Une parole désespérante.

Ce n'est pas que je pourrais nourrir un quelconque espoir à l'écoute du Président de la République, mais tout de même, sa dernière allocution, hier, à 20h, dépasse l'entendement.

capture d'écran d'une forteresse suspendue © Pol d'après France Télévision capture d'écran d'une forteresse suspendue © Pol d'après France Télévision
Il y a peu de choses à dire sur l'allocution présidentielle, si ce n'est que celui-ci - volontairement ou non - se trompe de ton, de moment, de hiérarchie de l'information, et surtout se trompe d'époque.

J'ai eu l'impression de voir un très bon acteur - pour une fois, la plupart du temps Emmanuel Macron surjoue, et n'a pas le ton qu'il faut - incarner un rôle dans une reconstitution historique. Comme si la scène, que je regardais, en direct, sur mon ordinateur, appartenait à un film de fiction, reconstitution historique du siècle dernier. Pour une fois Emmanuel Macron arrivait à endosser son costume de Président. La mise en scène, sobre, réussissait à nous le rendre crédible. Le scénario, et le texte prononcé, par contre , n'était pas à la hauteur. Il faudrait remanier l'équipe qui écrit les dialogues, il y a toujours comme un effet de redite, comme un texte en écho. Que fait le Président dans cette allocution, il redit, résume, réécrit l'histoire, révise les récits anciens? Il nous fait un petit cours à l'usage des Nuls en géopolitique. Tous ses mots, toutes ses phrases, ont déjà été ruminés pendant des années par les journalistes, et les médias mainstream, tous ces communicants qui rabâchent inlassablement les mêmes éléments de langage, le même storytelling ad nauseam. Le spectateur s'endort un peu parce qu'il a déjà entendu les tirades mille fois, il a le sentiment un peu désagréable qu'on le prend pour un imbécile. 

Mais le pire, et c'est cela qui est désolant, c'est qu'au milieu de ce long récit sur la justesse de la politique française - il est tout de même question d'une défaite totale d'une politique de gendarme du Monde, de retrait humiliant dans les pires conditions, est-ce que tous les ressortissants français réussiront-ils à s'en sortir? - le Président glisse un paragraphe entier, où il renonce, dénonce, un des piliers de nos valeurs. Il parle d'un flux migratoire illégal dangereux, là où il devrait - avec des accents patriotiques - nous rappeler la vocation de la France à accueillir à bras ouverts nos alliés, amis, camarades combattants et leurs familles. Imagine-t-on Winston Churchill décréter que le Général de Gaulle est un "bloody refugee".

La honte m'envahit.

Mais le pire, encore, est le choix d'avoir ouvert la bouche. En effet certains lecteurs, ont déjà pensé, en lisant ces lignes, que notre pays a renoncé à son entreprise guerrière là-bas depuis un bon moment... Alors de quoi le Président Emmanuel Macron se mêle t'il? Pourquoi cette intervention? Je ne vois rien d'autre qu'un jeu de rôle. Le Président français se prend pour lui... et c'est grave.

Cette allocution était particulièrement inutile.

Mais le pire, le plus révoltant, le plus désespérant, ce qui me fait dire que - conscient ou non - Emmanuel Macron appartient à une époque révolue, c'est qu'il avait une occasion en OR MASSIF de redorer son blason en parlant le 9 août 2021, au soir de la publication du rapport du GIEC. Certes la prise de Kaboul est un moment tragique, mais c'est le résultat inéluctable d'un processus historique qui fait que depuis des siècles et des siècles les peuples se libèrent de leurs envahisseurs. Par contre le texte du GIEC dénonce le processus historique en cours qui mène à la destruction de l'humanité entière du fait de la sixième extinction qui s'accélère (c'est un fait scientifique avéré). Certes cette disparition ne se produit pas totalement en ce moment, mais le danger dû à l'effondrement de la biodiversité (dont la conséquence est la Pandémie actuelle) est bien le fait le plus apocalyptique d'aujourd'hui. Nous avons vraiment changé d'ère, changer d'époque depuis Janvier 2020, plus rien ne sera comme avant, nous sommes entré, en même temps, dans un moment de débordement zoonotique qui ne cessera qu'avec la fin de l'exploitation forestière, de l'élevage industriel des animaux, et un changement radical dans l'agriculture.

Emmanuel Macron a nouveau, a joué un rôle, se payant de mots parfaitement inutiles, puisque ne débouchant sur aucune action. Il a jeté aux orties un des principes républicains les plus importants, par la même occasion et il ne sortira rien d'autre de cette belle intervention, que la honte que nous pouvons légitimement en ressentir.

Pour le reste, il est entrain de faire perdre au Monde un temps fou dans la lutte nécessaire contre le dérèglement climatique qui évidemment va terroriser tout un chacun.

C'est désespérant.

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