Affaire Ramadan: du bon usage du complotisme

Tariq Ramadan aurait-il commis le pire tandis que certains pensaient qu'il était le meilleur? L'affaire est désormais dans les mains de la justice. En attendant qu'elle tranche, les insultes volent bas sur les réseaux sociaux, et même sur Mediapart. Racisme caché, islamophobie sournoise, entrisme supémaciste, sionisme larvé, tout le monde est coupable de tout. Sauf Ramadan, bien sur...

Évidemment, il faut se garder de porter atteinte à la présomption d'innocence, même si l'on ne sait pas exactement de quoi il s'agit. À ce sujet je conseille l'excellent billet de Me Eolas, écrit en 2009: Pour en finir une bonne fois pour toute avec la présomption d'innocence qui souligne l'origine politique du délit d'atteinte.

Ceci étant dit, s'il y a une chose qui n'est pas l'objet d'une interdiction, c'est la proclamation publique de l'innocence de quelqu'un par tous les moyens, même les plus audacieux intellectuellement. Tout le monde prétend laisser la justice faire son travail mais certains rappellent l'instant d'après que cette histoire arrange bien certains milieux. Tout le monde proclame son respect des droits de la femme mais d'autres s'interrogent sur les motivations des victimes. Tout le monde constate que les réseaux sociaux déversent des tombereaux d'injures machistes mais d'aucuns se demandent si tout ça ne serait pas une provocation. Bref, l'unanimité est acquise sur le fait que Tariq Ramadan est présumé innocent aux yeux de la loi mais il y a tout de même une catégorie particulière de gens qui estiment qu'en attendant, il convient d'examiner un certain contexte.

Il se dit que toute cette affaire est une machination dont les auteurs restent à déterminer exactement. On constate même que certains ont déjà trouvé la clef de l'énigme, soit en étudiant la personnalité des plaignantes, soit en invoquant les ennemis puissants qui œuvrent dans l'ombre à la perte de Ramadan. Voire même ceux qui cherchent à nuire à l'islam à travers lui.

À ce sujet, je tiens à mettre en garde contre toute conclusion hâtive. L'histoire nous enseigne qu'en matière de coups tordus l'ingéniosité humaine n'a guère de limites et que les stratégies à l'œuvre viennent parfois de loin. Pour déterminer ce qui se passe en coulisse, nous allons donc devoir emprunter les mécanismes de pensée qui guident un certain nombre d'exégètes et presser les faits au moyen desdits mécanismes jusqu'à ce qu'ils aient livré tout leur suc venimeux.

Assez tergiversé, la première chose à admettre est que tout ceci résulte forcément d'un complot. Et comme il n'y a que le premier pas qui coute, nous voilà partis pour les contrées obscures de la manipulation de l'opinion. Avis aux âmes sensibles, éloignez-vous du poste ou, au moins, envoyez vos enfants se coucher.

D'emblée, si l'on considère le positionnement de Tariq Ramadan comme une sorte de médiation visant à nous protéger d'un islam archaïque et radical, le premier suspect qui nous apparait est forcément cet islam rétrograde lui-même, frustré de se voir privé de son influence. Alors que la violence flambait dans les banlieues et que certains auraient pu se tourner vers le salafisme, voire même vers le jihadisme, la parole apaisante et suave de l'islam civilisé est venue s'interposer dans une audace interprétative ayant notamment conduit à proposer ce fameux moratoire sur la lapidation qui restera éternellement dans les mémoires comme un pas décisif vers la modernité. Connaissant le manque de fair play des intégristes, il y aurait là un mobile tout trouvé.

Je dois le dire immédiatement, cet étage du complotisme, quoique prometteur, reste assez rudimentaire. Il faut bien comprendre que derrière tout ça, il y a forcément le Mossad infiltré qui pousse à la roue. Il faut être bien naïf pour ignorer l'action maléfique des ses agents dans tous les recoins de la planète. Vous pouvez être sur que dès qu'il se passe un truc pas clair, les twin towers, l'attaque contre Charlie ou le diner annuel du CRIF, il y a de fortes chances pour que le renseignement hébreu soit dans les parages. D'après Flavius Josèphe, il est même possible qu'ils aient quelque chose à voir avec la crucifixion de Jésus.

D'ailleurs énormément de commentateurs, sur les réseaux sociaux comme sur Mediapart, ne se sont pas laissés avoir et ont directement évoqué l'hypothèse sioniste. Saluons la clairvoyance de ces esprits toujours prêts à dévoiler les manœuvres sournoises des squatteurs de la Palestine, habitués à revêtir jusqu'aux masques de l'ennemi pour mieux accomplir leurs sombres desseins et leurs basses besognes.

J'ai noté, par exemple, ce commentaire:

Mais qu'est-ce que le lobby sioniste vient faire là-dedans, me direz-vous ? Simple : a qui profite le crime ?

On le trouve ici:

Pas mal, non? Voilà un modeste observateur de la vie publique qui, par le simple truchement de la méthode hypothético-déductive a percé à jour une partie du mystère.

Cet effort intellectuel courageux ne doit cependant pas s'arrêter en si bon chemin, sous peine de ne pas dévoiler l'obscure conjuration dans son intégralité. Un peu d'histoire est nécessaire.

Comme nous le savons, l'URSS fut pratiquement le premier pays à reconnaitre Israël. Et sans son influence, l'ONU n'aurait sans doute pas adopté le plan de partage de la Palestine. État donné l'hétérogénéité démographique, voire politique, de l'Israël des débuts, et comme il s'agit au départ d'une démarche de création anti-coloniale, il est tout à fait envisageable qu'une certaine porosité ait pu permettre aux agents communistes d'accéder aux services de renseignement de l'état hébreu. C'est un truc qui se voit souvent dans les services secrets: je t'infiltre, tu m'intoxiques, je te promène, tu me manipules. Il y des agents qui ne savent même plus s'ils sont doubles, triples ou quadruples et qui sont obligés d'écrire des romans à clef sous pseudonyme pour se rappeler discrètement qui est leur véritable employeur. Et puis, imaginez un gars qui se dit victime de persécutions, qui va se méfier de lui? En fait, ce fut certainement un jeu d'enfant, comme dans le cas de Markus Klinberg.

Faut-il en conclure que Tariq Ramadan soit victime d'une opération communiste fantôme? L'idée, quoique surprenante ne manque pas de charme. Il est évident que les communistes n'ont jamais digéré l'humiliation afghane. Mais avons-nous pour autant sondé le fond ultime de l'affaire? Comment le défunt régime stalinien pourrait-il nuire de nos jours alors qu'il n'est même plus un spectre mais plutôt un ectoplasme?

En fait, il faut savoir que les contacts des dirigeants sionistes avec le pouvoir stalinien dataient déjà de la période du pacte germano-soviétique. Ivan Maïsky, ambassadeur soviétique à Londres, en parle dans son journal à la date du 3 Février 1941. Il est donc tout à fait possible que des agents provocateurs du régime nazi se soient insinués dans l'appareil soviétique et aient voulu saisir l'occasion d'appliquer l'hypothèse initiale d'Hitler qui était d'expulser les juifs d'Allemagne. Certes, cet aspect de l'histoire est peu documenté mais on sait désormais que Béria a joué un jeu trouble avec tout le monde, y compris avec le leader nationaliste Petlioura, lui-même quelque peu mouillé dans de sordides affaires de pogroms. Encore une fois, les services secrets, c'est le grand mélange. Amaik Koboulov, résident du NKVD à Berlin en 1941, fut largement intoxiqué par une taupe nazie, le journaliste letton Oreste Berlinks. Il est donc parfaitement possible qu'au moment du pacte, les agents nazis étaient déjà infiltrés depuis si longtemps qu'ils en étaient encore aux objectifs d'expulsion des juifs alors que la solution finale était déjà en place. En tout cas, ils n'eurent donc aucun mal à mettre en confiance les espions juifs en leur présentant l'affaire comme un moyen de sauver leur coreligionnaires restés en Europe. Ils auraient donc simplement transité par le NKVD. Un bon complotiste ne manquera d'ailleurs pas de remarquer que les communistes sont souvent bien implantés dans les transports.

Il serait donc probable que toute ce mic-mac soit en fait dû à l'influence de nazis, sans doute trop vieux aujourd'hui pour agir directement mais ayant probablement essaimé dans divers services secrets. On comprendrait alors mieux pourquoi toute cette affaire est cousue de fil noir.

Malgré tout, il faut se défier des hypothèses trop faciles, même si elles semblent séduisantes. En fait, il reste tout de même une hypothèse qui n'a pas été envisagée. Connaissant le palmarès de Mediapart en matière d'investigation, je m'étonne que personne n'y ait encore songé.

Il y a en France un personnage extrêmement douteux qui a fait la preuve de sa capacité à circonvenir énormément de gens par son bagout et sa capacité à monter des affaires douteuses. Eh oui, jusqu'ici nul n'avait songé à Nanard car nous étions obnubilés par ses histoires d'arbitrage. Mais quand on sait de quoi il est capable, qu'est ce qui nous dit qu'il n'a pas rencontré à Marseille des descendants de collabos gestapistes encore en cheville avec des nazis au sein des cellules dormantes du Kremlin, elles mêmes connectées au Mossad et accédant par ce biais aux réseaux salafistes?

L'affaire prendrait donc une tout autre tournure car on sait que Nanard visait la mairie de Marseille. Et comme l'électorat marseillais est composé d'un nombre non  négligeable de musulmans, sans doute aura-t-il cherché à se ménager un moyen de pression sur un des leaders de la communauté, téléguidant contre lui des accusations machiavéliques. Malheureusement, comme souvent dans ce genre d'histoire, Nanard ayant un peu perdu la main pour raison de santé, l'affaire lui aura échappé et le coup sera parti tout seul pendant qu'il nettoyait son arme médiatique.

Voilà selon moi, le fin mot de l'histoire, et il a l'avantage de réconcilier ceux qui voient la main provocatrice des identitaires et les manigances sionistes dans les insultes et les menaces qui pleuvent sur Henda Ayari. Certes, ce fut long et difficile mais, comme on le voit, il ne faut jamais désespérer du complotisme.

C'est moi qui vous le dit, pourquoi vouloir absolument aller débusquer la bêtise et l'incompétence là où une bonne théorie du complot fait parfaitement l'affaire. Regardez par exemple pour l'assassinat de Rafik Hariri. Qu'avaient dit les syriens? C'est justement parce qu'on pense que c'est nous qui avons fait le coup que ça prouve que ce n'est pas nous.

C'est ça qu'il y a de bien avec le complotisme: quoi qu'il advienne, il ne faut jamais prendre en compte la plainte d'une victime mais uniquement considérer l'intérêt des ennemis du mis en cause pour en déduire qu'il est victime d'une machination.

Conclubiote médiapartien, tu as parfois du mal à convaincre tes interlocuteurs? Au fond de toi, tu es persuadé d'avoir raison mais tes faibles capacités argumentatives ne te permettent pas d'emporter le morceau lors de l'échange?

Ne néglige pas l'hypothèse complotiste, elle est faite pour toi. En peu de temps et sans entrainement particulier, elle fera de toi un redoutable polémiste qui clouera le bec à tous ceux qui croiseront ta route. Ton maitre mot? False flag. Ta maxime? Si c'est clair, c'est qu'on vous a mal expliqué. Ta méthode? Ne jamais s'arrêter aux faits mais toujours les passer au crible de l'hypothèse invraisemblable, justement parce qu'elle est invraisemblable et que c'est la meilleure des couvertures.

 

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