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Billet de blog 9 nov. 2012

Un modèle d'œuvre

Franck Maubert vient de recevoir le prix Renaudot essai 2012 pour Le Dernier modèle, un livre consacré à la « fille de bar » dont Alberto Giacometti, tomba amoureux à la fin de sa vie. Franck que je connais depuis le lycée – c’est rare d’avoir un copain d’école qui reçoit un prix littéraire- a écrit un livre étonnant, touchant, profondément original, qui ressemble à son titre, c’est vraiment un modèle de littérature.

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Franck Maubert vient de recevoir le prix Renaudot essai 2012 pour Le Dernier modèle, un livre consacré à la « fille de bar » dont Alberto Giacometti, tomba amoureux à la fin de sa vie. Franck que je connais depuis le lycée – c’est rare d’avoir un copain d’école qui reçoit un prix littéraire- a écrit un livre étonnant, touchant, profondément original, qui ressemble à son titre, c’est vraiment un modèle de littérature.

Le Dernier Modèle est le type de livre dont on peut résumer le propos sans rien dévoiler de l’intensité et de la qualité du travail d’écriture. Un modèle du genre, je vous dis. La plupart des critiques que j’ai eu sous les yeux, de Frédéric Beigbeider à Bernard Pivot, vous racontent l’histoire, et ne vous parle pas du livre. Ils vous disent que Franck a été ému en regardant un tableau de Giacometti, portrait d’une certaine Caroline et qu’il a voulu en savoir plus. Quelques temps plus tard il a rencontré le modèle à Nice non loin de la Promenade des Anglais. Bien sur elle n’est plus la jeune femme du tableau, ni celle de novembre 1958 que Giacometti rencontre dans un bar, détruit aujourd’hui, elle s’est métamorphosée en vieille dame presque digne. Rien d’autres dans ce livre que les petits mensonges de la dernière maîtresse de l’artiste, rien d’autres que ses oublis, et ses petits souvenirs ?  En tout cas, si vous lisez les critiques vous n’aurez que la petite histoire, comme si la critique littéraire - comme d’ailleurs la plupart de la critique cinématographique  - consisteraient à vous parler de petits détails sans même se rendre compte que le sujet, ce n’est jamais l’histoire, mais la manière.

Une fois un critique du journal le Monde, après une heure d’entretien, à propos d’une de mes documentaires, me dit : « Vous savez, il faudra m’excuser, mais dans mon article, il n’y aura rien de ce que vous venez de me parler, nous aussi nous avons un travail formaté, je suis payé pour raconter votre film et pas plus. » Comment faire vendre, comment accrocher le badaud ? Ce ne serait donc qu’une histoire de story ? Alors que nous savons tous que c’est un problème de narration, de représentation, de style, sujet rarement abordé dans les chroniques cinématographiques, ou littéraires.

Artiste et modèle, en voilà un thème déjà traité, déjà rabâché! Alors qu’est-ce qui fait la qualité de ce texte, qui a bien mérité son prix ? Le personnage du livre Caroline dit « vous savez, je ne sais pas parler » et le livre raconte cette parole là. Bel ouvrage que de raconter une absence de parole, un échec de rapport.

Le chorégraphe Jean-Claude Gallota dans le Monde daté du 7 novembre, a tout compris, le dit mieux que moi : « Comme ces rêves dans les rêves qu'on a déjà mille fois vus dans les films, ce livre traite de la voie secrète de l'écoute, cette fameuse voie que personne ne veut, mais qui se tient tranquillement à part pour soutenir discrètement le genre humain ».

« Je ne sais rien faire. Rien. Je vais tout foutre en l'air. »Disait Giacometti. 

Avec Jean-Claude Gallota,j’aurais envie de dire que ce livre est écrit dans le sens contraire de tous ce que l’époque proclame comme étant aimable. L’art, chez Franck Maubert, ce n’est pas une provocation de pacotille, c’est une urgence lente, précieuse, laborieuse, travaillée, avec des fulgurances peut-être, mais une recherche coûteuse et avec l’application d’un artisan consciencieux. Une nécessité simple.

Si vous voulez du suspense, du people, les critiques vous ont déjà, tout dit avant que vous ayez le temps d’acheter le livre, mais peu importe ce n’est pas la question : Caroline, en vérité, s’appelle Yvonne, c’est comme cela que probablement son mac l’a baptisé d’un nom plus sexy qui correspondait à l’air du temps et au film Caroline Chérie.  Mais Franck Maubert  fait dire autre chose à son personnage : « C’était moche et vieillot, cette Yvonne, ce n’était pas moi. Je sais que mon nouveau prénom m’a soulagée de ma vie d’avant. ». On ne saura rien de cette vie d’avant, et on imagine pourtant. Puisqu’on en est à évoquer la prostitution, Beigbeder fait une allusion cynique à DSK et donne la dernière côte de vente des œuvres de Giacometti. Évidemment Beigbeder  se trompe de livre pas de cul et de fric, ici,  parler de DSK à propos du livre de Franck, c’est presque de la pornographie. Caroline a beau avoir été péripatéticienne, ce qu’évoque Franck Maubert, ce n’est pas d’une passe. Si l’une à tout juste 20 ans et l’autre de presque 60 ans, le plus vivant, le plus jeune, malgré la maladie c’est l’artiste. C’est celui qui doute de tout, alors qu’elle ne doute de rien. Et pour une fois le vieux Monsieur ne vampirise pas la jeune femme, et il n’est pas le pantin de cette fille. Mais je m’égare, le livre ne parle que de cette journée à Nice. Franck Maubert est un critique d’art et un écrivain, un garçon pudique, réservé, avec une intelligence et une culture bien à lui. Le sujet du livre c’est surtout, l’écriture et la création. Il nous raconte une rencontre qui permet d’être un moteur de création, une énigme, qui ne se dissèque pas. Comment avec si peu, Alberto Giacometti  pouvait-il faire autant !  Comment malgré ses doutes, a-t-il produit cette œuvre. Comment Franck Maubert construit un récit pudique et avec quelques atomes de mots arrivent à bâtir un livre ?

Aujourd’hui l’artiste dissident chinois, Al Wei Wei au sortir de prison, danse sur la musique du tube coréen, à la mode. Tout est bon pour que la communication domine la culture. http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/asia/china/9632221/Chinese-dissident-artist-Ai-Weiwei-Gangnam-Style-parody.html.

Imagine t’on Giacometti danser?  Frank Maubert, l’auteur du livre, pas celui, le personnage, qui rencontre Caroline, l’auteur nous parle d’un processus sans effet, sans éclat, il nous raconte l’échec constant de tous créateurs à obtenir le résultat qu’ils voudraient atteindre. Franck Maubert nous parle d’un artiste, chercheur passionné, un être pris par une fièvre créatrice qui le pousse à dépasser les limites de leurs créations. Il nous parle d’une nécessité intérieure qui l’a obligé lui aussi à se dépasser lui-même. C’était un temps déraisonnable ou le désir d’accomplissement de l’œuvre, l’emportait sur l’argent et la reconnaissance. Ce qui est étonnant c’est que ce livre-là reçoive un prix.  C’est comme un anti - modèle  

le 7 novembre au soir. © pol

Durant le cocktail improvisé par son éditeur, après la proclamation de son prix, Franck Maubert était comme un héros pour moi. C’est l’histoire du type qui s’excuserait même d’être là, pas tout à fait certain qu’il fasse partie de cette fête. Quand je lui parlais de son livre, il y a quelques semaines, il s’est saisi de mon exemplaire – c’était à lui après tout - et il a commencé à annoté le livre pour signaler les coquilles -. On a rigolé tous les deux, je ne savais plus si c‘était Bonnard ou Monet qui venait retoucher ses toiles accrochées définitivement au mur du Musée.

« Je cherche la ressemblance absolue et non l’apparence » écrivait Alberto Giacometti

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