Malaise policier : l'impossible diagnostic?

Il y a maintenant quelques semaines, les policiers sont entrés dans une action de contestation dont l’ampleur est difficile à mesurer tant elle est éparse et désorganisée. Nombreux sont mes collègues, mes amis – policiers ou non –, les membres de ma famille, à me demander mon point de vue sur ce sujet.

Il n’est pas simple d’analyser un tel phénomène à chaud. D’autres s’y sont risqués avec plus ou moins de talent, plus ou moins de réussite. Je place, en toute fin de ce billet, les liens vers quelques-unes des publications qui ont particulièrement retenu mon attention. Non pas que je sois d’accord avec l’ensemble des arguments qui y sont développés par leurs auteurs. Mais je trouve néanmoins que ces analyses, aussi variées qu’elles puissent apparaître, refusent toute médiocrité et ouvrent des champs de réflexion intelligibles, déjà défrichés ou plus inattendus.

Mais qu’y apporter de suffisamment pertinent pour justifier la publication d’un billet ?

L’ambivalence des sentiments que j’ai pu ressentir au cours de ce mouvement, qui semble vouloir se poursuivre ? De nombreux observateurs, policiers ou non, l’ont déjà exprimée.

Ma réprobation de certains moyens de contestation, qui ne correspondent pas à l’idée que je me fais d’une République sociale respectable et dont l’emploi décrédibilise celles et ceux qui s’y laissent aller ? N’en déplaise à certains esprits chagrins, je l’affirme ici haut et fort.

Mon exécration des tentatives de récupération politique, principalement d’extrême droite ? Voilà qui est fait !

Ma satisfaction de constater qu’enfin, une nouvelle génération semble capable de se lever pour exprimer, sinon des revendications structurées, du moins sa légitime colère ? Elle serait totale s’il n’était pas question, dans une détestation ambiante et par certains aspects compréhensible des syndicats de police, du passé de faire table rase. Des générations de travailleurs du privé et de fonctionnaires se sont battus, pour certains au péril de leur vie, afin que nous puissions disposer du droit de nous syndiquer, de militer, de proposer, de contester, de manifester. Qu’on ne compte pas sur moi pour jeter le bébé avec l’eau du bain.

Par parenthèse, je n’ignore rien des griefs qui ont pu être évoqués, violemment hélas quelquefois, à l’encontre des organisations syndicales. Ils sont loin d’être tous irrecevables. Pour autant, comme j’ai eu l’occasion de l’exprimer ici et ailleurs, les représentants du personnel ne sont pas, en France, auto désignés. Chacune et chacun peut s’investir et améliorer le fonctionnement syndical depuis le terrain jusqu’aux instances nationales des organisations existantes. Rien n’est simple. J’ai payé pour l’apprendre. Mais je sais aussi que c’est par manque de candidats aux fonctions syndicales que certains peuvent s’assurer, durant plus de vingt ans pour certains d’entre-deux, des rentes de situation au sein des bureaux syndicaux et de quelques satellites, pour certains très rémunérateurs. Je ne sais que trop, à contrario, le prix de cet engagement quasi sacerdotal pour celles et ceux qui se dressent. Pour cela au moins, la critique, si elle se veut constructive, ne doit pas empêcher le respect.

Rien de bien neuf dans tout cela me direz-vous. Certes, mais, comme disait Talleyrand : « si cela va sans dire, ça ira encore mieux en le disant ».

Mais ce qui me semble le plus surprenant dans ce mouvement, ce sont les revendications qui remontent du terrain et/ou des organisations syndicales : révision de la légitime défense, anonymisation des procédures, aggravation du quantum des peines pour l’infraction d’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique, amélioration des structures immobilières, de l’armement et du parc automobile, augmentations indemnitaires et indiciaires, gratuité des voyages SNCF… La liste n’est ici pas exhaustive.

Bien entendu, ces revendications sont, pour certaines d’entre-elles, légitimement inscrites dans les doléances régulièrement formulées par les organisations syndicales. Pour autant, pense-t-on vraiment que c’est par ces quelques mirages juridiques – « mercurochrome sur une jambe de bois » – ou par certaines de ces avancées sociales – aussi souhaitables soient-elles – qu’on pourra apporter une réponse pérenne aux maux de notre profession ?

J’imagine, en outre, le sentiment d’injustice que doit ressentir l’actuel ministre de l’Intérieur face à ce mouvement protéiforme naissant dans un contexte d’effort réel et de respect des engagements pour la police et la gendarmerie nationales, après une période au cours de laquelle nos institutions ont été si instrumentalisées, si maltraitées. La simple honnêteté intellectuelle devrait nous obliger à le reconnaître. Là où les effectifs et les budgets fondaient comme neige au soleil, dégradant considérablement les conditions de travail des policiers, nous voyons les écoles de police tourner à plein régime et les équipements nouveaux arriver de façon continue dans les services. Pourtant, jusqu’ici, cela n’a pas suffi. Et les millions annoncés, encore très récemment, n’y suffiront pas non plus, j’en fais ici le pari.

Car notre institution est bien malade, plus grand monde ne semble aujourd’hui en douter. Et l’énergie que développe le malade à tenter de pratiquer son autodiagnostic, en veillant scrupuleusement à se tenir aussi loin que possible de celles et ceux qui pourraient apporter un avis médical éclairé, n’est sans doute pas le moindre de ses symptômes. C’est, j’en suis intimement persuadé, le cruel constat qui s’impose à nous tous.

Alors que des champs immenses de recherche ont été ouverts ou demandent à l’être sous condition que nos portes et nos fenêtre s’ouvrent également ; alors que nous ressentons que ce qui mine notre institution c’est avant tout la politique imbécile du chiffre, accompagnée de son cortège de management violent, infantilisant et méritocratique ; alors que l’urgence serait de nous interroger sur l’avènement de moyens permettant de redonner du sens au métier de policier ; malgré cela et bien d’autres choses encore donc, nous continuons chimériquement à croire que le bonheur ne peut être trouvé que dans la fiche de paye. Nous continuons collectivement à nous persuader que nos bourreaux sont avant tout à l’extérieur. Il y en a, bien entendu. Mais le principal ennemi de notre profession n’est-il pas à chercher dans son propre miroir ?

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir tiré le signal d’alarme depuis quelques années maintenant, à tous les niveaux de l’institution auxquels j’ai eu accès. Hélas, notre administration est capable d’une force d’inertie considérable lorsqu’il s’agit ne serait-ce que de réaliser une simple évaluation indépendante de ses politiques publiques. Le bilan et surtout le baromètre social sont disponibles depuis quelques années maintenant. Mais quelles ont été les mesures prises pour pallier aux amers constats dont ils sont porteurs ?

Il n’est jamais trop tard pour analyser, réfléchir et proposer. Trois chantiers, entre autres choses, me semblent relever d’une urgence absolue afin de pallier aux maux que j’ai précédemment évoqués.

La chose la plus urgente est, de mon point de vue, de mettre fin à la pratique méritocratique en supprimant les primes dites « de résultat exceptionnel » et « de responsabilité et de performance ». Notre profession a besoin de cohésion. Ces primes apportent tout le contraire. Une organisation syndicale a enfin pris la décision de demander l’ouverture de ce chantier. Sans grande réussite pour le moment hélas. Il faut persévérer.

Le second chantier consiste à trouver le moyen de redonner aux décideurs de tous grades la capacité de dire « non ». Aussi singulier que cela puisse paraître, je reste persuadé que cela lèverait de nombreuses souffrances, à tous les niveaux de notre institution. Quoi de pire que des chefs de tous niveaux qui se contentent de faire exécuter à l’échelon inférieur l’ordre qui vient de l’échelon supérieur, sans aucune capacité de réflexion et d’intelligence ? Plus personne ne semble aujourd’hui s’étonner qu’on attribue un parapluie à ce fonctionnaire à qui on demande d’arroser le jardin et qui a l’outrecuidance de faire remarquer qu’il pleut ! Quoi de mieux pour créer de la souffrance à tous les étages que ces méthodes déshumanisantes ?

Pour terminer, le dernier chantier, et pas des moindres, consisterait à ouvrir de façon réelle et effective notre ministère au monde de la recherche (sociologie, psychologie, histoire…). Combien d’étudiants, de thésards ou de chercheurs indépendants se voient répondre négativement lorsqu’ils sollicitent notre ministère pour leurs travaux ? Pourtant, qui mieux que les acteurs de ce monde académique pour parvenir à une analyse objective et fine des forces et des faiblesses de notre institution républicaine ? Pas certain que toutes leurs conclusions nous soient très agréables tant elles ne consisteront sans doute pas à nous dire ce que nous avons envie d’entendre. Pourtant, même si la parole du malade est importante – elle doit être écoutée et entendue ! – je ne suis néanmoins pas persuadé qu’elle se suffise à elle-même pour établir l’indispensable diagnostic.

 

 

« Aux origines du malaise policier » par Christian Mouhanna, directeur du CESDIP

https://theconversation.com/aux-origines-du-malaise-policier-67883

 

« Police : le corps meurtri » par David Courpasson, professeur de sociologie à l’EM Lyon et Vanessa Monties, professeure à l’INSEEC à Lyon via Libération

http://www.liberation.fr/debats/2016/10/28/police-le-corps-meurtri_1524480

 

« Je suis gardien de la paix et opposé aux manifs de policiers actuelles » par David Paufert, Gardien de la paix et OPJ à Mulhouse

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/je-suis-gardien-de-la-paix-et-oppose-aux-manif-de-policiers-actuelles_1845677.html

 

« Police et population : pour des relations de confiance » par Jacques de Maillard, Adrien Maret, Matthieu Clouzeau, Virginie Malochet et Lanna Hollo via La Fondation Terra Nova

http://tnova.fr/rapports/police-et-population-pour-des-relations-de-confiance

 

« Revendications policières : le crash-test » par Louise Fessard, journaliste à Mediapart

https://www.mediapart.fr/journal/france/261016/revendications-policieres-le-crash-test

 

« Les manifestations de policiers : la parole est à… » par @Repris2Justess sur le blog de Chris_pj alias @PJ_un_jour

http://blog.francetvinfo.fr/police/2016/10/27/les-manifestations-de-policiers-la-parole-est-a.html

 

« Policiers : les raisons de la colère » par Lucas Valdenaire et Antoine Guerrier sur le site de France Culture

https://www.franceculture.fr/droit-justice/policiers-les-raisons-de-la-colere#

 

« Policiers et gendarmes tués ou blessés en 2015 » par Marie Clais, chargée d’étude à l’ONDRP

http://laurent-mucchielli.org/index.php?post/2016/10/29/Policies-et-gendarmes-tues-ou-blesses-en-2015

 

 

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