Les mots introuvables du Président

Mais tout de même, il faut continuer à parler de l’agression absurde et violente qu’a subi Michel Zecler et les artistes de son studio. Alors même que les radios, les journaux et surtout les programmes de télévision diffusent en boucle des commentaires sur cette « affaire », rien n’a encore été dit de vraiment essentiel…

"Le Procés" d'après Kafka © Orson Welles "Le Procés" d'après Kafka © Orson Welles
Les propos tenus sont encore bien modérés par rapport à cette situation insupportable et kafkaïenne.

Si une telle horreur est possible à Paris, en plein jour, il y a bien des raisons, plusieurs, de nombreuses et les principales n’ont pas été énoncées… Et je n’arriverais pas à toutes les citer… Alors je vais commencer par le haut… Notre Grand Président le 27 novembre 2020, à 20h21 fait publier sur son compte Twitter quatre phrases qu’il nous faut bien analyser parce qu’elles racontent bien des choses… « Les images que nous avons tous vues de l’agression de Michel Zecler sont inacceptables » écrit-il. Ce qui est « inacceptable » - et certains l’ont dénoncé à la télévision - ce ne sont pas les images mais seulement l’agression, terme faible pour définir les actes. Les images - et encore on en verra encore d’autres ensuite - sont parfaitement « acceptables » d’autant que sans elles, il n’y aurait pas d’affaire Zecler. Celui-ci aurait été broyé par la logique de répression et d’injustice installée dans notre République depuis des lustres.

Cette première phrase du Tweet présidentielle est donc déjà une sorte de déni et de mensonge, et cette phrase a probablement été pesé longuement. Ce n’est pas une maladresse. Celui qui est garant de nos libertés et du bon fonctionnement de la République condamne des images au lieu de qualifier des faits.

Désolé je vais être un peu long.


« Elles nous font honte » dit-il. Personnellement je n’ai aucune « honte » en regardant la vidéo de surveillance. Je suis surtout révolté, j’ai de l’empathie pour la victime, de l’incompréhension, cela me fait naître de la peur, des interrogations! De la honte ? Non pourquoi de la honte ? Ou alors c’est bien parce que me remonte cette idée que face à la police j’ai un sentiment pénible d’infériorité et que je peux vivre une humiliation à tout moment ? Il est écrit sur Facebook en rond sur l’avatar de présentation  de certains - pour rire - : « je sauve des vies, j’évite la police ».

Honte ? Oui lui, le Président, il peut avoir honte, qu’a-t-il fait pour que sa police reste dans les clous de la loi ? Honte pour l’image (encore l’image) de la France, oui évidemment!  Mais « nous », nous n’y sommes pour rien.

Quand pendant des mois Emmanuel Macron a répété, jusqu’à nous faire vomir, « qu’il n’y avait pas de violences policières » au mépris des faits et de ce que « nous » connaissons. Il savait que cette déclaration n'allait pas apporter la paix chez nous.  Est-ce que j'ai le droit de m’interroger sur cette déclaration ? Est-ce que celle-ci n’est pas une autorisation à toutes sortes de débordement ? Est-ce que cette phrase répétée par tous les journalistes - ou presque - ne donne pas aux forces de l’ordre le sentiment de l'impunité ? Est-ce que chacun d’entre « nous » - les français -  n’avons nous pas été témoin d’une injustice, d’une attitude scandaleuse des policiers français, à commencer par le simple manque de respect, le tutoiement, l’arrogance. Et cela ne date pas d’hier…La phrase « il n'y a pas de violences policières »  - avec ses tristes conséquences - va réapparaître sans aucun doute.

J’ai 65 ans, et quand j’étais jeune,  le fait d’avoir les cheveux longs  obligeait les gardiens de la paix à me contrôler plusieurs fois au même endroit à quelques minutes d’intervalle… ou à me mettre à poil pour chercher de la drogue à mon retour de visite chez ma grand-mère qui habitait la Belgique. J’ai trois garçons, l’aîné à 40 ans, et à partir du moment où ils ont eu l’âge d’aller au Collège, tout seul, je leur ai toujours répété - alors même que nous vivions dans un quartier chic, le Marais - qu’il fallait être docile et poli avec la police, ne jamais faire de geste brusque, ni prononcer des mots avec arrogance, et surtout ne jamais s’énerver quoiqu’il en coûte… Je leur disais qu’il y allait de leur vie. Cette mise en garde viendrait-elle d'une paranoïa personnelle ? Alors même que ces phrases me faisaient honte! Être obligé - dans mon pays - de prévenir mes enfants que l’insécurité pouvait venir des gardiens de la paix, cela fait honte. C’est humiliant.

Ce n’est donc pas d’hier, c’est plus vieux encore, cette manière de se méfier des flics…

J’ai une jeune amie qui m’a raconté qu’à Londres, la nuit, elle attendait son petit copain absent. Elle est restée dehors longtemps, sous la pluie, devant l'immeuble, n’ayant pas les clefs… Deux policiers britanniques l’ont repérés… elle une jeune fille d’origine africaine. Au bout d’un moment, ils sont venus la voir, pour lui demander si elle avait besoin d’aide… Ils l'ont aidé en effet, l'ont amené au commissariat pour qu'elle se réchauffe et prenne un thé... pour qu'elle puisse téléphoner. Cette histoire me fait honte parce que personne ne m’en a jamais raconté une de ce genre à propos des policiers français.

tweet © Emmanuel Macron tweet © Emmanuel Macron

« La France ne doit jamais se résoudre à la violence ou la brutalité, d’où qu’elles viennent » dit le Président. Pauvre France doit-on en conclure ? C’est donc la France qui est coupable de toutes ces ignominies ? Ne serait-ce pas une tournure de phrase qui permet de fuir ses responsabilités ? Ce n’est pas une phrase de dirigeant en tout cas! Est-ce que ce ne sont pas des mots d’un enfant qui chercherait à reporter sa faute sur l’autre ? « C'est pas moi c'est la France! » « Ce n’est pas moi, ce n’est pas la police, ce n’est pas les voyous, c’est la France.» Alors oui c’est peut-être la France qui est responsable de cette affaire, une France où la police et ses dirigeants se sont éloignés de leurs responsabilités et du respects qu’ils doivent aux français ?

La phrase qui suit est du même acabit : « La France ne doit jamais laisser prospérer la haine ou le racisme » Les verbes ici sont tellement mal choisi… employer un mot de l’entreprise pour parler de la haine et du racisme me paraît totalement inadéquat, à moins de vouloir insinuer (ce qui n’est pas faux) que la prospérité des entreprises, en France, se serait construite grâce aux profits accumulés lors de l’exploitation de la traite négrières et de la colonisation… mais nous laisserons cela de côté.

Par deux fois le Président écrit « ne doit », on aimerait que cette obligation morale, le chef de l’État se l’applique à lui même au lieu de l’attribuer à « la France ».


Ensuite, certains l’ont dit dans les commentaires de l’événement quand on regarde les « images » de cette « affaire » on constate l’occupation de la rue, à la suite de l’agression, par un nombre incroyable de policiers qui bloquent les issues de chaque côté avec leurs véhicules… Des policiers étrangers à la situation qui soit ne vont rien empêcher, soit vont aggraver celle-ci, en participant aux exactions policières qui continuent. Personne pour appeler au sang-froid, personne pour calmer le jeu. Une bande inorganisée qui s’empare de la rue pour y faire ce qu’ils veulent. À voir cela on aimerait connaître le point de vue de la hiérarchie, s’attendre à ce que des responsabilités soient établies… Il y aura quatre inculpations pas plus… C’est à dire que la justice passe, mais seulement pour les faits que personne ne peux plus nier, puisque les images vidéo sont là! Pas plus ? Des images « inacceptables » donc ? Parce qu’elles obligent à mettre en examen des policiers ?

Je ne vais pas parler ici de la nouvelle loi de la « sécurité globale » mais simplement du début de cette histoire.

Nous vivons une époque absurde, où il nous faut porter sur soi - dés que nous sommes dehors - un papier étonnant « d’autorisation dérogatoire de sortie » et un masque… qui font de nous en permanence un délinquant potentiel en cas d'absence et un coupable perpétuel puisque nous ne nous comportons pas correctement selon les dire des ministres.

Le gouvernement et les gouvernements qui ont précédés sont totalement responsables du manque de soignants et de lits d’hôpitaux, et dans une logique ubuesque - tous les jours - on nous explique que nous sommes responsables de la mort de nos concitoyens parce que nous ne nous tenons pas sagement à la maison…Depuis le début de la Zoonose le déni de cette réalité oblige Emmanuel Macron à s'enferrer dans ce mensonge. Il faut répéter que l'apparition de la Civod19 n'est catastrophique que du fait de la faiblesse du système hospitalier due aux coupes budgétaires néolibérales. Si les gouvernants avaient suivis à la lettre les dispositions légales de l'administration de la santé, et bien nous n'aurions pas à sortir avec une attestation dérogatoire.

Nous avons un exécutif qui multiplie les déclarations contradictoires, une administration qui semble incapable de mettre en musique, en temps et en heure, les consignes du pouvoir, bref une situation chaotique absurde. Mais ce serait de notre « faute » nous aurions, par exemple, fait trop souvent la fête.

Michel Zecler a été sauvagement attaqué par des policiers parce qu’il ne portait pas son masque à l’extérieur. Toute cette affaire vient de cette histoire de masque. Porter un masque dans la rue ne sert à rien - à moins de parler à une personne, porteur du virus, à 50 cm pendant une heure  - Donc nous avons un citoyen français qui se trouve pris en défaut devant chez lui - allait-il fumer ? - Il se sent obliger de fuir juste parce qu’il voit des policiers. La vue de la maréchaussée l'inquiète. La simple vue, pour un simple masque. Et ceux-ci parce que Michel Zecler rentre chez lui vont pénétrer illégalement dans son domicile, le frapper d’une manière ignoble, l’insulter en raison de sa couleur de peau, et raconter n’importe quoi à leur hiérarchie pour se dédouaner…C'est ubuesque, kafkaïen, absurde.

Tout ceci ne serait pas arrivé si le racisme dans la police était combattu, si la violence de certains policiers était sanctionnée, si la doctrine du maintien de l’ordre était différente, si la population n’avait pas peur de la police, si les mesures prises par le gouvernement à propos de la Covid19 étaient plus respectueuses du l’intelligence et du discernement des français… Cela fait beaucoup de réforme et de chantier à mettre en place pour que « La France ne doive jamais se résoudre à la violence ou la brutalité ». Cela fait beaucoup de « si » pour comprendre une telle « affaire ». Mais probablement l'institution fera le gros dos, et rien ne sera changer... Les policiers sont prévenus, ils apprendront à éviter les caméras.

Les propos tenus sont encore bien modérés par rapport à cette situation insupportable et kafkaïenne. Encore une fois j’ai souvent loué la qualité des déclarations du Président de la République qui était capable dans une même phrase de contenter tout le monde en disant une chose et son contraire… Aujourd’hui depuis Janvier, le Président ne trouve plus ses mots, les faits, l’histoire du monde, ne lui permet plus de tenir son cap, et d’accommoder la réalité à son idéologie. Au contraire la zoonose - produit de la destruction de la biodiversité par l’activité économique des hommes - est un fait qui démontre l’impossibilité de défendre la politique que mène Emmanuel Macron. La façon autoritaire avec laquelle il nous impose le masque amène à ce genre de débordement policier (dont il est évident qu’il se déroule ailleurs constamment à l’abri

"Le Procés" d'après Kafka © Orson Welles "Le Procés" d'après Kafka © Orson Welles
des caméras). De ce constat, les conclusions sont évidentes, je vous laisse les formuler vous mêmes.

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