Hommage à Pierre Péan

Sous couvert de relativiser un traitement médiatique un peu trop favorable, certains ont ouvertement sabré le champagne avant même la fin des obsèques, abandonnant sans vergogne leur masque de pseudo-humanistes pour révéler le vrai visage de leur sectarisme. C'est l'hommage du vice à la vertu. Écoutons donc quelqu'un qui l'a bien connu, Christophe Nick.

Pierre Péan repose maintenant en paix. Nous étions très, très nombreux autour d'Odile, Raphaelle et Grego. Plusieurs d'entre vous m'ont demandé la copie du texte que j'ai lu. Ce n'est pas une lecture obligatoire...

Nous avons tous notre Péan. 

Pierre avait si bien cloisonné sa vie qu’au fond, des pans entiers du Patron restent un mystère pour chacun d’entre nous. Les mystères qui nous font fantasmer sur ses sources et ses fréquentations, bien sur. Mais aussi les mystères de sa propre vie, cette somme d’intimités qu’il rangeait pudiquement au rayon confidentiel de sa générosité.

Avec mon Péan à moi, tout commençait toujours par un coup de fil, en prenant le temps de dire des quantités de bêtises qui nous faisaient bien rire.

Vendredi dernier, ç’aurait dû être comme ça :

Dring
  “- Oui Christophe


-Patron, je te dérange pas ?

-Faut que je te parle…


- Calme-toi, que se passe-t-il…


- T’as pas vu passer le communiqué de l’Élysée ?


- Quel communiqué? Ça parle de quoi ?
-

-Tiens toi bien: Macron vient de publier ton éloge funèbre!


- Oh! Pas possible! Macron?


- Ouiiii! Il te rend hommage et il en fait des tonnes!


- Tu déconnes!? C’est officiel?


- Communiqué de l’Élysée! Avec le logo et tout et tout! En ligne sur le site de la Présidence de la République!


- Attends, attends… Je prends pas trop de coups au moins?


- Pas du tout, c’est mielleux et cire pompe comme il faut, et en plus c’est bien foutu!


- Tu veux dire que je peux le lire? Sans avoir à m’enterrer?


- Tu l’imprimes et tu l’encadres. Y’a même le fusil à tirer dans les coins sur Plenel!


- Oulala, ça va encore me retomber dessus!


- Mais non, tu t’en fous maintenant, c’est juste à hurler de rire!


- Ah c’est trop bête, j’ai justement un problème d’imprimante, j’attends Grégo, il ne va pas tarder…


- T’es quand même incroyable Pierre, t’as encore réussi ton coup! Comment t’as fait pour te faire cirer les pompes par Macron?

 
- Hé hé hé, tu voies, le vieux en a encore sous la pédale…


- Arrête! Me dis pas que tu l’as vu avant de partir !


- Hé hé hé! Mon ami Emmanuel va maintenant travailler pour nous!


Et ça je le sais, j’en suis sûr, il aurait dit ça, et on aurait éclaté de rire.

Oui, parce que parmi tous les codes à triple tiroir de Pierre, il y avait celui de l’auto-dérision : quand il fréquentait un puissant, Pierre nous en parlait en citant le Prénom précédé du mot Ami prononcé ironiquement. Alors mon ami Jacques m’a dit… Au fait, mon ami François m’a écrit… Mon ami Laurent, mon ami Jean-Yves, mon ami Edouard… Auto-dérision, et en même temps, toujours une petite pointe d’orgueil. 

Et cet orgueil là nous faisait fondre.

Il faut avoir lu “L’accordéon de mon père” pour comprendre. Le descendant de Chouan, le petit fils du bucheron breton, le fils de l’ouvrier coiffeur de Sablé, celui qui enfant s’extasiait devant la belle orange offerte comme unique et précieux cadeau de Noël pouvait vraiment être fier de lui. Si ses yeux brillaient autant, c’est parce qu’il réalisait un fantasme d’enfant, celui de Tintin, seul au royaume de Syldavie, qui remontait la grande salle de réception du Roi Ottokar 1er, alors que vingt pages plus tôt la garde l’avait jeté comme un mal propre.

Tout était normal, finalement ! Il n’y avait pas de revanche sociale chez Pierre, ni haine, ni fascination, ni exécration.

Rien que l’immense lucidité de ceux qui savent d’où ils viennent, l’espièglerie des gens qui aiment faire de bons tours, la jubilation de s’assoir à la table des rois après les avoir mis à poil.

Comment entre-t-on à Sciences Pô quand on sort du salon de coiffure de son père ? Comment nait à Sablé sur Sarthe l’ambition d’être un écrivain reconnu ? Comment réussit-on à devenir le modèle de plusieurs générations de journalistes en étant parti de rien ?
Il faut chercher du côté des hommes révoltés, au sens d’Albert Camus: “Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, écrivait Camus en 1951, la révolte joue le même rôle que le “cogito” dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence”.
La révolte de Pierre n’était pas excitée, impulsive, romanesque. Elle était granitique, forgée par les valeurs fortes des “bon pères” comme il disait, où la figure christique, celle du prophète cloué sur la croix à qui la foule jette des pierres, poussée par des Ponce Pilate qu’il découvrira mondialisés, ouvre à la conscience politique.
Pierre était assez simple, au fond. Le révoltant le révoltait, vraiment. Il déclenchait sa soif de comprendre: Pourquoi c’est comme ça? Pourquoi fait-on subir cela à celui-ci ? Pourquoi celui-là a fait ceci ? Comment en est-on arrivé là?
C’était ça, son moteur. Il savait que pour être efficace, il fallait déchirer les apparences, mettre à jour la face cachée des choses. Et bosser, bosser, bosser. Sa révolte était graduée. Elle commençait invariablement par un très sentencieux « Ça c’est pas bien, j’aime pas ça ». Elle s’accentuait quand il arrivait au stade « Ça c’est vraiment dégueulasse ». Il entrait en action quand il en arrivait à « Ça, on ne peut pas laisser passer ». Et hop, un dossier qui s’ouvrait. Des pistes qui se dessinaient. Et des archives dans lesquelles il se délectait. Son ennemi intime était l’évidence qui n’explique rien, le stéréotype qui abruti, le préjugé qui asphyxie. Il pouvait changer d’avis en chemin. Il admettait pouvoir se tromper. Sa force était un triptyque : l’honnêteté, la bienveillance, la perspicacité.
Ah Pierre ! Après le communiqué de l’Élysée, j’allais te passer un autre coup de fil. 

Comment, t’as pas vu l’avalanche de commentaires sur les réseaux sociaux? Mais Pierre, rouvre les yeux! On ne parle que de toi ! En bien ! Les gens sont tristes ! Ils te respectent énormément! Je vais même te dire : tu les a touché, ils sont émus, tu fais partie de leur paysage, tes livres leur ont fait… du bien ! Tu te rends compte ? Tu t’es senti si souvent isolé, alors que tant de gens t’admiraient ! Pour eux, tu incarnais le combat pour la vérité, sans peur, le type tout seul qui ose, quoi qu’il t’en ait coûté.
Tu ne l’as jamais su. Tu ne l’avais pas compris. Tu ne voyais que les jeteurs de pierre, que les lyncheurs, que les chiens qui chassent en meute. Tout le monde te croyait invulnérable. Qui savait vraiment à quel point les coups t’atteignaient ?
Je t’aurai évidemment appelé après la crotte de merde pondue dans Libé samedi par celui dont le métier est de flinguer l’homme du jour. Je t’aurai rappelé après avoir lu la nécro que le Monde t’a réservé, mal exécutée par le permanencier de service qui n’a pas lu un demi livre que tu as écris, sans doute qu’ils étaient trop gros et qu’il n’avait pas que ça à foutre. Le pauvre.
Rien ne t’aura été épargné. Pour ces haineux, tu as été en même temps agent de Kadhafi et agent de la CIA, de la DGSE et parfois du KGB, ennemi de la France et en même temps national-républicain, antisémite, négationniste, guévariste et révisionniste, tiers-mondiste colonialiste, trop à gauche et tellement de droite, suppôt des curés et franc mac notoire, à la fois tueur de Mitterrand le socialiste et dernier défenseur de Mitterrand le pétainiste, payé par Chirac malgré Djouhri. Je ne sais même plus comment Arfi et Laske avaient réussi dans Médiapart à te faire endosser le costume d’opposant à Omar Bongo vendu à son fils Ali Bongo alors que celui-ci te poursuivait en diffamation. Ni comment Le Monde s’était contorsionné pour te transformer en trafiquant de matières nucléaires dans le centre de l’Afrique. Le pompon, c’est quand l’apparatchik en culotte courte de SOS Racisme t’a intenté un procès en racisme. Le même apparatchik qui s’était fait connaître pour avoir refourgué les montres et stylos de luxe de Julien Dray…Pour bien pimenter le tout, il avait recruté l’avocat de Charles Pasqua dans l’affaire de l’Angolagate !
Tu les as rendus chèvre, Pierre ! On a fait ce qu’on a pu pour TF1, tu as remis le couvert avec Philippe Cohen pour Le Monde. Ça va, tu as fait l’essentiel, on ne va pas en plus démontrer que les petits cons ne sont jamais que de gros connards.
Désolé, mais ça fait du bien ! 
On est entre nous, on peut éviter les détours.
Pierre.
Nous n’irons plus ensemble au tribunal. On se régalait à l’avance du procès à venir, prévu début 2020, intenté par Alain Orsoni, offusqué que dans le film « Mafia et République », Michel Debacq ait osé prétendre que ce parrain corse était un parrain corse. On ira pour toi, avec Florence Bourg, Christophe Bouquet et Vanessa Ratignier, pour reformer une énième fois l’armée de Dumbeldor.
Maintenant, entre nous, il y avait l’autre Pierre. Celui qui se levait à deux heures du matin pour aller chercher à Roissy un opposant africain, celui qui dépannait les pendus de quelques billets de 100, celui qui trouvait du boulot aux errants, une planque au bout du monde pour les Jean Valjean d’aujourd’hui, un bon hôpital pour les mal soignés, un sujet pour les journalistes peu inspirés, un informateur pour les enquêteurs dans l’impasse…
La générosité de Pierre fuyait la reconnaissance, qui le gênait franchement. Il avait cette pudeur de paysan, quand les mots qui touchent ne doivent passer que par les yeux, quand la main s’attarde plus longtemps qu’il ne faut, et qu’il faut s’interdire d’être submergé par l’émotion. Pierre nous obligeait au non-dit, et franchement, c’était délicieux : la racine de toutes les fidélités.
Et voilà le résultat, Pierre. Regarde nous.
Vois ici tous ceux à qui tu as tendu la main, tous ceux qui te doivent un peu d’honneur, un peu de justice, un peu de considération. Vois tous ceux que tu as révélés à eux-mêmes. Vois ceux que tu as choisis.

Nous sommes tous là pour te dire, tout simplement, et en toute impudeur: si tu savais comme nous t’aimons !

Odile. Les petits enfants ont besoin de toi. Nous, nous avons besoin de tes poèmes. De tes confidences. De ton écoute et de tes si doux conseils. De ton infinie tendresse et de ta fougue enflammée. S’il te plait, continues à me traiter de bobos attardé, gave-moi de tes tartes surdosées aux figues des Chapelières, je referai un gigot de 7 heures et nous reparlerons de Dieu dans tout ça. Ça me manque !

Grégo, Raphaëlle : nous savons, nous trois, ce qui nous relie. Rien n’a changé. Sauf cette intolérable solitude, que nous allons maintenant partager.
Le flambeau est là. 
Nous allons le reprendre. 
Nous le transmettrons précieusement à nos enfants. 
Nous serons fiers. Droits. A notre place. Toujours à l’ombre de Pierre.

Hommage à Pierre Péan rendu par Christophe Nick le 1er Août à Bouffemont

https://www.facebook.com/christophe.nick.1/posts/10218372895347431

 

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