Testament de Charb

En réalité, il est sans doute un peu abusif de parler de testament mais le tragique destin de Charb aura décidé pour lui.

En-dehors de toute querelle sur la façon dont la mort des journalistes de Charlie Hebdo a pu être instrumentalisée, de toute polémique sur les chefs-d'états participants à la manif du 11 janvier, il me semble que ce texte agite quelques vérités qui ne sont pas forcément bonnes à entendre pour tout le monde.

Le discours d'extrême-droite a évolué ces dernières années. Coincé par la loi, les décisions judiciaires et la prise de conscience citoyenne, le discours raciste d'extrême-droite a décidé de se vêtir d'habits neufs. La stigmatisation classique, telle qu'elle était héritée du colonialisme et de la guerre d'Algérie, alors qu'elle s'en prenait au maghrébin, à l'immigré, à l'allogène non-occidental, s'est vue contrainte de maquiller un peu un discours qui finissait par prendre des allures suicidaires, tant l'expression raciste commençait à perdre le droit de cité.

Les sketches humoristiques de Desproges ou de Coluche, de satires mordantes de la médiocrité raciste destinées à un public plutôt à gauche, ont fini par devenir des poncifs, des exemples incontestables de l'indigne étroitesse d'esprit des mentalités momifiées dans la crainte sordide de l'étranger.

À l'instar de Desproges, combien avons-nous étés, en ces temps-là, à nous voir contraints de dire, pour faire cesser un flot de bassesse nous instaurant comme complice de sa rancœur misérable, que, nous aussi, nous étions arabes?

Mais voilà que soucieux de l'esprit du temps, et surtout des textes de loi, les communicants d'extrême-droite ont décidé de s'en prendre à un attribut supposé constant de ces boucs-émissaires: l'islam. Certains se souviennent sans-doute de ces longues discussions inutiles, faites pour le principe de ne pas laisser le champ libre au discours raciste, au cours desquelles émergeait régulièrement le même argument:

cette immigration-là, monsieur, à la différence des polonais, des portugais, des arméniens, des italiens, elle n'est pas assimilable à cause de la religion de ses membres. Toutes les autres immigrations, lorsqu'elles ne provenaient pas d'Europe, étaient au moins issues de groupes de confession chrétienne.

On notera au passage la mauvaise foi de ce type d'argumentaire qui faisait peu de cas des vietnamiens, l'essentiel étant de poser le caractère inassimilable des maghrébins.

Or, ce qui était une sorte de joker est devenu la carte maîtresse du discours raciste d'extrême-droite. Alors qu'il avait fait ses choux-gras sur la prétendue insécurité que, par atavisme, le maghrébin était supposé faire régner, et sans d'ailleurs y renoncer tout à fait, ce discours s'est axé sur l'Islam.

Mais voyons les choses clairement, ce choix-là fut une tactique pour contourner l'érosion du discours raciste de base. Une sorte d'habillage de salon destiné à continuer à distiller entre-soi le même mépris, à reproduire le même réflexe de rejet sans avoir l'air de sombrer dans la flatterie des bas-instincts chauvins. Et, accessoirement, à garder des places chaudes pour les enfants de notre beau pays.

 

Le problème, c'est que dans cette sorte de jeu du chat et de la souris, certains ont un peu oublié le point de départ.

Charb dit: "Les militants communautaristes qui essaient d'imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d''islamophobie' n'ont pas d'autre but que de pousser les victimes de racisme à s'affirmer musulmanes (…) Si demain les musulmans de France se convertissent au catholicisme ou bien renoncent à toute religion, ça ne changera rien au discours des racistes : ces étrangers ou ces Français d'origine étrangère seront toujours désignés comme responsables de tous les maux."

On peut affiner l'analyse de Charb mais elle n'est pas dépourvue de pertinence.

Par une sorte de sophistique, propre à l'esprit groupusculaire des vestiges d'une composante du mouvement ouvrier aussi atomisée que frappée d'un dogmatisme obsessionnel, la lutte antiraciste, si chère à notre cœur au cours des années 70, est devenue pour certains une défense et illustration des musulmans, promus pour la circonstance avatars de la classe laborieuse, celle qui dans l'eschatologie marxiste doit, en se libérant, libérer l'humanité toute entière.

Et ce fut là que le bât blessa. Car pour ceux qui vivent dans l'auto-hypnose des synthèses brillamment élaborées par des leaders historiques, à jamais figés dans leur rôle d'exégètes mais depuis longtemps déconnectés des réalités du moment, il fut peut-être plus facile d'avaler cette couleuvre. Mais les autres, ceux qui se lassèrent de porter l'austère robe de bure du bienfaiteur de l'humanité et qui étaient venus moins souvent à la messe, ceux-là n'en crurent pas leurs oreilles.

Comment dans un pays qui avait mis tant de siècles à confiner le pouvoir religieux dans la sphère métaphysique qu'il n'aurait jamais du quitter, dans un pays dont les idéaux républicains avaient du se construire en dépit des diktats de la pensée vaticane, au sein d'un mouvement ayant enseigné que la religion est une des pièces de la superstructure destinée à asseoir l'aliénation de la classe dominante, avait-on pu en arriver là?

En ce qui me concerne, on pourra me répéter tant qu'on voudra que cette attitude est juste, je penserai toujours qu'elle n'a rien de républicain. Et surtout, qu'elle est un contresens absolu de l'action antiraciste. Pis encore, face aux stratégies impulsées par les versions radicales de l'Islam, cette attitude est d'une naïveté inexplicable et finit par donner lieu à des attitudes inqualifiables envers ceux ou celles qui se sont donné pour rôle de les mettre à jour.

Ainsi que le fait remarquer Charb dans son texte, cette position finit même par devenir la négation de la position d'origine:

Si on laisse entendre qu'on peut rire de tout, sauf de certains aspects de l'islam parce que les musulmans sont beaucoup plus susceptibles que le reste de la population, que fait-on, sinon de la discrimination ? Il serait temps d'en finir avec ce paternalisme dégueulasse de l'intellectuel bourgeois blanc 'de gauche' qui cherche à exister auprès de 'pauvres malheureux sous-éduqués'."

Certes, sous le coup de la discrimination, de l'exclusion et de la cécité des politiques, la communauté dont nous parlons tend à se replier sur cette valeur qui lui restitue un sentiment de dignité (en-dehors de la question du droit à la croyance religieuse). Mais ce n'est le rôle ni du pouvoir, ni des militants, ni surtout des journalistes, de se saisir de la légitimité de cet aspect, particulièrement s'ils se réclament de valeurs républicaines, révolutionnaires, ou même féministes.

D'une part parce que c'est un choix qui, en dernier lieu, relève d'une action des intéressés eux-mêmes dans le cadre de l'affirmation de leurs droits religieux garantis par la constitution. La communauté maghrébine est maintenant là depuis au moins trois générations, si elle veut promouvoir un choix religieux, elle est capable de le faire elle-même. Traquer l'islamophobie avec la fièvre permanente qu'on connait à certains n'apporte rien à cette perspective.

D'autre part, parce que, ce faisant, on se constitue en idiots utiles d'une démarche qui n'a rien de théorique et qui vise à mettre à l'épreuve les idéaux républicains. Certes, au yeux de certains, ces idéaux sont bourgeois, et donc dignes de modalités, de modulations, voire, pourquoi pas, de négation.

Mais alors, il faut le dire clairement. Il ne faut pas d'un côté réclamer des libertés républicaines pour les citoyens et la presse, et de l'autre soutenir sotto voce que ces libertés n'ont pas de valeurs. Du moins, si on le fait, qu'on ne s'étonne pas des accusations les plus dures puisqu'en cas d'échec d'une stratégie aussi aléatoire, on aura vendu les meubles aux pires ennemis de la révolution, de la république et de l'égalité hommes-femmes. Et compte-tenu de la distribution des effectifs, il y a de fortes chances que cette violence interne à la gauche ne soit même pas le grain de sable qui grippera la machine mais finalement un grain de poussière inutile.

En tout état de cause, puisque le capitaine de ce navire a choisi une stratégie dont on peut chercher la lisibilité, en dépit de formules généreuses et emphatiques, il me semble utile de s'interroger sur sa vision du journalisme. Ce soir, il sera possible de le faire en la comparant à une autre vision, bien plus claire et compréhensible, en regardant l'émission de la Cinq Duels, mettant en scène l'antagonisme assez radical qui oppose les deux. Ce que je vous invite à faire:

http://www.france5.fr/et-vous/France-5-et-vous/Les-programmes/LE-MAG-N-16-2015/articles/p-22733-Pierre-Pean-Edwy-Plenel-les-chevaliers-du-journalisme-francais.htm

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