Tout ce temps perdu

Je publie cette photo que j'ai réalisée ce jeudi 15 Juillet, vers 11 heures 20, rue Montorgueil. Je prenais un café en terrasse avec deux amis que j'avais rencontrés par hasard. Ils sont partis. Et j'ai regardé la petite fille (celle que vous voyez distinctement sur la photo avec ce regard perdu, que je trouve terrible).

 

Solitude d'une petite fille © Pol Solitude d'une petite fille © Pol
Au début, elle était assise dans sa poussette, son père discutant avec un copain... J'ai commencé à photographier (les deux amis ne m'auraient jamais remarqués puisqu'ils étaient pris par la discussion). La petite fille s'est mise debout dans sa poussette pour attirer l'attention de son paternel, puis elle a levé les bras, l'a touché et a collé (debout toujours) sa tête contre le corps de son père qui n'a pas bronché... Le bavardage devait être trés prenant. Déçue, elle s'est rassise dans sa poussette, s'est mise en position fœtale, avec son doudou, pour tenter un câlin, une sieste?  Dormir. Puis renonçant, timidement, elle est sortie de la poussette. Elle s'est mise à s'éloigner tout doucement de son père qui en réaction a légèrement avancé la poussette vers elle, pour lui signifier probablement de ne pas trop s'éloigner... Quand j'ai su que j'avais (sur une vingtaine de clichés) une image où toutes les personnes photographiées (à par la petite fille) n'étaient pas reconnaissable (ou difficilement) je me suis dit que je pouvais vite rentrer à la maison où le compteur de gaz allait être relevé (sinon je serais resté). J'ai du regardé cette scène pendant une vingtaine de minutes (elle avait commencé avant que je la remarque) Je ne sais pas combien de temps en tout la discussion entre ces deux adultes a duré? Je n'en connais pas le sujet.

Je peux seulement remarquer l'extrême solitude de cet enfant, le manque de tendresse du père, et son incroyable égoïsme... L'empathie de l'autre homme est absente... Constater (comme souvent) la grande solitude des enfants, des tous petits. Cette image réalisée dans un quartier bourgeois de la capitale, permet de ne pas avoir à écrire tout un paragraphe sur la mauvaise éducation des masses populaires abêties (façon "rien" de chez Emmanuel Macron). Le sac que portait l'ami du père provenait du "Comptoir de la Gastronomie" c'est dire que ces deux hommes sont distingués, éduqués et possèdent un goût très sûr (pour la conversation aussi)

J'ai eu en fin d'après-midi une conférence Zoom avec un journaliste brésilien à propos du film "Old" de Night Shymalan  (qui sort en salle le 21 juillet) et de "Château de Sable" la bande dessinée dont j'ai écrit le scénario adapté par le réalisateur pour ce film.  Ma conversation a duré une bonne heure peut-être plus que celle de ces deux Messieurs.

Le journaliste me demandait pourquoi et comment j'écrivais mes histoires. Pour être précis, je me suis mis à donné l'exemple de cette série de photos, du désarroi de la petite fille qui me renvoyait à ma propre terreur enfantine en face d'un père phallocrate, machiste, facho, autoritaire (comme un des personnages de la BD)... Et en suivant le fil de ma pensée, je lui ai dit que cette petite fille (à la différence de mon expérience personnelle) allait vivre le dérèglement climatique et la destruction de la biodiversité, des catastrophes et des horreurs inimaginables et que cela me paraissait terrible. Pendant que je tenais ces propos, je me suis mis réellement à sa place en pensant à sa vie futur, les larmes et l'émotion me sont venues (qui correspondent exactement à ce que je raconte dans ma BD).


Je lui ai dit: "J'ai mis toute mon énergie à réaliser des films à propos du dérèglement climatique, depuis 1990, j'ai été viré, calomnié, ridiculisé quand je racontais cela. Et maintenant tout le monde sait que cela existe, il n'y a plus que des fous pour être climatosceptique, comme votre Président, mais rien de vraiment efficace n'est fait... C'est comme dans mon histoire un problème arrive (dans Château de Sable) mais un autre plus violent survient qui empêche de solutionner le premier... et le groupe humain est pris dans une spirale infernale. La catastrophe climatique et la destruction de la biodiversité qui s'emballent vont nous entraîner d'un cyclone à une canicule, puis à un incendie, d'une feu de forêt à une inondation, d'une pluie diluvienne à un écroulement de montagne, d'un effondrement à une submersion marine, d'un virus nouveau, à un autre... Même les tremblements de terre ou les éruptions volcaniques seront dus au déplacement des plaques tectoniques provoqué par l'absence, due à la fonte, de masse de glace sur le continent Antarctique... Nous allons être pris dans cette spirale, et il n'y aura aucun coin sur la planète pour se réfugier... Est-ce que cette petite fille le sait déjà?

Je lui ai dit que je n'avais plus à me faire du soucis pour la cause écolo, que tout le monde savait! Mon dernier documentaire parlait d'Ellul (qu'il ne connaissait pas) pour pouvoir mesurer le chemin parcouru et tout le temps perdu... Je lui ai montré le dernier livre que je viens de finir de découvrir "Une Écologie Décoloniale" de Malcom Ferdinand qui explique magnifiquement combien tout est lié! Ce que va vivre la petite fille s'est joué au moment de la découverte de l'Amérique par Colomb... (enfin découverte c'est un terme de blanc). Je lui ai dit que j'étais tellement heureux de trouver des livres de ce genre qui me permettent encore de changer mon point de vue sur le Monde, comme si j'étais toujours l'adolescent révolté des années 70. 

Et puis tout ce temps perdu depuis le premier rapport de la CIA en 1947? Et tout ce temps perdu pour cette petite fille perdue ce matin rue Montorgueil et mes larmes à nouveau, parce que la question c'est quoi faire pour lui sauver sa vie?

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