Ce que la réforme des cycles horaires dit de l’état de notre institution policière

Il y a maintenant plus de trois ans de cela, le syndicat UNITE SGP POLICE FO formulait un triple constat concernant les unités dites « de service général », c’est-à-dire celles qui assurent le service public police en général et les interventions police-secours en particulier, de façon continue jour et nuit.

En premier lieu, l’organisation syndicale notait que les policiers affectés au sein de ces unités sont ceux qui effectuent le travail le plus difficile, les horaires les plus pénibles et qui disposent de la moindre considération de la part de la haute hiérarchie policière. Dans un second temps, ces unités de service général sont aujourd’hui désertées par des fonctionnaires qui aspirent à pouvoir garder un équilibre entre vie familiale et vie professionnelle. En troisième lieu, alors que notre police doit assurer un service public police vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dimanches et jours fériés compris, pas nombreux sont ceux qui acceptent de travailler sur un rythme qui ne permet de disposer que d’un week-end sur six de repos.

Sur la base de ce constat, des militants se mettaient au travail et proposaient une réforme complète des cycles horaires, en mettant sur pied, notamment, un nouveau cycle de travail dit « à vacation forte », de nature à améliorer la socialisation du policier, et permettant, par voie de conséquence, de recréer une attractivité vers les unités évoluant sur ce régime de travail.

Las, c’était sans compter sur l’inertie dont est capable notre administration, pour s’opposer à une évolution sociale que la très grande majorité des policiers concernés appelle pourtant de ses vœux. Il aura fallu se battre pied-à-pied, au plus haut niveau du ministère de l’Intérieur, pour que le ministre – Bernard Cazeneuve à l’époque – finisse par exiger de son administration l’expérimentation de ce nouveau cycle de travail. Partout où il a été expérimenté, celui-ci a été très largement plébiscité par les policiers de terrain.

Aujourd’hui encore, dans de nombreux départements comme sur le Loiret, l’Hérault, la Haute-Vienne… l’administration police, avec l’aide des préfets, met tout en œuvre pour créer artificiellement les conditions de l’échec de cette réforme.

Alors pourquoi diable une position aussi intransigeante de notre administration ? Et surtout, que dit cet acharnement de l’état de notre institution policière ?

La réponse à la première question est assez simple. Depuis une vingtaine d’année maintenant, la hiérarchie policière n’a cessé de dénigrer le travail des unités de service général, leur préférant de plus petits groupes, libres de leurs mouvements et dédiés à alimenter « les mensonges » – non pardon les statistiques –  de la délinquance. Il faut bien comprendre que pendant qu’un équipage de trois policiers effectue ses missions de police-secours, en répondant aux attentes de nos concitoyens, il n’est pas disponible pour verbaliser des infractions au code de la route ou pour réaliser des interpellations plus ou moins productives en matière de lutte contre l’insécurité, mais très « bancable » en matière de statistiques des faits élucidés.

Ainsi, pendant que les Groupes de Sécurité et de Proximité (GSP), les Groupes d’Appui Judiciaire (GAJ), les Brigades Anti-Criminalité de jour (BAC), les Unités Territoriales de Quartier (UTeQ) ou encore les Brigades de Surveillances de Terrain étaient créées ou renforcées, les brigades de roulement voyaient leurs effectifs fondre comme neige au soleil et leur hiérarchie détourner leur intérêt de celles et ceux qu’ils considèrent finalement comme la cinquième roue du carrosse.

Outre l’hyperspécialisation des groupes, qui permet d’alimenter les impostures – je voulais dire les statistiques – précitées, ce morcellement de la police en une myriade d’équipes a un autre avantage non moins primordial. Il relève en effet d’un principe politique vieux comme le monde : diviser pour mieux régner. Là où d’importantes unités étaient difficiles à manœuvrer, car faisant preuve d’une grande cohésion, des petits groupes sont bien plus malléables pour qui sait manier un tant soit peu la bonne vieille technique de la carotte et du bâton.

La réponse à la question de savoir ce que dit de notre institution ce refus de la réforme des cycles de travail découle en partie des éléments précités, mais pas uniquement.

Cette incapacité à se réformer met au jour, tout d’abord, une institution devenue totalement dépendante à la politique du chiffre. L’accoutumance aux statistiques, érigées en dogme, est chronique. Pas un service n’échappe aux tableaux de bord, aux états journaliers, hebdomadaires, mensuels, annuels, aux objectifs chiffrés, toujours plus importants au fur-et-à-mesure que le temps passe. Là où les chiffres ne devraient représenter qu’un outil de pilotage des services, à condition d’être fiabilisés, ils sont, depuis longtemps déjà, devenus un objectif en soi. Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !

Cette infirmité réformatrice, sur fond de mise en statistiques de la vie policière, met également en exergue l’indifférence totale de la haute hiérarchie policière pour ce qui subsiste du – pardon du gros mot – « service public police ». Que nos concitoyens attendent qu’un véhicule puisse intervenir rapidement en cas d’appel à police-secours, la plupart des commissaires et officiers s’en moquent comme de leur première feuille de chêne. Ce n’est pas ce qu’on leur demande. Le bonheur est dans la prime de performances. Ils se révèlent d’ailleurs incapables, dans leurs multiples outils de surveillance, de répondre à une question pourtant très simple : combien d’appels police-secours nécessitant réellement une intervention ne peuvent être réalisés faute d’équipage disponible ?

L’inertie administrative, mise au service de cet immobilisme, dit également une autre chose importante : la gestion court-termiste de notre institution, sur fond de pressions politiques du même type. Un commissaire, comme un élu ou un ministre d’ailleurs, ne reste pas en place bien longtemps, cinq à six ans tout au plus. Inutile donc d’aller déranger ces augustes personnages avec un projet de réforme qui ne produira des effets qu’à l’échéance de dix ou quinze ans. Les commissaires se contentent de « gérer au mieux » les bons moments et les mauvaises années, pendant que les politiques exigent des réformes produisant des effets rapides, dont ils pourront tirer les fruits en matière électoraliste. Entre les deux, les préfets sont là pour mettre de l’huile dans les rouages, afin d’assurer une navigation sur des océans les plus calmes possibles. Et puis, dans un système considéré comme infaillible, toute défaillance ne peut être que d’origine humaine. Dans ce cas, ces petits et grands commis de l’État accepteront, en général sans sourciller, une humiliation publique, confirmée en CAP ou en conseil des ministres, pour rebondir quelques mois ou quelques années plus tard.

Pourtant, notre institution police demande, depuis des années déjà, une transformation d’une telle profondeur et d’une telle ampleur, que les effets qu’elle pourrait produire ne peuvent aujourd’hui être espérés qu’à une échéance d’une dizaine d’années. Et plus on attend, plus on prend de retard et plus les réformes mettront du temps à s’installer, pour engendrer une amélioration notable et acceptée.

Par ailleurs, l’immobilisme ambiant dit également la façon dont la sécurité publique, la plus grande direction de la police nationale, s’est diversifiée ces dernières années. En cherchant à avaler un maximum de compétences, cette direction a perdu de vue sa vocation première de généraliste. Voie publique, investigation, ordre public, renseignement… A elle seule, la sécurité publique prétend aujourd’hui tout savoir-faire, au risque, à vouloir être bon à tout, d’être considéré comme bon à rien. A force d’enfler, le mastodonte est devenu ingouvernable et irréformable.

Outre la réforme des cycles de travail, celle de « la police de sécurité du quotidien », annoncée par le Chef de l’Etat lui-même, est un bon exemple de l’état de la situation. Depuis des semaines, les directeurs départementaux de la sécurité publique et leur staff sont paralysés à l’idée de devoir appliquer cette « nouvelle » réforme, pourtant indispensable au rapprochement police/population, que tout le monde appelle de ses vœux ou presque. Tellement habitués à devoir fonctionner à moyens constants – notamment du temps des vaches maigres en matière d’effectifs – ils ne savent comment répondre à l’injonction paradoxale qui consiste à maintenir « les bons chiffres » tout en permettant aux policiers de cesser de courir d’une urgence sur l’autre pour remettre pied à terre au service de nos concitoyens.

Dans ce contexte, il faudra bien dégager des priorités, afin de mener à bien une réforme globale, qui permettra de redonner, aux nombreux policiers qui l’ont perdu, du sens à leurs missions quotidiennes.

La première de ces priorités est bien entendu liée à la politique du chiffre. Son abandon est la condition sine-qua-non pour parvenir à tous les autres objectifs. Une fois abandonnée ou plutôt remise en perspective de ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, l’institution pourra se concentrer sur l’essentiel :

  • Renforcer un service public police-secours rendu attractif pour les policiers et disponible pour nos concitoyens.
  • Recréer une police du quotidien qui, par son caractère proactif, permet de recueillir du renseignement et de décharger les services d’investigation d’une masse de contentieux qui pollue son action au quotidien.
  • Renforcer et réformer l’investigation, afin de rendre aux enquêteurs leur motivation et de recréer de l’attractivité.
  • Réformer le domaine de l’ordre public et celui du renseignement pour décharger la sécurité publique de missions qui relèvent de directions spécialisées.

Enfin, est-il besoin de rappeler que, pour être menée à bien, une telle réforme nécessitera des moyens importants, un volontarisme à toute épreuve et une prise en compte des légitimes aspirations des policiers de terrain ?

 

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