La question culturelle?

Il est minuit, Paris s'éveille. Il y a peu de documentaire à la télévision qui force le respect comme celui-là. Le travail du réalisateur Yves Jeuland est à chaque instant sensible, intelligent, synthétique et parfait... Une simple émission de télévision qui touche à toutes nos questions: l'art, la manière, la culture, et notre dignité... Chapeau bas! Vous avez encore un tout petit peu de temps pour voir sur ARTE +7 et l'apprécier en rediffusion le lundi, 31 décembre 2012, 23h55. Ne gâcher pas ce film, il n'est pas certain qu'il s'apprécie avec un taux d'alcoolémie trop important dans le sang - ou alors à la russe, pour pleurer à chaudes larmes -

Pochoir © pol Pochoir © pol
Il est minuit, Paris s'éveille. Il y a peu de documentaire à la télévision qui force le respect comme celui-là. Le travail du réalisateur Yves Jeuland est à chaque instant sensible, intelligent, synthétique et parfait... Une simple émission de télévision qui touche à toutes nos questions: l'art, la manière, la culture, et notre dignité... Chapeau bas! Vous avez encore un tout petit peu de temps pour voir sur ARTE +7 et l'apprécier en rediffusion le lundi, 31 décembre 2012, 23h55. Ne gâcher pas ce film, il n'est pas certain qu'il s'apprécie avec un taux d'alcoolémie trop important dans le sang - ou alors à la russe, pour pleurer à chaudes larmes -

En lisant la critique enthousiaste dans la presse, je me suis attendu à voir un joli programme, nostalgique, sur la chanson de variété Française. Revoir l'interprétation et écouter des chansons qu'on aimE toujours, c'est déjà ça. Le film de 90' commence avec un générique clin d'œil aux années soixante, comme dans La panthÈre Rose. C'est un petit dessin animé, en musique, tiré au cordeau, fin et délicat, étonnant de simpliciTé et d'intelligence... Et puis vous verrez, ce début définit toute l'esthétique de l'œuvre, inclut l'ensemble du documentaire dans ce graphisme précis, élégant et moderne, qui utilise comme une citation des références d'hier. J'étais heureux, déjà, détendu.

Deux personnages commencent à parler, dans ce qu'on peut appeler un dispositif télévisuel classique: Jean Rochefort, pétillant, et Henri Gougaud, le conteur que l'on connaît, qui était un des chanteurs de l'époque, lui décrit tout au long du film l'histoire du cabaret (il est crédité au générique comme auteur). J'ai plus eu le sentiment d'entendre un philosophe, un moraliste (pour une fois dans le bon sens du terme) qu'un témoin. L'incontournable Juliette Gréco arrive, et elle tient son rôle plus parfaitement encore que d'habitude. Charles Aznavour, apparaît dans le rôle du looser qui n'a pas réussi (au début). Le film montre délicatement, un peu plus tard, que ces temps mythiques sont des moments de précarités et de débrouille. La séquence à propos des cachets est magnifique. Il ne manque rien, dans le montage, la séquence du film de Truffaut, Ne tirez pas sur le pianiste, et à sa place avec un Bobby Lapointe, sous-titré, mais - et c'est là toute l'intelligence du montage - c'est la première fois qu'on voit Charles Aznavour arrivé en retard pour jouer au piano, comme une description de sa propre vie à l'époque. La fiction obtient là un effet de réel parfait. Il y a - répétons le - toujours une bonne part de documentaire dans n'importe quel film de fiction. Georges Brassens débute, avec des extraits que je connaissais pas. Jacques Brel débute avec des plans que je n'avais jamais vus. Yves Jeuland est très fier, avec raison, de ces choix d'archive, il se crédite, en plus, au générique, comme documentaliste.

C'est un film où toutes les vedettes se produisent en temps et en heure, quand il faut, ou il faut - distribution impeccable - digne d'une nuit la plus longue. Personne ne manque, puisqu'il y a des archives. Mais certains ont des rôles étonnant, Serge Lama se charge d'être groupie, Pierre Perret le petit nouveau qui grimpe. Anne Sylvestre déçue qui explique clairement et avec pudeur, ce qu'elle a vécu comme un échec. Quand le fou chantant Charles Trenet- en gros plan - entonne Moi j'aime le Music-Hall, le film nous a fait basculé du côté de la scène et on comprend cette chanson guillerette, pour la première fois, comme une chanson cruelle. Sans nous laisser tout de suite comprendre son propos, le réalisateur, nous entraîne vers les questions primordiales: la poésie, la liberté, la création, le succès, et  il nous montre alors des moments de grâce: Francesca Solleville chante, Le Condamné à mort, de Jean Genet. Je découvre la première épouse de Jean Ferrat, Christine Sèvres. Il y a un cahier qui est feuilleté avec toutes les coupures de presse la concernant, on dirait qu'il sort de son tiroir personnel.

Bref, je pourrais décrire dans le détail, comment Yves Jeuland travaille la matière, pour qu'une image réputée illustrative soit à la fois un commentaire, un fait, une réflexion, une question. C'est impeccable d'intelligence, et surtout de modestie, quelqu'un pourrait croire que toutes ces images se répondent les unes après les autres, juste pour enfiler des extraits de chansonnettes. C'est cela le travail, il ne se voit pas.

Un dernier mot Yves Jeuland a rapproché deux extraits d'interviews de Serge Gainsbourg (après l'avoir vu débuté, dans une émission que je ne connaissais pas) et ce petit montage est violent. Denise Glaser, avait déjà réalisé le collage dans la question reprenant la phrase de la première interview. En deux phrases, Gainsbourg défend d'abord la poésie, pour avouer (à quelques mois d'intervalles?) qu'il a retourné sa veste parce que la doublure est en vison, le fric, le fric, qui pourrit tout? Est-ce qu'Yves Jeuland raconte cela? Il faut qu'il m'offre le DVD pour que je le sache. À VOIR ET À REVOIR DONC.
http://videos.arte.tv/fr/videos/il-est-minuit-paris-s-eveille--7141940.html

 

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