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Billet de blog 6 déc. 2021

Nous nous enfonçons!

David Djaïz, hier, pendant l’émission C Politique, sur France 5, s’est appuyé sur une reproduction d’un tableau de Goya pour parler de la situation de la France aujourd’hui. Il citait en fait "Le Contrat naturel" de Michel Serres qui commence par la description de "Duel au Gourdin", une des peintures à l’huile sur plâtre réalisée dans la Maison de Francisco Goya la Quinta del Sordo.

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Duelo a garotazzo © Francisco Goya (El Prado)

Le livre de Michel Serres s’ouvre par la description d’un tableau de Francisco Goya, deux hommes se battent violemment à coups de gourdin. La violence désespérée et absurde de cette scène laisse sans voix… Adolescent je trouvais l’ensemble des peintures de cette maison - où Goya, sourd, s’était retiré - admirable contemporain, et tragique. Le sang coule sur le visage de l’un des personnages, les bâtons virevoltent au-dessus des deux protagonistes. « À l’instar du tableau de Goya « Duel à coups de gourdin », nous nous écharpons dans de vains combats tandis qu’à chaque coup de gourdin, l’un et l’autre, nous enfonçons dans les sables mouvants. Ces sables mouvants, c’est notre Monde… »
C’était notre Monde du temps de Francisco Goya, c’était notre Monde dans les années 70 - quand j'étais adolescent-  et hier jour du grand meeting de Z. c’était encore notre monde. Nous nous enfonçons toujours.
La toile reçut plusieurs noms! Deux bucherons en 1828, Les Galiciens en 1867 et les Gardiens de bœufs plus tard. Le titre actuel vient du Musée du Prado… Je cite tous ces titres parce qu’une image, une œuvre d’art forte, nouvelle, et importante continue des siècles après à avoir un impact et à nous décrire la réalité du jour, peu importe son nom, son titre, le cartel qui raconte le tableau à côté. La peinture donne son message, et le message colle au réel, à l'actualité du jour. Le tableau de Goya parle du meeting de Z.

Ce qui me fascine aujourd’hui, c’est d’écouter des gens sérieux - par exemple - discourir sur ce meeting d’hier. Il est inconcevable de donner une place si grande au discours d’un homme qui ressemble à si m’éprendre à un des personnages de Goya. Il tape dure, il ment, il raconte n’importe quoi, il s’invente un nouveau Parti dont le nom la Reconquête rappelle l’Inquisition, et surtout, surtout l’expulsion des Juifs et des Musulmans d’Espagne. Comment les journalistes, les chroniqueurs, moi-même, pouvons nous parler, écrire à propos d'autant de bêtises, de mots violents, de ce désir de mort et d'exclusion? Parce que vraiment toutes les propositions de Z. ne reposent sur rien de concret dans notre Monde, et n’ajoutent que du malheur à nos difficultés… Les émissions politiques du Week-end sur BFMtv, sur France 24, ou ce matin sur France Culture décrivent les violences qui se sont produites pendant ce meeting pour les dénoncer, mais jamais - au grand jamais - personne ne dit vraiment combien tout cela reste infantile, ridicule, sans fondement, sans autre réalité qu’un tissu de fantasmes d'une idéologie folle dont la nocivité dans l'histoire a été amplement prouvée? Tout le monde chez les journalistes fait son boulot comme s'il fallait parler de Marine Le Pen, Ciotti ou lui, de manière normale et constructive. 

Les 12 militants courageux et téméraires d’SOS Racisme qui ont été roué de coups pendant le meeting de Z., ont-ils eu raison de mettre en évidence la violence réelle des partisans du candidat qui refuse de se positionner à l'extrême-droite (alors même qu'il en est l'incarnation parfaite)? Je ne sais… En tout cas le fonctionnement médiatique, fait que le premier point abordé par les médias c’est cette violence, cela évite de s'engager dans la déconstruction systématique du discours!

D'ailleurs ce matin encore un des invités de France-Culture expliquait doctement que les électeurs ne se prononçaient pas sur un programme, ou alors sur un détail seulement. Je vais donc parler d'un détail, provenant du discours d'hier, mais des paroles justes, clairs d'un autre candidat.
Alors les violences du meeting de Z. permettent aussi d'escamoter le restant de l'actualité. Le système médiatique continue de nous enfoncer dans les sables mouvants de l'inconscience. Le discours de Jean-Luc Mélenchon - qui présentait son nouveau gadget politique ridicule (son parlement populaire rassemblé à sa pogne) - lui s’appuyait sur le concret, le réel. Jean-Luc Mélenchon, en plus d’une heure, parlait concrètement de questions politiques, et ne proférait pas des imprécations moyenageuses. C'était un excellent discours, parfait! Qui l'écoute? Pas les commentateurs des médias!

J’aurais aimé qu’une toute petite partie de son trop long discours soit repris pas les chaînes d’info. En effet Jean-Luc Mélenchon - avec raison - à expliquer, pendant un trop court moment, qu’avec le dérèglement climatique, le niveau des océans montait, et que les centrales nucléaires construites en bord de mer, en France, allait obligatoirement être envahi par les vagues d’une tempête à venir… Si cela se produisait, disait-il, et bien il faudrait évacuer la région de Lille pendant 10 000 ans… Prévision? Prophétie? Je ne le crois pas, juste - parce que je suis d’accord avec lui - une éventualité plus que probable, dans la logique de ce qui se passe actuellement dans le Monde… Mais Jean-Luc Mélenchon disait cela pour cogner sur Macron.

Je ne sais pas, mais moi, je serais dans un meeting et je raconterais cette horreur, j'arrêterais quelques secondes, je me tournerais vers la salle... je ferais silence et je dirais tout bas : « Est-ce que vous vous rendez-compte? » Et j'ajouterais que cela pourrait se passer aussi bien à Bordeaux! Comme Mélenchon l'a précisé.

La campagne électorale se passe - encore - comme dans les années 70, comme si nous ne dansions pas sur le volcan, comme si nous n'étions pas embourbés dans les sables mouvants.

Alors je reviens au tableau de Goya, si Jean-Luc Mélenchon croit vraiment à ce qu’il dit, quand il décrit l' Apocalypse, pourquoi le dit-il au détour d’une phrase, sans s’appesantir sur le sujet? S’il croit à ce qu’il dit, c’est bien qu’il y a le feu au lac, et que nous sommes bien - pendant cette campagne électorale - entrain - nous les citoyens - entrain de regarder des champions embourbés dans les sables mouvant se foutre sur la gueule sans espoir.

Si Jean-Luc Mélenchon était sérieux et responsable il n’inventerait pas toute cette machine à perdre et son parlement populaire (qui n’a de populaire et de parlementaire que son étiquette) il s’activerait pour que la gauche écologique et sociale gagne. Il jouerait collectif… D’autant que la petite partie du discours que je rappelle ici, ne fera même pas une ligne dans les journaux, ne sera pas reprise dans le médias, comme si l’éventualité d’une explosion d’une centrale nucléaire n’existait pas et n’avait aucune importance. Alors que statistiquement c'est plus que probable qu'une vieille centrale en France pète.

Quand j’étais adolescent je trouvais que ce tableau de Goya décrivait le réel… J’étais déjà conscient dans les années 70 du dérèglement climatique en cours - ce sable mouvant où s’enfonce toute l’humanité du fait du productivisme et de la recherche vorace de profits - pas grand chose n’a avancé depuis… Emmanuel Macron est donné vainqueur, et c’est bien parce que tout le Monde est embourbé dans ses habitudes, ses liens, ses obligations, son système… Pourtant ce qui a changé depuis les années 70, c’est qu’aujourd’hui, il est déjà trop tard pour éviter les horreurs dus au dérèglement climatique  - ce qui aurait pu être entrepris, parce que compris et expliqué à la Conférence de Stockholm en 1972- il est presque déjà trop tard pour éviter la disparition de l’humanité… L’ homme va disparaître, mais Macron vend des rafales, l’humanité va disparaître mais les candidats de gauche font cavalier seul. La maison brûle et les gens bien raisonnables discutent doctement des conneries de Z. 

Au lieu d'imiter les gardiens de bœufs, pourquoi les hommes politiques de gauche ne retourneraient pas s'asseoir à une table pour nous sortir de là?

Comment faire pour que Francisco Goya ait tort? 

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