Racisme? Racisme? Ou racisme?

La scène se passe à Marseille, en 2014, rue Pavillon, juste à côté de cette librairie nommée l'Odeur du temps, où l'on trouve à peu près tout le nécessaire pour penser à gauche. Le crieur, par exemple. J'ai rendez-vous avez un vieil ami qui fréquente assidument le lieu. Il fait beau, il doit être environ 16 heures.

I) Scènes de la vie provinciale à l'heure systémique.

 

Soudain, je vois deux hommes arriver en courant, l'un poursuivant l'autre et criant au voleur, arrêtez-le. Le fuyard est maghrébin et vient visiblement de commettre un larcin. En tant que citoyen de gauche, et bien que je déplore les incivilités, je n'aime pas intercepter les individus racisés. Mais là, c'est différent: le poursuivant est un noir, donc lui-aussi racisé. Voilà donc un cas de conscience, une sorte de vide juridique: comment traiter les différends entre racisés?

Par commodité, nous les appellerons racisé I et racisé II. J'espère que vous suivez.

Racisé I voit que je m'apprête à l'alpaguer, il jette le portefeuille à terre pour faire diversion. Évidemment, je le ramasse et le tends à racisé II, accompagné de quelques mots réconfortants destinés à l'aider à faire baisser la tension.

Figurez-vous que Racisé II ne veut pas s'en tenir là. En fait, l'affaire se passe au moment même ou je vais démarrer ma moto.

Racisé II, apercevant immédiatement l'opportunité, me demande de le prendre comme passager et de poursuivre Racisé I. Vous savez ce que c'est, une fois l'acte civique enclenché, on est pris dans sa logique.

Du coup, je me retrouve à traquer un arabe avec un noir comme passager. La scène est quelque peu surréaliste.

Racisé I ayant traversé la célèbre Canebière qui finit désormais aux environs de Bételgeuse, il nous entraine dans des petites rues du quartier autrefois dit arabe. Sa dénomination cadastrale exacte est en fait Belsunce, du nom d'un célèbre évêque qui, en 1720, exorcisa la peste du haut du clocher des Accoules. Il conclut par le célèbre nihil timendum est qui fut traduit à l'usage du bon peuple par on craint dégun. Certains courants historiographiques voient dans cet épisode la matrice idéologique de l'esprit ultra qui règne sur le virage sud du stade vélodrome. On trouve d'ailleurs dans un des prêches de Belsunce la phrase vesperi ignis tibi admoverum(*1).

Mais revenons à Racisé I: le voilà qui se réfugie dans un café. Je reste un peu en retrait et mon passager noir descend, essayant de l'attraper. Pas de chance, les clients du bar sont toujours malencontreusement au milieu entre lui et Racisé I, qui reprend sa fuite.

Alors je dis à mon passager: écoute, il a eu sa leçon et toi ton portefeuille, on va laisser tomber. D'autant que courser un type dans des rues piétonnes, c'est un coup à se fiche la gueule par terre. Il se range à mon argument et nous nous séparons. Fin de la poursuite, mes nerfs refroidissent doucement.

Au coin de la rue, je m'arrête malgré tout une seconde pour parler avec un commerçant maghrébin, témoin de la scène. Histoire d'engager la conversation, je lui fait part de ma déception de voir un musulman voler, et les autres le couvrir discrètement, alors que tout ça, c'est haram.

Et là, il me dit d'un ton fataliste, mais tu ne vois pas que c'est un bar de clandestins? On n'apprécie pas, nous non plus. Je l'ai salué chaleureusement et j'ai pris congé.

Comble de l'absurde, au cours d'une de ces polémiques dont le Club a le secret, j'ai déjà raconté cette histoire, absolument réelle, à un individu que je ne nommerai pas(*2). Eh bien, le croirez-vous, je me suis fait traiter de mythomane raciste. Comme quoi le mécanisme du déni a encore de beaux jours devant lui dans le psychisme humain.

Pourquoi donc te raconter tout cela, te demanderas-tu. C'est que je te connais bien, hypocrite conclubiote, mon camarade, mon frère.

À l'heure où le monde s'embrase et la forêt amazonienne brule, à l'heure où Erdogan nous oblige à choisir entre l'afflux des migrants et le retour de daesh, à l'heure où Macron ne sait pas encore s'il va revendre toute la France aux fonds de pension américains, ou seulement une partie et l'autre aux chinois, à l'heure ou les gilets jaunes pansent leurs plaies cranio-oculo-maxilo-faciales, ou le féminicide endeuille le sentiment amoureux, où un ancien animateur télé organise un show planétaire à coup de tweets démentiels, je sais bien qu'entre deux tweets, une signature We sign it et un spot d'actu, tu n'as pas de temps à perdre. J'espère seulement suspendre un instant ta course pour t'entretenir d'un sujet d'actualité déjà remplacé dans les news mais toujours actuel. Pardonne-moi d'avoir usé de l'évocation de ces porfiresques tribulations pour capter ton attention.

II) Tiens, voilà du Bourdieu

 

À peu près personne n'a échappé au tapage médiatique concernant la phrase de Thuram en vertu de laquelle les blancs se croient supérieurs et dans laquelle certains ont cru voir la manifestation d'un racisme anti-blancs. Il y a peu, frère Edwy, notre phare avant gauche de la pensée contemporaine décoloniale, celui du conducteur, est revenu sur cette polémique. Il nous nous a donné une de ces vibrantes leçons dont il a le secret concernant le mal à l'état pur. Celui dont procède tout le reste, comme une sorte de source maléfique ou viendraient s'adjoindre les affluents qui charrient les plaies de notre temps. Je veux parler, bien sur, du racisme. En très court, qu'Edwy me pardonne mais nous sommes pressés: le racisme, c'est Hitler.

Les paranos, détendez vous, mon propos n'est pas de réhabiliter Hitler, ni même de justifier peu ou prou le racisme. Mais j'ai constaté qu'à cette occasion les échanges du Club, qui en bonne logique auraient pourtant dû se limiter à de respectueuses prosternations, ont pris un tour quelque peu polémique. Ayant du mal à imaginer, malgré l'activisme numérique dont on les crédite, qu'une horde de néo-nazis squatte les fils de commentaires de Mediapart, j'ai pensé qu'il fallait peut-être chercher, comme souvent, les raisons de cette discorde du côté des définitions. Et sans vouloir le moins du monde émettre la plus infime réserve envers la vivifiante parole de notre estimable guide spirituel, je me suis demandé si sa fulgurante pensée n'avait pas été un peu trop rapide pour les humbles disciples que nous sommes.

Je ne vais pas remonter à Gobineau, ni brosser en détail l'évolution de la pensée ethnocentrique occidentale. Si vous êtes abonné à Mediapart, vous devez pouvoir restituer par cœur un certain nombre de connaissances: la date de la Commune de Paris, l'origine du surnom de Staline ou la pointure des chaussures de Rosa Parks, par exemple. Sinon, allez directement vous abonner à valeurs Actuelles, vous gagnerez du temps et de la tranquillité d'esprit. Je ne vais pas non plus vous infliger le couplet sur la notion de race humaine qui est unique. Si vous n'avez pas terminé l'année scolaire précédente en sachant que même si une chose n'existe pas scientifiquement, la croyance est elle-même une réalité, c'est qu'il y a eu une erreur au conseil de classe.

Le mot racisme désigne en fait trois phénomènes. Tout d'abord le préjugé racial. C'est basique, et ça conduit à catégoriser certains groupes avec des vocables peu élégants dont chacun connait divers exemples. Les représentants des diverses races supposées auraient ou pas certaines dispositions de façon atavique. Selon une légende tenace, par exemple, les pygmées seraient peu doués pour le volley-ball alors que, comme l'ont montré les travaux de l'anthropologie moderne, la hauteur du filet est une variable de type culturel. Dans les expériences où le filet est placé à 20 cm du sol, les pygmées peuvent battre sans peine n'importe quelle équipe de géants scandinaves dopés aux hormones.

Ensuite, le terme racisme pointe un phénomène de type systémique qui est en quelque sorte macro-social, non individuel, et qui découle, au sein d'un espace donné, des rapports entre un groupe majoritaire et un ou des groupes minoritaires. Ainsi défini, ledit phénomène présente une logique qui tend à perpétuer des formes d'inégalité sociale. Ce phénomène systémique n'implique pas l'adhésion individuelle à une idéologie racialiste de la part des membres du groupe dominant. Il peut parfaitement ne pas être conscient. Dans cette acception, c'est le racisme systémique qui fait que malgré des définitions normatives légales promouvant l'égalité, la mobilité sociale sera statistiquement moins facilement ascendante au sein de certains groupes composés par ailleurs de couches sociales à revenus situés dans les strates inférieures.

C'est à cette modélisation qu'on peut rattacher la notion de privilège blanc. Conformément à la fréquence statistique déterminée par le racisme systémique, le fait d'appartenir au groupe social majoritaire impliquerait une facilité supérieure dans l'obtention d'un certain nombre de ressources matérielles et symboliques. Pour les premières, de l'éducation, des emplois et des logements, pour les secondes une considération sociale, un taux de contrôle policier sur la voie publique ou une meilleure communication avec différents acteurs institutionnels.

Troisième et dernière hypothèse, le mécanisme d'altérisation racialisante peut se mettre en place à l'égard de groupes sociaux sans référence ethnique. À la suite d'auteurs comme Colette Guillaumin, on parlera de biologisation de la différence. Comme on l'a vu dans le cas du préjugé racial, l'idéologie raciste postule l'infériorité biologique de certaines races. Or, bien que les races n'existent pas, le mécanisme raciste consiste à considérer qu'un certain nombre de caractères commun à un groupe établissent l'appartenance raciale. De ce fait, ledit mécanisme peut s'appliquer à toute sorte de groupes que le préjugé racial lui-même n'aurait pas l'idée de considérer comme des races. Pierre Achard, dans La force du préjugé [1988], parle de racisme anti-sourd, et Guillaumin elle-même considère que le mécanisme sexiste est d'une nature identique à celui du racisme.

III)  Revenons à nos moutons

À la lumière des définitions ainsi posées, il est aisé de comprendre que lorsqu'on pose que le racisme anti-blanc n'existe pas, on fait référence au deuxième cas. Le mécanisme de type systémique qui discrimine les individus appartenant aux groupes minoritaires produit une inégalité sociale qui ne se retourne pas dans le cas où le mécanisme du préjugé racial s'exercerait vers le groupe majoritaire. En conséquence, si un noir dit que les blancs sont des cons, des salauds, ou se croient supérieurs, ce propos n'annihile pas le mécanisme systémique de sa propre discrimination. Et ce, même si le noir en question appartient à une catégorie à très hauts revenus, ce qui est tout de même assez paradoxal.

Il ne s'agit pas moins de l'expression d'un préjugé racial. Il y a bien mise en œuvre du mécanisme d'altérisation racialisante qui vise à attribuer des caractères négatifs à un groupe auquel sont attribuées des propriétés homogènes basées sur la référence à identité biologique. En ce sens, dire que le « racisme anti-Blancs » est une construction idéologique destinée à relativiser le racisme systémique, social et culturel, subi en France par les Noirs et les Arabes n'épuise absolument pas le sujet. D'autant qu'Edwy ajoute un peu plus loin que cette construction est sans rapport avec la réalité.

En fait, l'idée du racisme anti-blanc est surtout un prétexte moral pour assumer le préjugé racial en le banalisant comme spontané. En voyant le préjugé racial chez ceux qu'on discrimine, le raciste se persuade que le sien est véniel. Cela n'a strictement rien d'une construction idéologique à proprement parler, d'autant que la notion de racisme systémique échappe assez largement au commun des mortels.

Il est d'ailleurs assez piquant qu'on qualifie de racistes certains comportements, en dépit des protestations de leur auteur, au motif que le racisme est avant tout un phénomène systémique. On se rappelle que Michel Leeb, imitant l'accent africain, avait été désigné comme raciste au motif que les plaisanteries qui ignorent le rapport global de discrimination constitueraient un exemple de préjugé racial. Ce qui est une confusion entre les deux premières hypothèses. Au passage, ce type d'exercice est surtout une agression envers le bon gout, surtout lorsqu'il est destiné à une grande écoute. On peut néanmoins imaginer qu'un ressort comique basé sur les différences phonétiques n'est pas foncièrement agressif et peut singer un mécanisme d'appropriation auditive. On ne dit d'ailleurs généralement rien lorsqu'il s'agit d'imiter l'accent québecois. Ce qui compte, en fait, c'est l'assignation. Désigner systématiquement des personnages asiatiques par un accent à couper au couteau est effectivement user d'un préjugé raciste. Mais j'ai personnellement vu des africains rire devant un blanc qui imitait leur accent.

On voit donc que, même chez les tenants de l'antiracisme, il surgit facilement une confusion entre les concepts de préjugé racial et de racisme systémique. La confusion est encore plus grande dans l'article d'Edwy lorsqu'il cite Rokhaya Diallo:

Mais il convient de rappeler qu’il n’existe pas de théorie qui placerait les Blanc.hes au bas d’une hiérarchie raciale et qui se soit traduite dans des pratiques institutionnelles. C’est pour cela qu’on ne peut parler de “racisme anti-Blancs”. Le racisme est un système de domination, qui ne se cantonne pas à des interactions individuelles. »

Or, si l'on considère le racisme systémique comme engendrant une discrimination d'un groupe majoritaire vers un groupe minoritaire, il n'a nul besoin d'une théorie raciale. Au contraire, il s'accommode parfaitement d'un discours égalitaire. C'est d'ailleurs l'essence même du grief de colorblindness. On ne peut donc pas réduire la première hypothèse à la seconde: même s'il existe un rapport de domination, le préjugé racial existe en tant que tel et constitue une forme de racisme. La loi va d'ailleurs dans ce sens, n'en déplaise aux esprits uniquement préoccupés de sociologie.

En conclusion, on pourra déplorer que règne sur ces question une sorte de brouillard prenant les aspects du discours savant. L'antiracisme ne perd rien à demeurer une préoccupation d'ordre moral, alors qu'il n'a rien à gagner en se livrant à des subtilités génératrices de confusion. Il est évident que ce qui a été utilisé contre Thuram, c'est tout simplement le retournement du discours du politiquement correct. Ne voir que la justification du racisme systémique est au mieux une erreur, au pire de la malhonnêteté. Alors qu'on ne cesse d'interpeller tel ou tel sur la conformité de ses propos à divers impératifs politiques et moraux, certains ont trouvé une belle occasion de renvoyer la balle dans les buts de Thuram.

D'ailleurs, dans cette affaire, il aurait suffi que Thuram dise que sa phrase était allée au-delà de sa pensée pour que les choses se clarifient d'elles-même et que la condamnation des comportements racistes dans les stades garde toute sa pertinence. La rectification immédiate aurait sans doute évité d'offrir une tribune à Valeurs Actuelles.

Au lieu de cela, on a mobilisé des comportements et des propos fumeux. C'est qu'il vaut mieux sacrifier la clarté et la cohérence plutôt que le politiquement correct. En l'occurrence les catégories sociales discriminées ne sont pas responsables de leurs actes, ce qui est le pire des paternalismes coloniaux. Il faut d'ailleurs se reporter à l'interview de Thuram dans Mediapart pour comprendre que sous couvert de régler ses comptes avec l'extrême-droite, il s'enferme dans une casuistique indéfendable:

Si j’avais voulu parler de tous les Blancs, j’aurais dit : « Les Blancs sont éduqués d’une certaine manière, qui fait qu’ils peuvent développer des biais racistes. Comme les Noirs eux aussi sont éduqués à développer des biais racistes. La grande différence, c’est que les Noirs peuvent développer des biais racistes contre eux-mêmes. »

Tout son discours sur la discrimination est légitime, personne ne le nie. Mais la lutte contre le handicap social systémique ne passe pas par la langue de bois ou le politiquement correct. L'exemple de ma petite poursuite montre bien que réduire les mécanismes d'oppression sociale à un schéma simplificateur donne certainement bonne conscience à certains mais n'unifiera pas la lutte contre le racisme. Au contraire, la lutte contre le racisme systémique doit se situer elle aussi sur le plan systémique, qu'il s'agisse de mécanismes scolaires, éducatifs, sociaux ou politiques. Mais sur les questions morales, c'est à dire en ce qui concerne nos options politiques fondamentales, on ne peut pas transiger avec une morale qui doit être identique pour tous et cesser d'utiliser des concepts de vendeurs de lessive. La notion de blanc sociologique est encore pire que celle de plus blanc que blanc que brocardait Coluche. Nier cela, c'est pour le coup vraiment faire le jeu de l'extrême-droite.

*1 Ce soir on vous met le feu

*2 Ce qui est la meilleure façon de dire qui il est, mais chut...

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