Pays basque: «Josu Urrutikoetxea ne doit pas être extradé»

Entretien avec Thomas Lacoste, réalisateur, auteur notamment de « La paix maintenant - Une exigence populaire » et de « Pays basque et liberté - Un long chemin vers la paix », qui sera diffusé en octobre prochain sur la chaîne Public Sénat. Il est membre du comité de soutien à Josu Urrutikoetxea qui vient d'être remis en liberté conditionnelle le 30 juillet dernier.
  • Pouvez-vous nous présenter en quelques mots Josu Urrutikoetxea, le militant basque remis en liberté conditionnelle le 30 juillet en France, mais toujours menacé d’extradition vers l’Espagne ?

Thomas Lacoste. Si Josu Urrutikoetxea est un membre historique de ETA [l’organisation armée de lutte pour l’indépendance, NDLR], il est une figure déterminante de la sortie du conflit au Pays basque. Dès les années 80, il travaille à la mise en place des discussions d’Alger, avant d’être arrêté à Bayonne quelques jours avant l’ouverture de ces premières négociations en janvier 1989. Après avoir été élu député au parlement basque, Josu Urrutikoetxea sera présent en personne lors des négociations sous l’égide de l’ONU de Genève, de 2005 à 2007, et d’Oslo, de 2011 à 2013. Et enfin, c’est lui qui annoncera depuis Genève l’auto-dissolution de l’organisation le 3 mai 2018. A ce titre, il occupe une place importante dans notre prochain long métrage L’Hypothèse démocratique, une histoire basque. Et c’est pour l’ensemble de son implication dans ce processus de paix que nous avons pris sa défense – comme nous l’aurions fait pour toute autre personne de notre casting – à son arrestation en France le 16 mai 2019 alors qu’il recevait des soins urgents à l’hôpital public de Sallanches (Haute-Savoie).

  • C’est à ce moment-là que les comités de soutien se mettent en place…

Thomas Lacoste. Depuis son arrestation, nous avons multiplié les textes, appels, tribunes1 et pétitions2. La dernière tribune qui appelait, le 7 mai dernier, à sa libération a réuni 178 personnalités internationales3, dont Noam Chomsky, Gerry Adams, Ronnie Kasrils, Bernard E. Harcourt, José Gomes Temporão et françaises comme Christiane Taubira, Pierre Joxe, bon nombre de magistrats comme Pierre Lyon-Caen ou Eva Joly, un grand nombre de parlementaires comme Clémentine Autain, Pierre Laurent, des intellectuels tel Etienne Balibar, Didier Fassin, Christophe Dejours, Judith Bulter ou Axel Honneth, des historiens comme Christophe Charle, Enzo Traverso ou Sophie Wahnich, des personnalités des arts et des lettres tel le prix Nobel J.M.G. Le Clézio, Marie Darrieussecq ou encore les cinéastes Ken Loach, les frères Dardenne ou Rithy Panh, etc.

L’ancien secrétaire général d’Interpol, Raymond Kendall, a également signé cet appel, alors même qu’il était à la tête de la police internationale dans les années 80. Cette signature à la forte symbolique montre bien qu’il est temps de délaisser la répression afin de penser aujourd’hui la paix. C’est ainsi que Raymond Kendall a rejoint le Groupe international de contact pour le Pays basque mis sur pied par l’avocat Sud-africain expert en résolution de conflit Brian Currin, autre signataire de ces tribunes.

Il est intéressant de noter la présence de ces personnalités d’Afrique du Sud et d’Irlande du Nord, qui reconnaissent dans ce processus des similarités avec l’histoire de leur pays réciproque et qui s’inquiètent comme nous de la pénalisation des négociateurs dans ce processus. Rappelons ici que nous sommes face au dernier et plus vieux conflit d’Europe occidentale, qui prend source au cœur de l’Espagne franquiste, que la fin de la lutte armée a été proclamée le 20 octobre 2011, les armes ont été remises le 8 avril 2017 et comme nous l’avons dit ETA s’est auto-dissout le 3 mai 2018 par la voix de Josu Urrutikoetxea. C’est comme si à la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, on renfermait Mandela ou que l’on arrêtait Gerry Adams en Irlande du Nord aux lendemains de accords du Vendredi saint. Et de cela, comme elle a dit fermement à maintes reprises, la communauté internationale ne veut pas.

  • Josu Urrutikoetxea a été libéré il y a une dizaine de jours. Que peut-il se passer désormais ?

Thomas Lacoste. Josu Urrutikoetxea est encore la cible de six procédures judiciaires, quatre en Espagne et deux en France.

Pour les affaires espagnoles, il y a la menace de l’extradition, qui serait une terrible nouvelle et pour cet homme et pour l’ensemble des processus de paix à l’œuvre et à venir de par le monde. Il a deux demandes d’extradition et deux mandats d’arrêt européens (MAE). Pour les demandes d’extradition, une concerne l’attentat de Saragosse [un attentat commis en 1987, NDLR] qui a reçu un avis favorable le 8 janvier dernier, mais les avocats de la défense, maîtres Laure Heinich et Laurent Pasquet-Marinacce, ont formé un pourvoi en cassation. Ce pourvoi sera étudié prochainement par la justice française. Mais même en cas de confirmation de l’avis favorable du tribunal, il faudra un décret gouvernemental pour que soit exécutée l’extradition. Et aujourd’hui, il faut espérer que la classe politique au pouvoir a suffisamment muri et sera enfin prête à abandonner cette course irréfléchie à la répression. L’autre demande d’extradition est pour une affaire qui date de 1980, un attentat revendiqué par l’ETA politico-militaire (ETA-pm), un groupe parfaitement distinct de ETA militaire, qui a été dissout en 1983… De nombreuses pièces sont manquantes à ce dossier qui sera de nouveau étudié à l’audience du 30 septembre comme le MAE sur l’affaire des bars associatifs où de nombreuses irrégularités ont été soulevées par les avocats de la défense. L’autre MAE a été rejeté par le tribunal le 1er juillet dernier ; une décision très importante qui remet en question l’intégralité de la construction juridique espagnole en faisant ressortir son caractère on ne peut plus politique.

Les deux procédures françaises seront jugées en appel toutes deux en octobre, les 19 et 20 pour la première et, à seulement un jour d’écart, le 22 et 23 pour la seconde, calendrier qui témoigne d’un certain acharnement ou tout du moins d’un marathon judiciaire contre un homme de 70 ans, qui plus est, malade. Rappelons que ces deux procédures françaises couvrent très précisément les périodes de 2005 à 2007 et 2011 à 2013, périodes, comme nous l’avons dit, où Josu Urrutikoetxea était en négociation sous l’égide de l’ONU à Genève puis à Oslo sur demande de l’État espagnol, avec l’accord du gouvernement français et le protectorat des États suisse et norvégien, ce qui semble compliqué pour lui affubler aujourd’hui l’appartenance à une entreprise terroriste quand ce dernier y négociait précisément la paix...

  • Quel est l’enjeu général de cette affaire aujourd’hui ?

Thomas Lacoste. Protéger et rendre enfin la liberté à cet homme qui a tant travaillé à la construction de cette nouvelle scène politique serait la chose minimale afin de contribuer à la paix au Pays basque. C’est l’exigence et le rôle minimum pour toute démocratie. Dans le cas contraire, au niveau international, ce serait un coup incommensurable à tous les processus de paix : les droits humains et les principes diplomatiques doivent ici être respectés afin que soit protégée et les processus de paix et l’intégrité des personnes qui participent aux négociations, de surcroit quand ces négociateurs ont réussi à trouver une issue favorable à ces conflits garantissant la paix à l’ensemble des populations qui vivent sur ces territoires.

Quand tant d’actes ont été unilatéralement et incontestablement posés, il n’est jamais trop tard pour des gestes forts – nous souffle Christiane Taubira dans notre film Pays basque & liberté – et raisonnables de la part de nos États, et ici nous aurons aussi besoin de l’appui de l’opinion publique afin de regarder toutes et tous en face et lucidement l’avenir.

Entretien réalisé par Lou Phily et publié le 14 août 2020 en page centrale du quotidien L’Humanité

(1) Tribunes https://blogs.mediapart.fr/pour-la-liberation-de-josu-urrutikoetxea

(2) Pétition https://www.change.org/-Free-Josu

(3) Liste complète des signataires sur https://free-josu.blogspot.com

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