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Le Club de Mediapart sam. 30 avr. 2016 30/4/2016 Dernière édition

Aude Amiot, une disparition?

L’enterrement d’Aude Amiot, une actrice, a eu lieu, jeudi 6 septembre 2012, à Tours, sa ville natale (La Nouvelle République Du Centre Ouest 08/09/2012 ). J’ai eu du mal à écrire ce texte, tant ma tristesse et ma colère étaient grandes.

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L’enterrement d’Aude Amiot, une actrice, a eu lieu, jeudi 6 septembre 2012, à Tours, sa ville natale (La Nouvelle République Du Centre Ouest 08/09/2012 ). J’ai eu du mal à écrire ce texte, tant ma tristesse et ma colère étaient grandes. Pourquoi une mort naturelle, après ce qu’on appelle une longue maladie, me rendrait furieux ? Ce décès ne devrait-il pas seulement déclencher de la compassion ?

Il n’y aura pas de scandale, l’excommunication catholique n’a plus court, depuis longtemps. L’Église avait pendant longtemps exclu les comédiens de la communion et les avaient catalogués au même rang que les prostituées (l'un comme l'autre exprimant - verbalement ou par leur corps – une situation feinte que l'Église estimait nocive) mais ce genre de connerie est terminé depuis la Révolution Française. Il n’y aura pas de scandale, Aude est morte dans son coin, et cela n’a pas fait la Une des journaux.  Un décès normal, loin de ce que la société veut voir. Alors où serait l’ignominie ?

Mon indignation vient de l’âge d’Aude Amiot, c’était une jeune femme de 48 ans, et s’il est indécent qu’une mort soit prématurée dans le cas d’Aude, c’est  abject. Légère, optimiste, pétillante, drôle, mais grave à la fois, cette actrice est morte, trop jeune, trop vite, trop isolée, trop délaissée par les metteurs en scène, trop peu servie en rôle. Son indispensable talent n’a pas été employé comme il fallait ! Pourquoi ? Elle avait du talent, Elle a passé sa vie à être en condition de jouer, à répéter pour elle, à entretenir ce corps qui était son outil et qui l’a lâché, de désespoir de ne pas servir son art. Elle n’est pas morte de cette maladie qui l’a emportée, elle est morte de l’impossibilité de s’exprimer et du malheur de ne trouver aucun moyen de guérir cette impuissance. Elle est passée de la précarité sociale, à la vulnérabilité vitale ! Comme souvent pour les précaires ! La déception, le deuil de toutes ses potentialités rendent malade et finissent par prendre la place de l’élan vitale. ‘

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Pourquoi, une si pétulante actrice a-t-elle si peu travaillée ?

Je trouve une réponse dans un livre qu’elle n’aurait pas lu – elle qui ne faisait que cela pour écrire un livre qui ne sera jamais édité -. Jean Claude Guillebaud dans Une autre vie est possible, page 67, – je cite – Voilà plus d’une génération que nous sommes entrés dans une société de la précarité, du chômage de masse et de la dureté sociale. Vous me direz, pourquoi citer Jean-Claude Guillebaud ? Parce que si je vous citais Jean-Luc Mélenchon, vous me diriez que cela fait partie de son fond de commerce. Pourquoi parler de précarité à propos d’une actrice. Peut –être vous ne le savez pas, mais bien des acteurs reconnus, encensés, célèbres, ont comme moi des difficultés à commencer le début du mois.

Jean-Luc Godard l’avait fait tourner Aude deux fois (Hélas pour moi en 1993 par exemple). En 2003, elle avait joué dans flux un court métrage de Florent Geslin. En 1998, dans Une Passion court-métraged’Yves Bernanos. Elle racontait que si Drancy avenir – où elle a le premier rôle, en 1997 – était un long-métrage c’était parce qu’elle avait poussé Arnaud des Pallières à modifier son projet – au départ plus modeste. Phillipe Garrel l’avait employée dans Le cœur fantôme en 1995. Elle avait tourné dans une folie douce de Frédéric Jardin en 1994 et dans la nage indienne de Xavier Durringer, en 1993.

Pensez donc, au martyr d’ Aude Amiot.

Vous allez me dire, le chagrin vous aveugle, vous écrivez, n’importe quoi ? Les mots dépassent votre pensée. Et je vous répondrais, non, il y a en France, des talents magnifiques, des êtres touchés par la grâce que le système  (je n’ai pas d’autre concept à proposé aujourd’hui) laisse au bord, ne laisse pas s’exprimer, ne permet pas d’éclore. Et il faut souvent une énergie surhumaine pour survivre quand on est quasiment seule, comme elle, à connaître son talent. Ce talent qui demande tant d’exigence, cette exigence qui fait si peur à ceux qui tiennent les places. (Je ne parle pas pour moi, je m’en tire, je suis plus vieux, j’ai commencé assez tôt pour trouver une petite place au prés du radiateur, on me fait encore l’aumône d’un travail que quelquefois on me paie - jamais au temps passé, jamais à l’énergie dépensée, juste de quoi, ne pas se tirer une balle) C’est assez simple, mon carnet d’adresse est rempli de noms, d’acteur, de réalisateur qui sont entrain de crever de misère. À, oui direz-vous, les intermittents  (belle lurette qu’ils ont tous été éjectés de la maison Assedic) J’écris pour Aude, mais je pourrais tout aussi bien parler d’Arthur, Velso, Philippe, Radah, Yves, mes copains de la 30éme promotion de l’IDHEC (1974-1977) (Institut des Hautes Études Cinématographiques) qui sont aussi déjà mort, bien jeune, emporté par des maladies, symptôme de leur épuisement à ne pas trouver un moyen de travailler.  

 

Aude avait une incroyable énergie, passion, rage de vivre, elle a toujours été trop ! Qui aurait pu dire que sa disparition aurait été trop tôt. Trop révoltée et trop rageuse, elle en a trop payé le prix ! Trop apte à se lancer corps et âme dans des aventures artistiques. Elle affutait son outil, elle, tous les jours dans l’attente du rôle, du texte à jouer. Elle y croyait toujours, s’appuyant sur son esprit frondeur, et finissant par admettre que sa beauté n’avait pas été une arme suffisante, pour faire carrière – carrière ce mot si dégoûtant. Elle avait l’impression de laisser en friche tout ce talent et s’appliquait comme les soldats du désert des Tartares à être là, tous les jours, sur les remparts de la création, prête à en découdre. Mais le texte n’est pas venu souvent. Elle connaissait son talent, qui était grand, original et professionnel. Et elle a fini par lâcher prise.

 

Je ne suis que documentariste, je lui ai fait dire des commentaires, quelques fois, il me faut deux trois ans pour faire un film (ou bien plus),  je pouvais donc lui offrir un cachet de quelques heures de travail, tous les deux, trois ans… Elle écrivait des poèmes, travaillait sur l’histoire de la Pologne et de la deuxième guerre mondiale. Elle avait inventé une langue à elle qui reprenait la sonorité du Polonais, elle s’occupait rageusement comme une intermittente qui aurait cru que son statut voulait dire d’avoir différentes personnalités et nationalités tour à tour. Tours qu’elle avait fui avec raison.

Au fond je ne sais pas grand chose de sa vie qu’elle a vécu en brûlant la chandelle par les deux bouts, en fonçant dans bon nombre d’expériences dont elle ne parlait pas à tous. Au fond, comme un curé, je devrais dire qu’elle a vécu intensément, mais j’ai la rage au cœur de ne pas avoir pu faire aboutir certains projets, films de fictions, ou j’avais délicatement ciselé quelques rôles qui lui auraient allés comme un gant.

Nos projets avortés – j’emploie le terme à dessein – pèse souvent d’un poids plus lourd que ceux que nous avons fait aboutir.

Pour lui rendre hommage je mets ici l’adresse d’un documentaire que j’ai réalisé où elle dit le commentaire. La qualité de la copie est exécrable, le film a été placé là par la volonté de quelqu’un qui serait qualifié de pirate.

http://www.dailymotion.com/video/xbx0r9_de-l-usage-politique-des-armes-de-d_webcam
Aude était une voyelle, féminin de voyou, elle aimait les pirates.

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