Cœur de mineur.

J’ai vu, à Lussas, Vous qui gardez un cœur qui bat  d’Antoine Chaudagne et Sylvain Verdet. Un film qui prend tout à coup une autre dimension, parce qu’il a été filmé à l’Est de l’Ukraine, au ras de l’humain, au bord du cœur, là-même où les séparatistes se battent, aujourd’hui remplissant l’actualité de bruit et de fureur. Un film qui échappe donc – et c’est bien juste – à leurs auteurs, et qui dit bien plus encore que ce qu’ils avaient ambitionné de raconter.

Slava © image extraite du film. Slava © image extraite du film.
J’ai vu, à Lussas, Vous qui gardez un cœur qui bat  d’Antoine Chaudagne et Sylvain Verdet. Un film qui prend tout à coup une autre dimension, parce qu’il a été filmé à l’Est de l’Ukraine, au ras de l’humain, au bord du cœur, là-même où les séparatistes se battent, aujourd’hui remplissant l’actualité de bruit et de fureur. Un film qui échappe donc – et c’est bien juste – à leurs auteurs, et qui dit bien plus encore que ce qu’ils avaient ambitionné de raconter. Un film qui semble nous murmurer, pour une  fois : « Tu n’as rien vu à Donetsk. Tu n’as rien vu en Ukraine… » Un film qui nous rend quelque chose de cette âme russe (si souvent évoqué et si rarement touché) et de ce désespoir qui nous prend tous, en ce moment, d’écroulement général. Un film qui démontre, pour tous les aveugles qui ne veulent surtout pas voir, qu’en partant du particulier on finit par embrasser l’époque. Un film qui montre – à tout ceux qui ne veulent rien entendre - l’épaisseur d’un documentaire et sa capacité à nous faire rencontrer les personnages et les situations, le monde, bien mieux qu’un reportage, qu’un article bien documenté, ou un traité théorique. Un film indispensable donc, comme chaque œuvre réellement cinématographique. Un film dont la modestie même, 45 minutes, concentré sur un groupe d’hommes et deux personnages, assure un résultat maximum, dont je n’arriverais jamais – sauf avec cet essai de lyrisme alcoolique- à identifier toutes les dimensions.

Nous sommes comme Slava, le personnage principal, qui regarde en boucle, une image tournée avec son téléphone portable, à Yalta, quand il a rencontré sa petite amie. Nous sommes, comme lui, à regarder, fasciné, les vagues se briser sur la jetée, comme si la mer effaçait déjà les traces de ces amants, pas encore vraiment réunis, comme si nous avions, grâce à ce prolo, touché, enfin, quelques questions de métaphysique. Et nous regardons, nous, avec lui, cette image dans la nuit, en noir et blanc, comme si ce plan, un cliché, était le nôtre, une image neuve, et différente, une manière de voir le monde pour la première fois et  que nous trouvions, fugitivement, un sens à tout ce merdier.  

 

Le film commence, pourtant, par une image déjà vue, si commune, presque banale : des loupiotes avançant aux rythmes du pas des mineurs qui quittent la nuit d’un couloir. Les deux cinéastes français, l’un à la caméra, l’autre au son, ont su à partir d’un projet rêvé en 2008, et mis en chantier dés l’année suivante, créer les conditions d’une confiance qui nous permet de percevoir l’intimité de ces derniers représentants de la classe ouvrière. Et ces lumières des lampes frontales, après coup, sont comme celle des étoiles lointaines qui nous apportent à chaque plan l’épaisseur, la noirceur, du tragique de la condition humaine, et des nouvelles du passé. Incroyable film au dispositif simple, au filmage classique, à la maîtrise modeste, qui semble se demander sans jamais sembler le : Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Je n’ai jamais vu la classe ouvrière filmée, de la sorte… A-t-on jamais entendu les mots d’amour d’un homme prononcé avec une telle intensité ? Alors même que dans le temps de l’énonciation nous sommes déjà persuadé de l’échec et de l’impossibilité même de cette histoire qui comme les autres devraient finir mal. Alors même que le film a l’élégance, et la maturité de ne pas nous en informer.

Que dire de Sacha 53 ans qui par deux fois déclament de la poésie, montrant ainsi que les damnés de la terre, ceux qui n’ont eu – comme il le crie- qu’un vie de merde, ont plus de dignité et d’importance, que n’importe quel personnage qu’on nomme grand. Un film qu’il faut que vous guettiez donc la venue d’abord sur les écrans du 93, et dont on peut espérer que le bouche à oreille lui permettra d’avoir une longue exploitation. Les auteurs vous diront, qu’ils n’avaient qu’un désir de cinéma, ne les croyez pas, il y a des moments simples qui finissent par toucher l’universel.

 

Sylvain Verdet © pol Sylvain Verdet © pol
 

 Je suis donc de retour à Lussas, dans ce village ardéchois qui abrite, depuis un quart de siècle, un  festival de documentaire, des plus exigeants. J’y vois des films, j’y côtois des amis, j’y rencontre de nouveaux visages, et me pose des grandes questions comme pour me prouver à moi-même que je reste cet étudiant permanent que je prétends être. Un endroit où on finirait même par croire que le fait de s’asseoir gentiment d’en une salle obscure serait un acte militant.

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