Fausse piste

Et si ce que nous vivons aujourd’hui n’était qu’une sorte d’horrible diversion, un piège dans lequel la plupart d’entre nous, la très grande majorité des  journalistes et des hommes politiques se précipitait délibérément ?  Je tremble presque en écrivant ces mots.

La fabrication d'un anti-héros, photo de l'écran de télévision. © pol La fabrication d'un anti-héros, photo de l'écran de télévision. © pol
Et si ce que nous vivons aujourd’hui n’était qu’une sorte d’horrible diversion, un piège dans lequel la plupart d’entre nous, la très grande majorité des  journalistes et des hommes politiques se précipitait délibérément ?  Je tremble presque en écrivant ces mots. Parce que tout le monde est coincé par cet événement terrible, comme tétanisé par l’ensemble des questions que cela soulève. Des militaires ont été assassinés parce que  - probablement - ils étaient d’origine étrangère, des enfants juifs ont été tués avec une détermination terrifiante devant leur école, parce qu’ils étaient juifs. Nous avons certainement assisté à des attentats racistes. Je ne crois pas que suspendre la campagne électorale soit la bonne manière de répondre à cet événement tragique

Je dois d’abord, faire part de mon émotion personnelle qui n’est pas différentes de chacun, nous pensons tous aux familles et à leur douleur folle.

Ensuite je dois dire, qu’au contraire de ce que je fais ici, et au contraire de ce que j’ai dit plus haut, le premier réflexe ce serait de faire silence, et pas seulement durant une minute. J’écris pourtant des tas de commentaires sur Facebook. Des textes que quelques uns ne comprennent pas et me reprochent. J’écris pourtant pour comprendre ce qui se passe. Et pour me faire une idée de ces événements avant que ceux-ci n’égarent ma raison.  Pourtant, je devrais, raisonnablement attendre une revendication, une arrestation, des explications. J’espère de tout mon cœur, que l’homme qui a accomplit ces meurtres, sera arrêté vivant ! J’espère que la justice pourra être saisi! J’espère que la procédure aidera les proches des victimes et permettra à ce pays de ce faire plus qu’une opinion, une idée sur l’origine de ces crimes.

Puisque l’homme court toujours, nous sommes obligé d’envisager le pire, une suite et nos imaginations s’embrasent. L’imaginaire à propos de tueries n’est pas bonne conseillère. La terreur tue la pensée même.

 

Un seul homme mobilise l’attention de tous. Ses actes interpellent l’ensemble des médias, et le récit de ses exploits nous aveugle, sature le champ de l’information. Tous les experts disent que cela ne changera rien à la campagne électorale, et nous sentons tous, confusément, qu’ils disent cela pour se rassurer, et que tout pourrait être chamboulé.

 

J’ai réalisé des films sur le terrorisme. Le commentaire de début de mon deuxième film disait : Selon le rapport annuel du département d’Etat des États-Unis de2008, il y aurait eu dans le monde, en 2006 et 2007 jusqu’à 14 500 attentats terroristes par an. À l’exception de quelques-unes, toutes ces attaques aux explosifs classiques se sont déroulées en dehors des pays occidentaux, en majorité en Irak et en Afghanistan. Les chiffres sont un peu ancien, mais la tendance est toujours la même, les attentats sont exceptionnels dans notre pays. J’ai interrogé un Colonel de Gendarmerie, Christian Chocquet spécialiste de ces questions, qui disait : Le terrorisme, c’est de la violence plus de la communication, c’est-à-dire que si l’acte terroriste n’est pas relayé d’une façon ou d’une autre par des médias, s’il n’est pas porté à la connaissance de la population il n’a pas d’effet. La violence elle-même, va faire un nombre généralement limité, sauf quelques exceptions, mais un nombre limité de victime l’efficacité de l’acte terroriste, c’est la peur qu’il va crée au sein de la population. Et donc il y a un effet multiplicateur de la violence par le fait des médias et c’est ce qui est recherché par le terrorisme.

Les attentats qui nous bouleversent, ont donc été probablement froidement réfléchis. Il serait étonnant de penser que le tueur n’a pas choisi le moment de son action. Cet individu dont je ne connais pas la détermination, élabore une mécanique de captation des esprits. Avec la mort des enfants, la fascination de l’audience est opérée. S’il a comme cela vient d’être révélé, emporté une caméra avec lui pour immortaliser les images de sa tuerie, c’est qu’il a conscience de jouer avec les médias, l’information, les images et notre émotion. Sa fabrique de mort, au delà du racisme évident, est probablement une action contre la démocratie, contre le débat, la libre circulation de la parole.

Nous étions dans une campagne électorale peu intelligente où les questions qui nous préoccupent, chômage, salaire, pourvoir d’achat, écologie, étaient peu abordé. Nous voilà privé de l’espoir même d’un débat. Il nous le confisque. Pour une fois je trouve que l’expression prendre en otage conviendrait bien à la situation. Nous sommes obligés de subir la vague déferlante d’une information spectacle à propos de ces crimes odieux. Les journalistes se doivent de nourrir la chaudière médiatique, il en va de la concurrence entre les organes de presse et les chaînes de télévision. Chacun concoure à la création d’un effet multiplicateur.  Les politiques – à l’exception de quelques courageux - se doivent de marquer l’Unité nationale. Et le tueur est fou de joie. Le C.S.A cesse de compter le temps de paroles des candidats, alors qu’il ferait mieux d’utiliser son autorité, pour imposer le silence au tueur. Et il y a donc un paradoxe à laisser libre l’information se déverser à propos des attentats, et à vouloir d’un commun accord cesser la campagne. Nous assistons, à la confiscation de la parole politique et démocratique.

Quand François Bayrou en parlant du racisme critique le Président en disant Ce qu’il faut c’est que ces sujets là,  les sujets de la nécessaire compréhension (…) deviennent un propos de la campagne,  Alain Juppé lui réplique violemment : N’ajoutons pas l’ignoble à l’horrible.

Pourtant arrêter de parler politique, il me semble, c’est justement laisser la place à la terreur.

Le 11 mars 2004 191 personnes sont tuées dans plusieurs attentats à Madrid, en pleine campagne électorale. Les politiciens au pouvoir perdent l’ élection, en apparaissant comme des manipulateurs insensibles, parce qu’ils ont accusé les séparatistes basques, alors que tout indiquait la signature d’Al Qaïda.

Est-ce qu’aujourd’hui les principaux candidats ne se trompent pas de pudeur ? Celui ou ceux qui commettent ces attentats, s’attaquent vraiment à la démocratie, et l’élection me semble en danger, non ?

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