Le silence des villages

Cette année le festival de Lussas se déroule aussi sur la plateforme de diffusion Tënk. Voilà un film étonnant, et passionnant à plus d'un titre, parce qu'il démontre qu'un documentaire peut-être entièrement mis en scène comme une fiction, et qu'un documentaire de 1943 raconte aujourd'hui bien plus que son propos initial.

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The Silent Village, de Humphrey Jennings, raconte le massacre d'un village de mineur. En juin 1942, Reinhard Heydrich est assassiné par des résistants tchèques parachutés de Londres. Lors de l'enquête, la Gestapo, en guise de représailles, décident de détruire le village de LidiceTous les hommes sont fusillés sur place, les enfants et les femmes déportés dans des camps de concentration et d'extermination et le village incendié, rasé, même le cimetière. Les femmes sont déportées au camp de concentration de Ravensbrück. Certains enfants sont condamnés à être « rééduqués » parce qu'ils ont des caractères physique apparent, dit "aryens", d’autres sont envoyés à Łódź et ils périront gazés dans le camp d'extermination de Chełmno début juillet. Au total, il est estimé que 5000 personnes auraient été assassinées par les nazis en représailles, et parmi les victimes, les habitants de Lidice

Le cinéaste anglais, bien évidemment, ne pouvant pas se rendre sur place, ni tourner dans une Europe occupée, ni enquêter, choisit avec la complicité de tout un village gallois, Cwmgiedd, de conter ce crime. Les cartons du début de la narration, indique bien, que le village gallois est peuplé des mêmes êtres humains que ceux du village de Lidice, avec des mineurs de charbon, une institutrice, des mères de familles, des commerçants etc...

Je peux raconter le déroulement du film parce que son intérêt est ailleurs... D'abord parce qu'au lieu de filmer un vide créé par un massacre, le cinéaste, montre des individus, des personnes bien vivantes, identifiables, avec toutes sortes d'identité (la leur) et qui nous ressemblent tous... Il n'est pas question de statistique, de nombre de victimes, ni d'autre chose. Les individus massacrés par les Nazis sont ici parfaitement incarnés à l'écran par des personnes qui jouent leur rôle, sans nier le décalage. Un mineur d'Europe centrale peut être représenté par un mineur gallois, ils sont frères, ils font les mêmes gestes, ils ont probablement les mêmes conditions de travail, la même fierté, le même destin...

La mise en scène est parfaitement sobre, académique, chaque plan est magnifiquement composé, les acteurs jouant leur propre rôle sont totalement crédible et tout le début du film ressemble à un documentaire classique, presque ethnographique...

La présence des Nazis arrive par un son diffusé d'une voiture portant un insigne hitlérien: Une voix lit des annonces de propagande. Les personnages, parfaitement réaliste, qu'on vient de rencontrer dans leur vie quotidienne, s'arrêtent, au milieu de leur action, pour écouter ces communiqués de plus en plus agressifs tout au long du déroulement du récit. Ce sont les mêmes cadres, les mêmes situations qui précédemment nous avaient permis de rencontrer la communauté villageoise. L'inquiétude, le sérieux des visage à l'écoute des propos nazis, sont déjà poignant de dignité et de vérité. La fiction s'insinue dans le film, il n'y a plus seulement un véhicule avec son gros haut-parleur ridicule, mais quelques figurants en uniforme de la Wermarcht. Toutes les scènes de résistance sont stylisées, contrôlées, mais vrais, comme dans un cinéma de genre... Aucun effet, aucune violence outrée, une évocation simple, mais absolument pas ridicule. Le film joue avec les modes de représentations de son époque. Les villageois sont aussi "bon" que des acteurs ayant appris la méthode de Stanilavski, à l'Actor Studio. Ils incarnent parfaitement les working class heroes, ils sont réellement dans leur posture, leur costume, mieux que toute représentation de film de "réel" fiction. J'aurais envie maintenant de voir le film de Petr Nikolaev, Lidice réalisé en 2011, pour vérifier si une construction, une représentation moderne échouerait à trouver ce poids juste des corps, des regards, des gestes. 

C'est un film de propagande, alors évidemment la fin est moins pathétique que l'histoire elle-même, mais pendant que je regardais ce film sur mon ordinateur, une autre vision m'est venue...

Les villageois, les mineurs jouent admirablement bien les situations... Quand on compare la scène où les hommes vont être fusillés et la photo de l'événement que j'ai glâné sur Internet où on voit les corps des suppliciés, il y a une étrange comparaison à faire. La dignité des "acteurs" qui chantent, alignés contre un mur, est parfaite. Cette scène est crédible, on y voit un peuple, debout, hésitant à croire que la mort s'avance... Ils chantent dans leur langue, s'appuyant sur leur culture régionale et sur leur solidarité de villageois et d'ouvriers... C'est poignant. Le document sur Internet montre des corps indistincts, des silhouettes de soldats allemands, et toute une série de matelas posés contre le mur du bâtiment devant lequel tous ces hommes ont été massacrés... Pourquoi les bourreaux ont préservé un mur d'un bâtiment qu'ils allaient détruire? Voulaient-ils se protéger eux-mêmes des éclats des balles qu'ils allaient tirés, mystère... La photo historique à l'air si étrange qu'elle n'incarne en rien la réalité de la scène. C'est juste obscène comme souvent ces images volés par un assassin. 

Mais tout le documentaire The Silent Village qui voulait rendre hommage à une population massacrée et à un lieu détruit, rend hommage aujourd'hui en même temps à un savoir faire des techniciens du cinéma et à un enthousiasme à réaliser cette œuvre. Tout le film peut servir à un enseignement du cinéma... Cela démontre une fois encore que le cinématographe naît du documentaire et que la fiction - comme écrivait Vertov (un des précurseurs du documentaire)- n'est qu'un "concubinage avec le théâtre, avec la littérature" et qu'il n'y a du cinéma que quand il y a une réelle invention de cinéma... Il a fallu une certaine audace pour recréer un massacre dans un Pays de Galles soit-disant occupé par les Nazis. Ce tour de force rend le film de propagande complètement crédible et efficace.

Le banal plan des écoliers qui sortent de l'école, deux par deux, bien en rang, pour partir dans un camion allemand, en dit long sur la puissance d'évocation de ce cinéma qui nous fait vivre le déroulement du drame. C'est un plan qui décrit le crime, qui crie sans un bruit pour les petits enfants, de dos, vivants et innocents, qui sont morts là-bas. Le spectateur a accepté le dispositif du film et il ressent ce qui s'est passé en Tchécoslovaquie grâce à une économie de moyen efficace. 

Enfin quand on voit The Silent Village aujourd'hui, c'est le monde englouti de l'industrie du XIXème et du XXème siècle que nous voyons également... Ce monde ou le mot communauté était synonyme de vie en commun pour définir toute une solidarité... L'hommage est double, deux mondes ont disparus... Et c'est la force du cinéma de nous les faire vivre le temps de la projection.

Comme quoi un documentaire documente aussi sur sa fabrication, son époque, et le temps parcouru. Une œuvre dont la force grandit avec l'âge, pas forcément comme le cinéaste l'avait prévu, parce que le spectateur est libre de le regarder comme il l'entend.   

https://www.tenk.fr/festivals/the-silent-village.html

 

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