Abrégé clubesque d'expression post-attentat islamiste

Nouvel abonné à Mediapart, vous aimeriez participer aux débats du Club sans commettre de faute de goût. Bien qu'étant d'un naturel affable, vous hésitez à commenter par crainte de dire une sottise. Détendez-vous, oncle Porfirio est là pour vous aider. Aujourd'hui: comment commenter un attentat terroriste islamiste ?

L'actualité est diverse par nature mais on voit régulièrement se produire des crimes de sang qui se distinguent d'autres actes meurtriers. La typologie criminalistique du meurtre étant assez fournie, citons les principaux : règlements de comptes, féminicides, crimes racistes et simples différends personnels ou familiaux conduisant au passage à l'acte. Certains puristes objecterons que nous avons oublié telle ou telle catégorie mais il va de soi que nous n'entendons pas produire ici un recensement exhaustif dans le cadre de ce manuel et nous renvoyons donc le lecteur aux travaux spécialisés.

Dans le cas qui nous occupe, l'acte meurtrier est le plus souvent accompagné d'une sorte de signature verbale contenue dans la formule Allah Akbar. Empruntée à la liturgie musulmane cette formule, dont la traduction littérale est Dieu est grand, indique que l'auteur entend se référer à une croyance particulière connue sous le nom d'islam. Il s'agit donc de ce qu'on appelle un attentat islamiste. Là aussi, les personnes versées dans la théologie regretteront l'absence de certains distinguos subtils mais nous avions choisi de ne pas exposer le nouvel abonné, déjà fort occupé à assimiler les rudiments de la pensée clubesque, à des distinctions trop savantes. Le but de ce manuel étant de favoriser l'expression au sein d'une communauté particulière, généralement peu regardante sur les détails, nous ne fournirons donc pas de classification criminelle incluant chaque courant de l'islam. Certes, il eût été intéressant de donner divers exemples, comme l'attentat soufi qui consiste à obliger les gens à tourner sur eux-mêmes jusqu'à ce que mort s'ensuive, mais au rythme où vont les choses, nous avons craint d'être quelque peu dépassé par les évènements. L'apprenti clubiste aurait ainsi été frustré de sa participation à l'espace d’information, de débats, d'échanges et de discussions, respectueux de la liberté d’expression, du pluralisme et de la réputation ou des droits d’autrui (cf. charte).

Avant tout, la chose essentielle à retenir, si vous ne voulez pas connaître l'opprobre dû aux islamophobes patentés, c'est qu'un attentat islamiste présente en tout premier lieu un risque potentiel gravissime pour l'image de la religion musulmane. Quelles que soient les circonstances, cette considération essentielle doit rester présente à votre esprit.

La mort des victimes ne doit pas vous émouvoir outre mesure car, songez-y, le mal est déjà fait. À quoi bon se lamenter ? Quelques condoléances sont bien suffisantes. Tandis que le tort causé à la religion musulmane est un risque qui dépasse tous les autres. Je dis bien à la religion musulmane, et non aux musulmans, car chacun sait bien que les musulmans qu'il croise dans la vie de tous les jours n'ont rien à voir avec Ben Laden ou Al-Qaradawi. Ce n'est donc pas de là que vient le danger. Le plus grand risque serait de voir le message de paix de l'islam déformé, et c'est là-dessus qu'il faut insister. Car ce qui compte, c'est qu'on comprenne bien que l'islam est bon par essence. Sauf pour les monarchies du golfe, évidemment, où il est bon par pétrole.

Certes, vous dira-t-on, les fameuses monarchies décapitent un peu, tandis que les mollah iraniens ne sont pas véritablement débonnaires, en matière de libertés publiques, de droits de la femme ou des homosexuels. Mais dans ce dernier cas, servez-vous des leçons de l'histoire: si l'Iran se conduit parfois de façon un peu cavalière, comme envers les kolkbers, ce n'est pas par méchanceté gratuite. C'est parce que l'Iran est avant tout une victime de l'impérialisme, un peu comme l'URSS sous Staline.

Quant au royaume saoudien, rappelez-vous que ça ne compte pas puisqu'ils achètent des armes aux français. Or, c'est bien connu, un musulman qui a bien compris le message de paix de l'Islam n'achète pas d'armes aux français. Il y a suffisamment de marchands d'armes dans le monde - les USA, les chinois, les russes et les israéliens - pour ne pas encourager un État qui pratique l'apartheid systémique et qui traite les musulmans comme il traitait les juifs dans les années trente. Ce n'est pas parce qu'on a les clefs de la Mecque qu'on a le moindre rapport avec l'islam. Ce qui compte, en fait, c'est le message. Or, le message est bon par nature puisque c'est la paix.

Quant à ceux qui s'étonneraient que le Moyen-Orient se déchire au nom de la paix, laissez-les dire. Ce n'est pas parce que les saoudiens financent le régime égyptien, qu'Erdogan et le Qatar soutiennent les jihadistes et que le Hezbollah est la créature des mollah que tout cela a quelque chose à voir avec l'islam. C'est de la politique, et rien d'autre. Concluez en disant que la politique, c'est toujours mauvais, peu de gens se hasarderont à vous contredire.

Autre point d'importance, n'oubliez jamais de vous émouvoir du fait que le terroriste ait été tué au lieu d'être interpelé. C'est un aspect essentiel des droits de l'homme que de prendre les terroristes vivants. De toute façon, rappelons-le, la victime est vraisemblablement morte, il ne reste donc plus qu'une vie à sauver, celle du terroriste. Celle du policier ne compte pas puisqu'il fait son métier. Après tout, s'il ne voulait pas risquer sa vie, il n'avait qu'à bosser chez Amazon. Ce n'est pas tout d'avoir la noble mission de protéger les citoyens, il faut encore être à la hauteur en interpelant en douceur. Darmanin n'a qu'à les inscrire à un cours d'hypnose ou de sophrologie.

Au fait, parlons-en, de la noble mission. N'oubliez jamais de rappeler que la police est statistiquement bien plus dangereuse que les terroristes. Si l'on additionne les morts du fait de la police depuis l'origine, c'est à dire sous les capétiens, on trouve un nombre de morts bien supérieurs à celui de l'état islamique. Et n'oublions pas que la police a collaboré sous Vichy et assassiné des manifestants à Charonne, ce qui n'arrange rien. Alors qu'on chercherait en vain des musulmans chez les SS, sauf peut-être en Croatie, mais c'est une exception à la règle. En tout cas, sur les photos de Nuremberg, il n'y en a pas. Bref, il ne faudrait pas que les policiers la ramènent un peu trop. Sans compter qu'ils ne sont pas forcément très clairs avec les musulmans. L'autre jour, monsieur Marlière, un universitaire, expliquait que les forces de l'ordre contrôlaient les musulmans au faciès. Dommage qu'il n'ait pas donné le truc pour distinguer les croyants et les athées juste en voyant leur tête.

Et puis quoi, c'est si difficile que ça de viser les jambes ? Vous le savez bien, les terroristes sont des gens assez douillets. Un pruneau dans la cuisse et ils se mettent à chialer comme des mômes. D'ailleurs, vous faites ça tous les matins.

Il est vrai que dans les unités spécialisées de la psychiatrie judiciaire, on trouve des gugusses dont les crises de rage nécessitent l'intervention d'une escouade d'infirmiers mais justement, si le type est fou, il n'est plus terroriste. CQFD. Et toc, là vous marquez un point. C'est bien connu, un terroriste ne peut pas être fou. Il faudrait vraiment être islamophobe pour penser le contraire. Un terroriste islamiste, c'est quelqu'un qui n'a pas compris le message de paix de l'islam, ce qui veut dire qu'au départ, il a tout de même essayé de comprendre. Donc il n'est pas fou, juste un peu bête.

Et puis n'oublions jamais que le terroriste peut avoir ses raisons, que la raison universaliste occidentale moisie ignore, dans sa suffisance ethnocentrée. Qui est l'alpha et l'oméga de la perversité dominatrice en ce bas monde ? L'occident, bien sûr. Que les Turcs massacrent les arméniens ou les kurdes, que Hassad commette des crimes contre l'humanité, que daesh décapite des yézidis, que Boko Haram, AQMI, AQPA et Cie se livrent aux pires atrocités n'y change rien. N'oubliez pas de faire comme à l'école et de dire: c'est pas moi, m'dame, c'est l'Occident qui a commencé.

La question du commencement est décisive, à condition de le situer au bon endroit. Et quel est le bon endroit ? C'est le moment où l'occident à commencé, avant, ça ne compte pas: les hordes mongoles, les aztèques, les empires esclavagistes d'Afrique, ce n'est pas le commencement. C'est avant. N'importe quel étudiant en sociologie le sait, surtout s'il se réclame du courant décolonial.

Et puis n'oubliez pas que dans la vie, il faut savoir relativiser. Après tout, terrorisme ou pas, tout le monde meurt un jour. Sans compter qu'il y a beaucoup plus de morts dans les accidents de la route que du fait du terrorisme. Et puis, n'oublions pas le coronavirus, les violences contre les palestiniens, les restrictions de liberté, les violences conjugales etc.

Rien ne vous empêche aussi de subodorer quelque chose de pas net, soit dans le traitement médiatique, soit dans la réalité de la qualification terroriste islamiste. Il est évident qu'avec l'état lamentable de la presse actuelle, écartelée entre l'impératif de l'immédiateté et la concurrence des réseaux sociaux, il serait stupide de se priver d'un couplet sur les merdias. Un peu de Zemmour est recommandé, pour faire bonne mesure.

N'oubliez pas que votre but n'est pas de faire une thèse, mais juste de mériter votre place dans le Club sans vous faire insulter. N'omettez donc pas d'adopter un style mystérieux et d'émettre le soupçon qu'après tout, on ne sait pas vraiment à qui le crime profite. Si ça se trouve, c'est un coup des traducteurs du Coran pour réclamer une augmentation de leurs honoraires.

En tout cas, concluez toujours en expliquant que le terrorisme islamiste, c'est mal et que vous avez tout de même de la peine pour les victimes, mais que ce n'est rien comparé aux risques d'attentats d'extrême-droite. L'essentiel, c'est d'y voir clair.

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