Un regard sur la vie commune

Opportunément nous programmons sur Tënk un film de Frederick Wiseman « In Jackson Heights » . Je vous conseille vivement de regarder ce documentaire qui démontre - s’il le fallait - combien le cinéma, la culture et la vie sociale est indispensable à notre existence.

affiche affiche
« Essentiel » j’allais dire, pour vous convaincre combien l’organisation du confinement (dont je ne débats pas ici) se définit par une atteinte à notre besoin capital, la relation aux autres, dont la culture fait évidemment partie.

« In Jackson Heights » est à voir aujourd’hui - ce week-end- parce que comme toute oeuvre indispensable, elle résonne/raisonne toujours avec le moment où nous la regardons. Chacun de nous, chaque spectateur réinvente le film à chaque projection.
Jackson Heights est un quartier de l'arrondissement du Queens à New York, où 56,5 % de la population sont d’origines Hispaniques et Latinos… Un membre de la mairie précise au début du film qu’il y 167 langues parlées dans le voisinage. C’est dire combien ce film traite de la question du communautarisme, ce faux débat proche de l’hystérie en France. À la fin du film, il y a une savoureuse séquence d’enseignement à propos des quatre points cardinaux où le professeur -  excellent pédagogue - décline toutes les manières de dire « neighborhood » dans toutes les langues, mais pour le français il se trompe et parle de « voisinage ».
Le documentaire raconte justement la relation entre voisins, et démontre sans jamais qu’un commentaire ne vienne l’affirmer combien nous sommes voisins de qui que ce soit dans le monde… Jackson Heights, malgré le poids de la communauté hispanique, c’est un peu, en réel, le village global décrit par Marshall McLuhan.

Quand la parole s’échange, la vie en commun s’arrange.

Wiseman qui est pour moi, le cinéaste vivant, le plus important, n’est évidemment pas aussi naïf que mon propos ne pourrait le laisser supposer. Il filme (enfin lui est producteur, réalisateur, ingénieur du son, et monteur de ses films) -avec une modestie, une simplicité, une apparente facilité - la parole qui circule dans ce quartier, et montre comment cela fait société.


Ce documentaire est ainsi un modèle du genre, il n’impose rien, il ne souligne rien, il décrit un quartier. C’est le contraire d’un reportage, d’un travail de journaliste, il me semble que toute l’oeuvre de Wiseman est bien plus proche de l’anthropologie et de la sociologie, mais avec une dimension esthétique et émotionnel qui manque au discours académique.


Alors qu’il y a des milliers de visages, on s’attache à certains personnages qui font plusieurs apparitions dans le film. On peut aussi remarquer que toutes les institutions, associations, regroupements de tous ordres, semblent être représentés, à égalité, tout au long du film, comme si le but de ce travail n’était que d’en faire le recensement précis et objectif. Mais évidemment ce n’est pas le sujet. Frederik Wiseman - avec son humilité lui permettant de côtoyer tous et de s’introduire partout - nous permet de vérifier une fois encore que chaque individu de ce quartier est digne d’écoute, d’intérêt. Le film offre, à beaucoup d’entre eux, une tribune, un temps de parole nécessaire pour que nous spectateur nous soyons touchés, émus, attentifs.

Bref, le documentaire existe seul, c’est une pièce de puzzle de plus dans l’oeuvre de Wiseman qui décrit les institutions, les constructions sociales, et l’existence des humains, mais c’est pour ce moment un moyen de s’interroger sur bien de nos préoccupations actuels: la démocratie, la manière d’être en communauté, en voisin, le film démontre l’imbécilité de tous les propos actuels à propos des étrangers, il interroge les processus de gentrification des villes, la nécessité du dialogue, de la tolérance et du partage… bref un documentaire qui donne un espoir certain au moment où on nous oblige à nous couper de tous.

Les abonnés de Mediapart peuvent profiter d'une semaine gratuite sur la plateforme Tënk à chercher dans l'espace avantages de Mediapart. Le confinement - si vous ne connaissez pas Tënk- est une excellente occasion de découvrir des documentaires... Ce billet n'est pas une publicité déguisée, je programme des films pour Tënk, et je vous engage à y aller voir des documentaires. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.