Des policiers libres, égaux et fraternels

« Qu’est-ce qui devrait nous tenir éveillé la nuit ? » demande le Prix Nobel d’économie Amartya Sen dans L’Idée de justice, souvent cité par Jean-Claude Ameisen dans Sur les épaules de Darwin, belle émission de France Inter. « Qu’est-ce qui devrait nous tenir éveillé la nuit ? Les injustices que nous pouvons réparer. Les tragédies que nous pouvons prévenir. »

À une époque où la question des risques psychosociaux est à nouveau sur le devant de la scène, au sein de notre institution, méditons cette phrase et tentons modestement, surtout, de la mettre en application.

C’est ce qu’ont fait quelques policiers du Loiret il y a peu. Constatant qu’un des leurs était honteusement écarté, par sa hiérarchie, du versement de la prime au mérite, pourtant (prétendument !) attribuée à titre collectif, ils ont réfléchi ensemble. Partant du principe que, lorsqu’on arrive à un résultat donné, dans une équipe, c’est grâce à un effort collectif, auquel chacun participe en fonction de ses compétences, de ses moyens et de sa volonté, ces collègues ont considéré qu’aucun des leurs ne pouvait justement être écarté du versement de cette prime. Ils se sont donc cotisés, afin de compenser collectivement cette injustice. Par ce geste solidaire, qui n’est pas une première à Orléans, ils ont choisi de rétablir la plus simple équité.

Il y aurait sans doute beaucoup d’exemples de ce type, qui ne demandent qu’à être connus et valorisés. Pas tant pour recevoir des éloges – l’exercice de la solidarité n’est qu’un devoir de l’homme envers lui-même et il s’égare lorsqu’il ne l’exerce pas. Pas non plus pour la gloire – « vous qui rêvez de gloire creusez votre tombeau » écrivait Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe. Si cette pratique de la solidarité doit être connue, c’est avant tout pour ouvrir  la voie de sa généralisation.

Au sein d’une profession qui épuise quotidiennement toutes les souffrances, à l’extérieur mais hélas surtout en interne, par une perte généralisée de sens, il est temps d’appeler à un sursaut collectif. Celui-ci ne pourrait-il pas s’inspirer de notre si belle devise républicaine, ce triptyque Liberté, Egalité, Fraternité, qui renferme toute la mesure du serment républicain ? Inscrite au fronton de nos bâtiments publics, c’est une promesse qui ne vaut pas le prix de la pierre dans laquelle elle est gravée, si elle n’est pas réellement appliquée et quotidiennement exercée.

Libre, le policier républicain l’est, assurément. Si tant est qu’il se rappelle que son action, partout où il l’exerce, ne peut être guidée par « l’injonction au toujours plus », sur fond de politique du chiffre, synonyme de tant de souffrance. Chaque policier est libre, de verbaliser ou de ne pas le faire, de rappeler à la loi ou d’interpeller, d’entamer le dialogue lorsqu’il est possible, d’employer la force lorsqu’elle est nécessaire, de marcher quotidiennement aux cotés de nos concitoyens, surtout les plus faibles et les plus exposés. Il a pour tout cela une arme qu’il est urgent de chérir jalousement : le discernement. Car lorsqu’il s’inscrit dans cette liberté qui lui est offerte par des statuts de la Fonction Publique si souvent attaqués, toutes les pressions hiérarchiques du monde ne peuvent rien. Chaque millimètre collectivement et individuellement reconquis de cette liberté sera autant de prises en moins pour les injonctions paradoxales d’une hiérarchie pour partie aux ordres et pour partie totalement paralysée. Nos divisions font leur force, ne le perdons jamais de vue. Cesser de souffrir, ça commence bien souvent oser dire NON, à tous les échelons de la chaine hiérarchique.

Des policiers égaux, voilà un élément bien souvent contesté, dans la brutalité de jugements expéditifs. Combien de fois, ici ou là, n’entend-t-on pas tel ou tel s’exprimer, comme si l’herbe était toujours plus verte ailleurs, la soupe toujours meilleure dans l’assiette du voisin, le travail forcément mieux accompli par lui que par le copain d’à côté ? Les primes de résultat exceptionnel et autres peuvent rendre fou, ayons-en conscience. Elles divisent notre profession, qui a tant besoin de cohésion pour avancer, pour construire.

Si chacun d’entre nous travaille avec ses moyens, avec ses compétences propres, avec son savoir-faire et son vécu, avec les avantages et les inconvénients liés à sa fonction ou à son service, qui, parmi nous, peut prétendre travailler seul, sans le soutien, direct ou indirect, des autres groupes, unités ou services ?

Il est grand temps, là aussi, de retrouver le bon sens, trop souvent égaré. Au sein de toute forme d’organisation humaine, tout le monde ne peut pas avancer au même rythme. Certains sont plus rapides, d’autres le sont moins, certains sont plus doués, d’autres plus besogneux, certains sont des meneurs, d’autres sont plus à l’aise derrière un véritable chef, chacun est plus à l’aise dans tel ou tels domaine, là où l’autre peut se montrer plus perfectible… L’honneur et la force de toute société, c’est de permettre à chacun de trouver sa place, de découvrir son talent, de développer ses compétences, d’acquérir, de retrouver ou tout simplement de conserver le goût du travail bien fait. C’est son honneur et sa force, mais c’est aussi la condition sine qua non de sa réussite. Car si seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin.

Conscients qu’ils peuvent reprendre ou conserver leur liberté, conscients qu’ils doivent par-dessus tout la chérir, convaincus qu’ils sont tous égaux, au-delà de leur diversité, les policiers pourront renforcer la Fraternité qui doit les unir, au-delà de leurs parcours, de leurs idées, de leur façon de travailler… Cette invitation à l’universalité peut paraître théorique, utopique ou complexe. Il suffirait pourtant simplement de faire le premier pas, de franchir le Rubicon, d’oser ressouder les maillons de la chaîne. C’est un chemin exigeant, comme tous ceux qui mènent à la réussite.

Réparer les injustices.

Prévenir les tragédies.

Et si on essayait ?

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