La drôle de guerre

Il y a un an Emmanuel Macron nous annonçait « Nous sommes en guerre », si la mort n’avait pas autant frappé, cette proclamation pourrait être qualifié de comique, de drôle, comme pendant la période du 3 septembre 1939, au 10 mai 1940 entre la  déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l'Allemagne, et l’offensive Nazie.

capture d'écran © M6 capture d'écran © M6
« Notre »  Président n’a pas décrété la mobilisation générale et ceux qui sont montés au « front » de cette guerre-là n’ont pas leur place attitrée en première ligne dans un conflit armé classique…Une drôle de guerre à front renversé, où peu de militaires se retrouve dans le combat.  
Pendant un an nous avons été amené à applaudir les soignant(e)s, les employé(e)s d’Ehpad, les caissier(ère)s, les éboueur(e)s, etc. 
Et pendant un an, le grand État-Major a proclamé dans ces communiqués tout et son contraire:  « Il ne manque pas un bouton de guêtre » nous ramenant tous à nos souvenirs des guerres antérieures, où le commandement s’évertuait à appliquer les théories militaires du conflit précédent. 
Nos soignants ont livré bataille sans masque, sans matériel, sans doctrine, comme en 14: les troupes avançaient à découvert en pantalon rouge, et les officiers restaient debout sous la mitraille parce que cela ne se fait pas, pour l’honneur d’un militaire de se rouler par terre. Près de quatre normaliens sur dix décèdent en 1914, essentiellement dans les premiers mois d'août à novembre, lorsque la guerre, encore « de mouvement », laisse à terre environ 450 000 hommes, soit, en quatre mois, près du tiers du total des pertes de l'armée française. Combien de soignants sont morts en un an? 
En 1940, la majorité du budget de la défense avait été coulé dans le béton de la ligne Maginot qui fut simplement contourné, et l’armée nazi qui utilisait notre beau réseau routier arrivait dans les villages avant l’État-Major qui voulait y installé son PC de commandement après un replis. Le commandement français comme l’explique parfaitement Marc Bloch dans « L’étrange défaite » restait sur une vision archaïque et non motorisée de la guerre. 
Au bout d’un an force est de constater que notre chef des armées n’a pas la bonne doctrine de combat, et semble avoir été « trahi par l’école de guerre » comme se lamentait certains officiers dans la débâcle de 40. L’ENA ne prépare pas à la « guerre » contre un parasite microscopique et mortel. Cela se sait aujourd’hui, et cela se voit! Comme le dit parfaitement Marc Bloch à la page 171 de son ouvrage édité chez folio histoire : «L’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité et, par dessus tout, l’impuissance de nos gouvernants à définir honnêtement leurs buts de guerre, ont bien pu, pendant de trop longs mois d’inaction, obscurcir un peu ces premières et vives clartés. »
Le but de l’administration durant un an a été simplement d’empêcher l’hôpital de s’effondrer face à l’arrivée des cas graves. Cela a été la seule politique, non dites, pendant la majorité de l’année.  Mais comme pour l’absence de masques (etc.) en contradiction flagrante avec la doctrine du Ministère de la Santé où pullulait les notes, règlements et textes internes sur la nécessité de constituer un stock de « guerre », il n’y a pas de lits en nombre à l’hôpital public. Le journal Le Monde publiait le 12 juin 2020 ce triste score : « Entre 1993 et 2018, près de 100 000 lits ont été fermés, dont 83 000 en médecine, chirurgie et obstétrique, soit, pour cette seule catégorie, une baisse de 29 % en vingt-cinq ans, selon les calculs du géographe de la santé Emmanuel Vigneron. » Les économies, les restrictions budgétaires, la folie de la rigueur a permis selon une idéologie bien apprise à l’ENA de détruire notre ligne Maginot, nos corps d’armée, et notre matériel militaire. 
Stéphane Velut dans un petit tract Gallimard (le N°12) expliquait magnifiquement comment par idéologie nos chefs avaient détruit l’hôpital. «Tout en restant dans une démarche d’excellence, il fallait désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux. »  Le Président de la République et ses gouvernements ne font rien d’autre que de gérer le flux… Ils ne mènent aucune guerre contre la maladie. 
Je n’ai pas besoin d’être médecin, épidémiologiste, ou chercheur de haute volée pour constater qu’« II y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves ». La Nouvelle-Zélande, l’Australie, Taïwan, la Corée du Sud, la Chine ont su éradiquer le virus! Comment? En testant massivement, totalement, et en cloîtrant autour des foyers d’infection. En France rien de ce genre des flyers à l'arrivée des avions au début et le désordre des mesures sanitaires ensuite… Une improvisation, une désorganisation, une lenteur, une panique générale qui nous fait nous demander si le problème de la  poche de Dunkerque ne va se régler par une fuite en Angleterre où la guerre est bien mieux menée?

Tester, isoler, confiner, c’est la solution pour arrêter l’épidémie, et vacciner est une arme, mais inutile si les foyers d’infections ne sont pas détectés et coupés du reste de la vie. Tout ce passe comme si - comme d'habitude - les politiciens au pouvoir croyaient que les mots prononcés changeaient le réel. Il ne suffit pas de répéter inlassablement des mots d'ordre, il faudrait se donner les moyens de les appliquer.  Actuellement, le confinement, le couvre feu ne sert qu’à « gagner » du temps par rapport au rythme de flux de malades arrivant à l’hôpital - donc à perdre notre temps parce que cela n'arrêtera pas l'offensive. Le gouvernement gère le tuyau, mais est incapable de trouver le robinet
Les échos expliquait le 29 septembre 2020 qu’en 2019, 3400 lits d’hôpitaux avaient été fermé, combien en 2020?
Dans un article du Monde du 28 décembre 2020 ont pouvait lire :  « Pour le sociologue Frédéric Pierru, coauteur de La Casse du siècle. A propos des réformes de l’hôpital public (Raisons d’agir, 2019), la crise du Covid a jeté une lumière crue sur l’inanité de cette doctrine d’un hôpital géré “à flux tendu”, sans aucune marge de manœuvre. Nous avons quand même dû confiner le pays parce que notre nombre de lits en réanimation avait toujours été calculé au plus juste »
Comme dit le rapport de la Cour des comptes qui sort justement: « Depuis 2013 au moins, l’offre de soins critiques a décroché par rapport aux besoins d’une population française qui vieillit ».
La seule solution raisonnable, scientifiquement prouvée et définie pour lutter contre cette pandémie, la prochaine vague (les variants vont proliférer) et les prochains virus c’est de reconstruire l’hôpital… 

Si Emmanuel Macron avait dit vrai, et avait fait réellement la guerre au virus, il aurait aligné les salaires des soignants avec ceux des autres pays européens… comme cela les infirmières formées en France cesseraient de partir travailler en Suisse et il aurait bâti un programme de reconstitution de « stocks » de lits. Mais il continue à faire le contraire. Il n'est jamais trop tard, pour changer de doctrine ou il n'est jamais trop tard pour changer d'État-Major.

Je l’ai écrit dans d’autres billet sur Médiapart, l’organisation mondialisé de l’industrie d’élevage, et la destruction de la biodiversité est une usine à Pandémie. 

La bonne marche de cette drôle de guerre nécessite un changement de doctrine, de commandement…  L'incapacité des généraux de 1870 était phénoménale : Frossard, Bazaine, Ladmirault... n'auraient jamais dû dépasser le grade de colonel. En 1940, Gamelin et Georges portent une écrasante responsabilité dans l'effondrement si rapide de l'armée française. Mais ce qui a permis que la guerre de 14 ne s'arrête pas c'est une décision prise en trois ou quatre jours, comme le dit Wikipédia « À l'été 1914, après les premiers revers militaires de la France, Joseph Joffre estime que de nombreux officiers généraux (près de 40 %) font preuve d'incompétence ou d'apathie. Ainsi, il prévoit dans le télégramme du 15 août 1914 la mise à la retraite sur simple rapport motivé, sans évoquer de localité particulière. Il décide d'abord de les écarter du front puis les assigne à résidence à l'arrière, dans la douzième région militaire, dont la capitale est Limoges.» De cet épisode est né le terme « limogeage ». Depuis le 17 mars 2020, la réflexion n’a pas avancé au contraire de ce qui s'est passé en 14, grâce à Joffre. Pourtant Emmanuel Macron avait limogé manu militari le général de Villiers pour moins que cela. Pourquoi n’agit-il pas aussi vite aujourd'hui? Il a mis six semaines à prendre une demi mesure... 

J'essaierais peut-être dans un prochain billet d'apporter une réponse.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.