Grand jeu-concours pour la rentrée 2018: spécial disruptif

Vous rêviez d’être entreprenant, moderne, original? Peut-être même révolutionnaire? Laissez tomber. Aujourd’hui, ça n’intéresse plus personne, et surtout pas les investisseurs. La clef du succès, de nos jours, c’est le disruptif, mettez-vous bien ça dans la tête.

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Si vous n’être pas disruptif, autant rester chez vous à regarder la télé-réalité ou à surfer sur des fake news: de toute façon, vous êtes un louzeur, un hazbinne, bref, en bon français sms, un tokar. Tout ça, c’est du passé, du dépassé, même. De l’ambition à la papa, du vermoulu à mettre au placard en attendant de le léguer au Musée des Traditions dépassées.

Mais si, vous connaissez le disruptif, voyons. Non, ce n’est pas un disjoncteur qui serait entré en éruption, vous confondez avec Fukushima. Le disruptif, c’est comme qui dirait l’irruption de la discontinuité. Une sorte de saut qualitatif équivalent à une dislocation systémique qui éparpillerait directement l’obsolète structurel sans même passer par la coupure épistémologique. En thermodynamique sociale, c’est l’équivalent de la sublimation. Quelque chose entre le Graal et la pierre philosophale, mais en version 3.0

J’en vois qui froncent le sourcil et qui font mine de penser que je divague. Il est vrai que, formulé de cette façon, ça semble un peu abstrait. Prenons deux exemples: Uber et Facebook.
Avant, en sortant du bistro avec des amis, vous alliez à la station de taxi la plus proche, vous montiez dans une Mercedes aux sièges en cuir dont le chauffeur fumait d’immondes brunes, écoutait RTL et vous expliquait ce qu’il ferait s’il était président de la République. Aujourd’hui, il vous demande ce que vous voulez entendre comme musique, il ne fume pas,  il ne se mêle pas de votre conversation mais il roule en Skoda, et il parle croate. De toute façon, vous n’allez plus au bistro et vous regardez sur Facebook les vidéos de vos amis qui s’alcoolisent chez eux.
Du coup, tout va nettement mieux, bien entendu. C’est ça le disruptif: il faut oser. Au début, on ne voit pas l’intérêt mais au bout du compte, on comprend que c’est l’avenir. Malraux disait « le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ». Perdu, il est disruptif.

Le disruptif rongeait son frein depuis un moment déjà. 
Il piaffait d’impatience dès l’ère Chirac, qui tâtait rituellement le cul des vaches avec une bonhomie totalement archaïque et mangeait de la tête de veau en buvant de la Corona, au lieu de se soutenir au Redbull en avalant des Burgers. Et, après lui, ce ne sont ni Sarkozy, ni Hollande qui ont ouvert la vanne. Encore que, reconnaissons-le, Sarkozy ait eu de très beaux gestes pré-disruptifs, notamment envers ses amis Tapie et Khadafi. Malheureusement, le soufflé était bien retombé ensuite et le disruptif commençait à s’étioler.
Et tout à coup Macron descendit de l’Olympe. Le disruptif comprit immédiatement que son heure avait enfin sonné.

C’est que chez Macron, tout est disruptif depuis le départ. Petit, à l’heure où les autres éructent, lui, il disrupte: il privatise le goûter de la crèche. Au CM2, il s’exprime directement en grec ancien pour gagner du temps sur son parcours scolaire. 
La suite, vous la connaissez: il épouse sa prof de français, il obtient le job de Président de la République sans passer par la case départ et achète immédiatement la rue de la Paix. Le cursus honorum électoral, quel gaspillage d’énergie. Une ère nouvelle commence pour notre vieux pays dans la cour du Louvre, le 20 Mais 2017. Il était temps.
Les manifestations de la disruption, bien qu’immédiatement aussi hardies que l’embauche de députés sur CV, ou la nomination de ministres totalement inconnus, ne sont qu’un début encore timide. Certes, en donnant l’assemblée à des bizuths, il se taille une magnifique collection de godillots. Et avec des ministres de paille, il prévient toute nuisance ultérieure en cas de rupture. Mais il faut donner à tout cela l’impulsion indispensable, le coup de pédale, le tour de manivelle ou, en langage moderne, booster le process en faisant un reset énergique pour que la mise à jour soit enfin reconnue par le système.
Et c’est le grand mérite de notre nouveau manager national que de l’avoir compris. Certes, le poids de l’histoire est tel qu’il ne peut pas immédiatement virtualiser les institutions de la Ve République désormais cacochyme, ni instaurer la téléportation pour les voyages présidentiels ou remplacer le Parlement par un système d’intelligence artificielle. Une bonne partie des citoyens qui prend le soin de se déplacer lors des élections étant encore synchronisée avec les journaux télévisés de vingt heures, elle aurait peut-être un peu de mal à suivre un chamboulement trop soudain. Mais, par petites touches, ici ou là, on voit fleurir quelques audaces radicales qui préfigurent l’avènement du disruptif.
Comme le raconte Adrien de Tricornot, alors que le Monde partait une nouvelle fois à la dérive en 2010, Macron conseillait en même temps les deux camps : les journalistes qui défendaient leur pitance et le prédateur qui la lorgnait, ce bon vieux Minc. La disruption l'a même poussé jusqu'à aller se cacher au dernier étage d'un immeuble pour ne pas subir les foudres de ces incultes de journalistes qui avaient bêtement confondu cette dernière avec une banale trahison. Un peu comme Hollande qui n’est pas fichu de distinguer Brutus et Disruptus.

https://www.streetpress.com/sujet/1486723160-macron-le-monde

La dernière hardiesse en date, confier la sécurité présidentielle à Benalla qui s’était procuré la panoplie complète de policier chez Toys R Us, depuis le casque de garde mobile, le brassard Police jusqu’au pistolet automatique en passant par le gyrophare, tout le monde en a entendu parler. Admettons sans barguigner que la manœuvre était ambitieuse: à l’heure où la maréchaussée pâtit d’une si terne réputation dans nos banlieues, démontrer qu’on peut être issu de l’immigration tout en rêvant d’être du bon côté de la bavure est une proposition de nature à catalyser les vocations.
Mais ce n’est pas la plus piquante, tant s’en faut.
Dernièrement, la politique étrangère de la France, après avoir brillamment fait la preuve de son insignifiance face aux lubies nuisibles du premier producteur de télé-réalité planétaire (qui feint d’ignorer la poursuite du programme nucléaire Nord-Coréen pour mieux vendre ses méthodes aberrantes de négociation), semble vouloir adopter des orientations d’une originalité telle que l’installation d’un plug anal géant place Vendôme vient à passer pour un ennuyeux témoignage de frilosité culturelle.
Si, dans sa longue histoire, la France s’est quelquefois montrée sous son plus mauvais jour hors de ses frontières, elle a tout de même laissé en héritage, voire en butin, un ouvrage dont certains apprécient toujours les qualités: sa langue.
Certes, on peut toujours passer cette dernière au crible sémiotique pour y dénicher des enjeux de pouvoir symbolique, mais une fois abandonné le gosier autochtone pour passer dans diverses bouches étrangères, la langue tend à s’élever au-dessus des vicissitudes de la raison d’État pour tutoyer une universalité que la politique des hommes atteint très rarement.
Aussi, bien que l’institutionnel ait finalement peu à voir avec la vivacité du génie linguistique, il a tout de même la charge d’en accompagner l’épanouissement par des impulsions bienveillantes et judicieuses.
Et c’est là que le disruptif macronien vient de se manifester avec une inventivité qui nous propulse directement vers les horizons fulgurants de l’avenir: 
qu’on se le dise, la France soutient officiellement la candidature de Louise Mushikiwabo, ministre des affaires étrangères du Rwanda et numéro deux du régime, à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie.
Rien là que de très banal, pensera-t-on. Après tout, l’Afrique compte dans sa population, surtout dans sa partie centrale, une part non négligeable de locuteurs francophones et on voit mal en quoi consiste la surprise.
C’est que la candidate possède en fait des qualités toutes particulières qui font de ce projet un bijou de disruptivité.
En premier lieu, le pays dont elle est ministre a banni l’usage du Français en 2010 comme langue d’enseignement et d’administration, statut qu’il avait depuis le début du XXe siècle, au profit de l’anglais. 
Soyons partageux, dira-t-on. Après tout, si une langue appartient à ses locuteurs, l’inverse n’est pas forcément vérifié.
Rappelons cependant qu'il y a 4 ans, Kigali détruisait au bulldozer le centre culturel français. 
Bref, on aurait naïvement quelques raisons de penser que le Rwanda soutient la francophonie comme la corde soutient le pendu.

Mais il y a mieux. L'OIF annonce sur son site :
https://www.francophonie.org/-Paix-democratie-et-droits-de-l-.html
« La démocratie, les droits de l’Homme, l’État de droit et la justice sont au cœur des valeurs défendues par la Francophonie. Depuis les années 1990, les pays francophones ont tenté de renforcer ces acquis et se sont, pour la plupart, engagés dans des processus de transition démocratique, en particulier en Afrique, en Asie, en Europe centrale et orientale, ainsi que dans les Caraïbes. »
Or, le bilan du Rwanda en matière de gouvernance est tout sauf reluisant. Au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2018, le Rwanda est 154e.
Human Right Watch n’en finit plus de dénoncer les violations graves et permanentes du régime rwandais: détentions illégales, tortures et exécutions extra-judiciaires, à quoi s’ajoutent les enlèvements et liquidations de dissidents, d’opposants et de témoins qui osent défier le pouvoir totalitaire du pays. On se trouve tout de même en présence d’un des régimes les plus indubitablement discrédités en matière de droits de l’homme, accusé notamment d'avoir commis pas moins de deux génocides : l'un contre les hutu du Rwanda en 1994 (ainsi que le montre Judi Rever dans son ouvrage « In Praise of blood »), l'autre contre les population de RDC - cf le rapport Mapping.
Et, cerise sur le gâteau, Paul Kagame est accusé dans pas moins de quatre enquêtes indépendantes d'avoir fait assassiner le 6 Avril 1994 deux chefs d'état, les Président du Rwanda et du Burundi, dans un attentat terroriste contre l'avion du Président Habyarimana et d'avoir contribué au déclenchement du génocide des tutsi du Rwanda. Il est en outre soupçonné d'avoir fait assassiner Kabila père: on ne prête qu’aux riches.

Paul Kagame, après avoir fait modifier la constitution, visiblement pour profiter de son immunité présidentielle et n'avoir pas à répondre de ses divers et multiples crimes, s'est fait réélire en Août 2017 avec un score à la nord-coréenne (98,8 %). Ses opposantes à l'élection présidentielle, que ce soit lors de l'élection de 2011, (Victoire Ingabire), ou en 2017 (Diane Rwagira), ont été emprisonnées et il a même fait incarcérer l'avocat américain de la première, Peter Erlinder, emprisonnement que Madame Louise Mushikiwabo a justifié dans ces termes :
« Il s’agit d’un acte de justice. Peut-être que M. Erlinder pensait que sa nationalité, sa stature académique, son profil dans les médias le protégeraient ».
Lorsque la Cour africaine de justice, en 2017, a donné raison aux défenseurs de Victoire Ingabire et a reconnu certaines violations des droits dans le procès qui lui a été fait pour l'empêcher de concourir à l'élection présidentielle de  2011, le Rwanda a quitté la Cour africaine de justice. Les exemples sont légion et l’on craindrait de lasser le lecteur en les énumérant. Récemment, un avocat a disparu puis a été déclaré mort dans des conditions suspectes ( http://www.rfi.fr/afrique/20180425-rwanda-deux-avocats-disparaissent-espace-deux-mois ). 

Mais surtout, Louise Mushikiwabo, dont les attributions portent sur la diplomatie, et non sur la justice, ne craint pas de s’exprimer d’une façon tout à fait sinistre sur l’assassinat d’opposants à l’étranger. On doit à James Kabarebe, le boucher de la RDC, actuel Ministre de la Défense de Kagamé (et incidemment cousin des Gauthier qui se posent volontiers en « couple Klarsfeld du Rwanda »), la terrible et cynique épitaphe de Patick Karegeya, ex des services secrets rwandais, assassiné en Afrique du Sud par les nervis de Kagame (sous couverture diplomatique): « quand vous choisissez d’être un chien, vous mourrez comme un chien ».
Louise Mushikiwabo a rencheri : "Let me again put it this way: I don't know anybody who betrays a country that gets rewarded" Et elle justifie sans complexe toutes les exactions des sbires du régime.
https://www.aljazeera.com/news/2016/06/rwandan-fm-mushikiwabo-denies-claims-rights-abuses-160610055651511.html
https://www.aljazeera.com/programmes/upfront/2016/06/rwanda-africa-success-story-authoritarian-state-160610114510392.html

Quoi qu'il en soit, on imagine mal cette zélée responsable de la politique étrangère rwandaise, une fois installée sous les moulures du 19/21 avenue Bosquet, ne pas perdre les habitudes expéditives qui lui donnent la spécificité si particulière qu'elle revendique dans l'interview donnée à Al Jazeera (cf supra). Voir notamment cet article traduit du néerlandais pour ce qui concerne les pratiques occultes de la diplomatie rwandaise.

https://www.mo.be/node/58320

Bref, on le voit, il arrive un moment ou l’on en vient tout de même à se demander si cette version de la disruption ne s’inscrirait pas dans une filiation inavouée du surréalisme qui visait à libérer les énergies créatrices de la tutelle pesante de la raison, le tout dans le but de produire un effet de réalité radicalement novateur et affranchi des préjugés. 
De ce strict point de vue, force est de dire que le résultat est encourageant et l’on attend désormais de voir ce que nous réserve l’avenir en matière de castings furieusement disruptifs. Tout en notant, par contraste, la chétive créativité des précédents présidents, V. Giscard d'Estaing et F. Mitterrand n'ayant pas su offrir la direction de l'OIF à Pol Pot ou à Enver Hojda, tous deux francophones et grands démocrates à leur manière.

Aussi, plutôt que d’assister passivement au spectacle du déferlement de la vague disruptive, nous proposons au lecteur de participer à un grand jeu concours de rentrée afin de pourvoir aux postes stratégiques de la République. Dans cette optique, il s’agit de rechercher les personnalités les plus qualifiées pour la poursuite du processus. Suite à cette macronerie, certains journalistes ont déjà émis quelques suggestions:

Vincent Hervouet sur Europe 1 et et Vincent Hugeux sur l'Express ont proposé les candidatures de :

Abdellaziz Bouteflika à la tête du comité olympique,
Bachar El Assad à la tête du HCR,
Olivier Besancenot à la tête du Medef
M. et Mme Balkany à la tête de Transparency international,
Jérôme Cahuzac à la tête du Budget (ah non, ça c’est déjà fait).
http://www.europe1.fr/emissions/vincent-hervouet-vous-parle-international/lamitie-quemmanuel-macron-entend-recreer-entre-la-france-et-le-rwanda-3660230

https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/guerre-sans-merci-pour-la-francophonie_2024881.html

À titre de contribution personnelle, nous nous permettons de formuler quelques suggestions:

- Harvey Weinstein Directeur de Cabinet du Ministère des Droits de la femme,
- Bernard Madoff à la Berd,  
- Alexandre Djhouri Ministre du commerce extérieur,
- JM Le Pen, Président d'honneur de la Licra,


Dans un souci de diversification, nous proposons aussi:

- Arlette Laguiller au Conseil d’administration de LMVH,
et pour conserver un rôle à la société civile: Franck Ribery au Collège de France

Bien entendu, toutes les bonnes idées sont les bienvenues, nous comptons sur vous. Le vainqueur se verra offrir la participation à une master-class de Krav Marga d’une semaine, animée par Alexandre Benalla ou, s’il n’aime pas le sport, une invitation à un colloque patronné par Françoise Nyssen, ministre de la Culture: préservation patrimoniale et droit de la construction.


À vos claviers…

 

 

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