du praticien ou le manque de moyens mis à sa disposition. Assez paradoxalement, l'Ordre des médecins est plus surement l'allié de l'employeur que celui du salarié en matière de médecine du travail.

La médecine du travail est ainsi abandonnée par l'Ordre des médecins depuis des années au diktat des employeurs. Et cela ne le gène pas.

Koh Lanta vient illustrer dramatiquement comment l'aéropage ordinal a gravement négligé cet aspect crucial du problème ; qui a fait deux morts, pour vendre de la pub, dont des médicaments.

Koh Lanta illustre la superficialité de la mentalité qui se satisfait de la seule apparence des principes. Cela tue.

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Pour aller plus loin :

La tentation d’une île : les dessous de la téléréalité

Interview de Philippe Bartherotte, auteur de La tentation d’une île, derrière les caméras de la téléréalité (éditions Jacob-Duvernet)

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