Mort d'un cinéaste

À la radio, sur R.F.I., ils ont dit qu'un Français était mort. Hier soir, à un dîner entre documentaristes, un de mes copains arrive et dit: Vous êtes au courant, Séverin Blanchet a été tué dans l'attentat à Kaboul!

À la radio, sur R.F.I., ils ont dit qu'un Français était mort. Hier soir, à un dîner entre documentaristes, un de mes copains arrive et dit: Vous êtes au courant, Séverin Blanchet a été tué dans l'attentat à Kaboul! Tous le monde connaît la nouvelle sauf moi. Mes amis s'étonnent! Ils le connaissaient tous, je n'arrivais pas à mettre un visage sur ce nom. Je ne me souviens jamais des noms! Par contre, évidemment, quand ils m'ont parlé des Ateliers Varan, j'ai su que nous étions de la même famille du cinéma direct, nous tous présent à ce dîner. Et puis, un ange est passé, j'ai fait le clown, comme d'habitude, et tout le monde a embrayé. Nous avons parlé du collectif des cinéastes qui défend les sans-papiers - nous en sommes tous membres - et nous avons parlé de notre camarade Christophe Ruggia. Et nous étions inquiet pour lui ecomme si nous étions tous sa mère juive. il est tellement parfait Christophe dans ses engagements. J'avais un peu honte, de ne pas être comme mes amis, dans la rue ou derriére la caméra pour soutenir la lutte des sans-papiers... Bref, nous ne parlions plus de Séverin Blanchet. J'ai pensé pourtant à Marianne Denicourt qui avait fait un beau documentaire, modeste et précis là-bas. Nous pensions tous, aux risques. Notre silence, était probablement de la pudeur... À un moment j'ai parlé de ma lâcheté, à ne pas faire certaines actions ou certains films... Ma lâcheté c'était une sorte d'hommage, je n'y ai pensé que ce matin en regardant la photo de Séverin Blanchet, que j'avais croisé à Lussas, et au Festival du Réel. Je me suis dit que je n'avais probablement jamais parlé à cet homme, que voilà une occasion manquée. Je travaille pourtant la plupart du temps avec un ingénieur du son, pilier des ateliers Varan.

Un cinéaste du réel est mort, c'était un militant réellement. C'est Jean-Luc Godard qui - dans Pierrot le fou - faisait dire au personnage d'Ana Karina qu'il faut donner les noms des morts à la radio. Mais dire le nom cela ne suffit pas, faire un résumé sur sa vie, c'est tellement idiot. Un documentaire, cela essaie de rendre compte de la complexité du monde...

 

Bernard Kouchner à fait diffusé un communiqué que je cite: Je salue la mémoire de notre compatriote Séverin Blanchet, membre fondateur du centre de formation à la réalisation documentaire "Les ateliers Varan" tué lors de l’attaque d’aujourd’hui dans le centre de Kaboul.

 

Séverin Blanchet, grand réalisateur de films documentaires, s’était consacré depuis 2006 à la formation de jeunes cinéastes afghans au film documentaire et avait réalisé avec eux plus de vingt films, dont plusieurs salués par la critique internationale. Il était un partenaire privilégié de l’action culturelle française en Afghanistan. Nous poursuivrons avec détermination l’œuvre qu’il avait engagée avec tant de générosité et de solidarité.

C'est fou comme ce texte, pesé, clair et sans erreur, est si éloigné de la réalité, si éloigné de la pratique d'un documentariste. Saluer la mémoire d'un gars comme cela avec des termes si convenus, est-ce que ce serait presqu'une insulte? Même pour lui rendre hommage, le texte est coulé dans un format. Alors que nous les cinéastes, nous nous battons contre les formats, nous inventons à chaque fois, nous cherchons à rendre compte, nous cherchons à montrer le monde comme pour la première fois. C'est la première et la dernière fois que Séverin Blanchet mourra, et les journalistes en faisant honnêtement leur travail, on réduit son existence en une brève de quelques secondes. Édouard Levé avait déjà probablement écrit le texte de ce fait divers, dans Journal, où il a écrit tous les articles en supprimant simplement les références des lieux et des époques. Le résumé du livre édité chez P.O.L. dit: C'est un journal : terrorisme, guerre civile, guerre, dictature, catastrophe, diplomatie, politique, économie politique, agriculture, manifestation, religion, people, vie sociale, vie locale, transport, accident, medias, justice, homicide, suicide, viol, pédophilie, drogue, vol, folie, économie, entreprise, bourse, science, technologie, annonce immobilière, annonce de décès, annonce de naissance, offre d’emploi, météo, sport, littérature, art, musique, théâtre, danse, cinéma, télévision. La dépêche de presse, le reportage de télévision, le communiqué du ministre c'est une histoire qui raconte toujours la même histoire, la même dépêche et qui finit par faire exactement le contraire de ce que les locuteurs prétendent faire. Ce que Journal décrit parfaitement. La mort des cinéastes est déjà digérée avant même de ce produire. Édouard Levé qui s'est suicidé avant que Séverin Blanchet ne meurt dans un attentat, savait déjà qu'en France, il n'y a plus de place pour les créateurs sauf à être instrumentalisés dans un communiqué tout à fait corrcct. La France est en guerre en Afghanistan, autant de morts au combat dans l'Armée Française, que de suicide à France-Télécom. Dans cette fausse corrélation, une question, où est la guerre? En tout cas Séverin Blanchet était un cinéaste engagé, engagé dans une guerre sociale, politique, engagé dans une vie. Il ne faudrait pas qu'il devienne seulement un sujet de dépêche d'agence, ou le prétexte d'un billet dans un blog.

Si vous allez regarder la bande annonce du film d'Otar Iosselani vous verrez comment un documentariste rit.

http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne_gen_cpersonne=164164.html

http://www.ateliersvaran.com/spip.php?article302

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