Rassemblez-vous mais sans moi

Ce mercredi 15 mars 2017 à 14 h 00, le syndicat au sein duquel je milite toujours un peu organisait un rassemblement devant le Palais de justice de Paris, afin de remettre en question la condamnation d’un policier par la Cour d’assises d’appel. Je n’ai pas répondu à cet appel. Je ne me suis pas rendu boulevard du Palais. Je n’étais présent ni physiquement, ni moralement d’ailleurs.

Lorsque je lis, sur le site d’une chaine d’information publique, le titre suivant : « Paris : un syndicat de policiers appelle à manifester contre une décision de justice », je me dis que le syndicalisme que j’ai toujours suivi loyalement s’engage, pour cette fois hélas, sur une voie qu’il m’est impossible d’emprunter.

J’ai tenté de suivre l’affaire judiciaire dont il est question depuis la commission des faits jusqu’à la décision d’appel en passant par l’acquittement en première instance. Si je n’ai jamais eu accès au dossier ni aux audiences elles-mêmes, j’ai pu prendre connaissance de nombreux comptes rendus d’audience, publiés dans par la presse. J’ai essayé d’appréhender, aussi, les conditions difficiles dans lesquelles notre collègue a fait usage de son arme, bien loin des manuels théoriques ou même des exercices pratiques réalisés en formation initiale ou continue.

J’ai toujours affirmé, en outre, mon souhait de voir ce type de situation, extrêmement tendue, prise en compte par les juridictions pénales lorsque la responsabilité des policiers est engagée. J’ai souhaité que le policier concerné puisse bénéficier d’une enquête digne de ce nom et d’un procès équitable, menés à bonne distance de la clameur publique. J’ai milité, enfin, pour que ce collègue puisse continuer à exercer ses fonctions au regard des circonstances dangereuses et complexes dans lesquelles s’est déroulée l’intervention.

Après une semaine d’un procès au cour duquel chacune des parties a pu faire valoir ses arguments, la Cour d’assises a rendu sa décision. Faute, semble-t-il, de témoignage permettant d’en corroborer les conditions, la légitime défense n’a pas été retenue en deuxième instance comme elle l’avait été en première. Néanmoins, le quantum de la peine semble tenir compte des circonstances dans lesquelles le policier a fait usage de son arme. Enfin, notre collègue pourra, sauf revirement surprenant de l’administration police, poursuivre sa carrière au sein de notre institution.

Et quoi qu’on puisse penser de la vérité judiciaire au regard de la complexité des faits, la justice est passée. De cette triste affaire, restera la mort d’un homme par les tirs d’un policier dont la carrière et la vie privée ne seront – quelle qu’aurait pu être la décision de la cour d’assises d’ailleurs – plus jamais comme avant. Je forme des vœux pour qu’il sache se reconstruire, loin des quelques vociférations de ceux qui n’attendaient pas justice mais vengeance.

Dans ces conditions et ce contexte, le rôle d’un syndicalisme républicain n’est, de mon point de vue, certainement pas d’aboyer avec la meute en dénonçant un « un acte de défiance » de la part de l’institution judiciaire, « une condamnation scandaleuse » ou encore la « stigmatisation de l’institution policière » par la magistrature.

Choisir cette réaction c’est, dans un premier temps, feindre d’ignorer que c’est un jury populaire qui s’est prononcé, à deux reprises, fut-ce de façon contradictoire. Et les décisions successives ont été arrêtées, à l’issue de deux périodes d’une semaine de procès chacune, après de longs débats, un réquisitoire de l’avocat général et des plaidoiries de la partie civile et de la défense. Nous sommes loin, ici, des errements reprochés à la pratique de la comparution immédiate. Il me semble intéressant, pour éclairer mon propos, de relire le contenu d’un des plus beaux articles du code de procédure pénale, l’article 353, lu par le président de la cour d’assises juste avant que les jurés se retirent pour délibérer : « Sous réserve de l'exigence de motivation de la décision, la loi ne demande pas compte à chacun des juges et jurés composant la cour d'assises des moyens par lesquels ils se sont convaincus, elle ne leur prescrit pas de règles desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preuve ; elle leur prescrit de s'interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé, et les moyens de sa défense. La loi ne leur fait que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : "Avez-vous une intime conviction" ? »

Choisir ce mode de réaction c’est – mais peut être aurais-je du commencer par-là – choisir la solution de facilité, en flattant les instincts les plus bas. Dire aux policiers, ces grands oubliés de la République, ce que certains au moins ont envie d’entendre, par confort intellectuel ou par conviction, est-ce là le rôle d’un syndicalisme de progrès ? Le rôle de notre syndicalisme ne se retrouverait-il pas davantage dans la construction de véritables réflexions sur les causes profondes du malaise policier, sur la perte de sens de toute une profession ? Le chantier est immense et, si des responsabilités existent, elles ne me semblent pas se concentrer du côté de l’institution judiciaire.

Choisir cet axe de politique syndicale c’est, enfin, donner du crédit à ces élus qui, pour camoufler leur impuissance et l’inconsistance de leur projet, se sont permis, pendant des années, de surfer sur les peurs et les haines, en montrant du doigt une institution judiciaire qu’ils ont largement contribué à désarmer. Et lorsque des petits politicards, qui prétendent pourtant aux plus hautes fonctions de l’Etat, se permettent ainsi de déconsidérer les fondements même de notre République, le rôle du syndicalisme pourrait (devrait ?) consister à participer, par ses réflexions, ses positionnements et ses propositions, à la consolidation des digues qui sont aujourd’hui loin d’être infranchissables pour tous les populismes.

D’aucuns considéreront sans doute mes propos comme une attaque ad hominem contre le secrétaire général ou contre les dirigeants de l’organisation syndicale à laquelle j’appartiens. Libre à eux de le penser. Il n’en est pourtant rien. Mes propos, aussi durs qu’ils puissent paraître, sont ceux d’un camarade de combat qui pense que les principes qui ont guidé nos fondateurs se trouvent écornés par l’utilisation de mots et de pratiques que je réprouve. Je note d’ailleurs que les propos tenus devant le palais de justice, cet après-midi, ont été bien plus mesurés que ceux qui appelaient au rassemblement. Je forme simplement des vœux pour que ma parole permette d’éclairer très modestement le chemin.

 

L’historier Timothy Snyder, dont j’ignorais l’existence et les travaux avant de lire une de ses tribunes dans l’édition du journal Le Monde du mardi 7 mars dernier, rappelait que « c'est avec l'incendie du Reichstag [le 27 février 1933] qu'Hannah Arendt dit avoir "cessé de croire possible d'être un simple spectateur". Je ne pouvais, sur cette journée d’action, demeurer un simple spectateur.

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