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Billet de blog 7 janvier 2026

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L'agression contre le Venezuela, rien de nouveau sous le soleil. Et pourtant, si…

Finalement rien de nouveau sous le soleil, est-on tenté de dire, avec l'agression américaine contre le Venezuela. Toujours le même arbitraire,  toujours les mêmes mensonges de justification. Toujours le même régime-change.  Et même plus grave, un chef d'état en exercice enlevé, kidnappé, le retour à deux siècles en arrière, à la doctrine Monroe

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On a finalement  l'impression d'un replay. Trump regarde, fasciné, entouré de ses proches  collaborateurs, les images de l'assaut sur la résidence du président Maduro. Exactement comme l'avait fait Obama, regardant l'assaut en 2011, contre Ben Laden. L'Amérique étatsunienne  n'a plus aucune imagination, elle  se répète à l'infini. Elle fait du réchauffé,  qu'elle  présente, chaque fois,  comme l'opération du siècle. A en avoir la nausée.

Même spectacle, même récit, même propagande

"A vaincre sans péril on triomphe sans gloire". Ce sont toujours des opérations sans risques  qu'on présente comme des faits d'armes. Contre des pays qui n'ont pas d'aviation digne de ce nom, de systèmes radars efficaces  pour voir venir l'ennemi, des pays qui connaissent des situations nationales déjà minées par les tentatives de déstabilisation, par la diabolisation des dirigeants, les sanctions économiques. On s'attaque à plus faible, à une proie déjà anémiée par les privations.  Et on déploie  pourtant contre elle des moyens énormes pour l'agresser,  sur mer,  sur terre, dans les airs. Quel courage !

On revit d'autres cauchemars: la Yougoslavie, l'Irak, l'Afghanistan, la Libye, la Syrie, Même spectacle, même présentation,  même récit, même propagande. Mêmes méthodes, celle de l'écrasement de l'adversaire, celle de sa personnalisation à l'extrême.  Les humiliations faites aux nations rebelles, les souvenirs, les images douloureuses reviennent, indélébiles: Saddam qu'on montre longuement la corde au cou, mais qui reste droit,  Kadhafi livré pour être lynché par les siens, le sang coagulé de poussière, mais la tête  qu'il s'efforce de tenir raide,  droite, et avant Milosevic  livré aussi  par les siens. La Rome antique faisait passer ceux qui avaient osé la braver sous les fourches caudines de la honte et de la soumission. Comme l'Empire romain, qu'il admire tant, jusqu'à le singer dans ses édifices officiels et ses institutions, l'Empire américain veut, avant tout, faire perdre son âme à un peuple et briser ainsi toute résistance à venir. Nicolas Maduro le sait qui marche droit,  solide sur ses jambes. Il sait qu'il  est en train d'écrire l'histoire de son pays, celle de sa résistance qui commence. Les  Etats-uniens  n'ont jamais su respecter l'adversaire. Tout est fait pour écraser le président vénézuélien, pour le mettre dans des postures dévalorisantes. Les  images sont  intentionnellement humiliantes. Elles  sont diffusées  en boucle  dans le monde entier. Mais Nicolas Maduro  veut garder lui aussi la tête droite, quand on veut la lui faire baisser. Détail significatif: Maduro est grand,  très grand. On craint que son peuple, et toute l'Amérique latine y voient un symbole. Les Yankees, ce mot revient désormais naturellement à la bouche,  s'empressent alors de mettre à ses côtés des gardes de sa taille. Le dérisoire et le tragique se mêlent. Suprême humiliation qu'ils veulent lui faire subir, ils font de même pour son épouse : elle aussi est  enchainée,  trainée à l'intérieur d'un blindé. Quelle honte! La honte, non pas pour Maduro, non pas pour son épouse, non pas pour le peuple vénézuélien, mais la honte pour les Etats-Unis d'Amérique.

En Occident, beaucoup sont heureux de retrouver l'Amérique de la "belle époque" et ils applaudissent. Ils disent leur admiration pour l'opération, pour  "la performance". Ils lui trouvent des airs du Mossad.

Petite histoire, mais édifiante

Justement, ce dimanche 3 janvier  vers 19h30,  sur la chaine d'information , C news, il y a deux défenseurs acharnés de l'Etat sioniste,  deux commentateurs habitués de la chaine. Ils débattent  du Venezuela. Débattre est un bien grand mot tant ils sont d'accord sur tout,  justifiant l'agression, renchérissant l'un sur l'autre, l'un, Julien Dray, avec des arguments de "gauche", l'autre, Gilles-William Goldnadel,  avec des arguments de "droite".  Le premier  est un  ex député et toujours membre du parti  socialiste,  l'autre  est un avocat,  spécialiste de procès où ses clients sont accusés de racisme. Julien Dray est un  juif originaire d'Algérie,  Goldnadel est franco-israélien, et on ne sait jamais laquelle des deux nationalités l'emporte chez lui.  Ils sont tous deux  des soutiens constants de l'Etat hébreu, niant  ou justifiant,  c'est selon le moment,  le génocide de Gaza. Ce soir, sur le plateau, ils disent leur espoir que Trump applique "la  même méthode maintenant à l'Iran". Et, Goldnadel,  d'ajouter " et aussi à l'Algérie".  Tout se précise, tout se tient, n'est-ce pas ? Tout récemment,  Julien Dray avait  pris position bruyamment pour "l'indépendance de la Kabylie", tandis  que Goldnadel  s'était proclamé "avocat de la Kabylie". Petite histoire donc, mais édifiante. Comme le monde est petit... Leur haine pour l'Algérie est à couper au couteau. Elle n'est pas de l'ordre de  l'amertume coloniale, où l'hostilité est généralement  tempérée  par la nostalgie. Mais ici, chez les deux compères, la  haine est totale, sans nuances, la même que celle qui habite Netanyahu, elle est sioniste. C'est la haine contre les positions de l'Algérie sur la Palestine. Et c'est la même qu'ils ont contre Maduro et Chavez, défenseurs constants  de la cause palestinienne, qui avaient contribué à l'isolement d'Israël en Amérique latine.  Au lendemain du kidnapping du président Maduro, la vice -présidente du Venezuela,  Delcy Rodriguez, déclare que ce  kidnapping a "une coloration sioniste". En mai 2023, Maduro avait commis aussi "le crime" rédhibitoire,  absolu pour les Etats unis,  d'avoir évoqué "l'abandon inévitable du dollar". Pour dénoncer le génocide à Gaza, le président colombien Gustavo Petro avait rompu les relations diplomatiques avec Israël puis expulsé la délégation consulaire encore en poste à Bogota , après l'arraisonnement par l'armée israélienne de "La flotte de la liberté". Le drapeau palestinien ornait la salle même du conseil des ministres colombien. Le président Petro  est désormais dans le viseur de Trump pour…trafic de drogue, en même temps que le président des USA  menace Hamas  "d'anéantissement " s'il ne dépose pas les armes.
Beaucoup en Europe se laissent attirer, séduire, et même griser,  par ce retour en force de l'impérialisme primitif, par cette force brutale du Trumpisme. Ils veulent recommencer à identifier l'impérialisme  américain à la domination occidentale, ils espèrent reconstituer "l'Occident collectif".

Certains dirigeants européens, en Allemagne, au Royaume Uni en France, en Italie,  appuient l'opération et  tentent pitoyablement une explication par"  la lutte contre la dictature et  pour le rétablissement de la démocratie. " On ne peut regretter un dictateur", disent-ils. L'hypocrisie parfois atteint des sommets. En France,  le gouvernement  fait savoir, par la voix de sa porte-parole,  le 5 janvier qu'il "se félicite du départ de Maduro" (donc en fait de son kidnapping) tout en regrettant "la méthode utilisée" (donc en fait son kidnapping). peut-on mieux dire une chose et son contraire?

Le discours sur l'exportation de la démocratie cherche à  revenir. Mais a-t-on jamais vu une démocratie sans souveraineté ?  La précédente vague des interventions, celle  des années 90 et du début du siècle,  faites au nom du "droit d'ingérence", et le chaos qui s'en est suivi, et là pour  démontrer que cela n'est pas possible.

En fait, beaucoup de dirigeants à l'Est comme à l'Ouest, au Nord  comme au Sud, préfèrent rentrer la tête dans les épaules. Le  message de Trump est clair: "A bon entendeur, salut", dit-il. Il est envoyé à tous ceux-là qui ont plus peur de leur peuple que de la domination américaine.

Plutôt Mussolini qu’Hitler

En attendant Trump fait le show. Il apparait, sûr de lui, content de lui, montrant les muscles, vantant l'armée étatsunienne: "nous avons la meilleure armée du monde, nous sommes les plus forts, nous avons réussi une opération qu'aucune force au monde ne peut réussir, nous sommes les meilleurs'", etc. etc. Oubliées  les débâcles militaires du Vietnam, de Cuba, d'Irak, d'Afghanistan.

Pour ceux qui parlent d'Hitler au sujet de Trump, celui-ci, au fond, et cela est peut-être de nature à  rassurer,  est plutôt  Mussolini qu'Hitler. C'est fou , en effet,  comment  dans ses airs, ses mimiques, les moues de son visage, sa manière d'alterner le chaud et le froid, la colère feinte et les flatteries, le président Trump a des airs de  Mussolini, et comment il ressemble au Duce.

Mais derrière tout ce théâtre où le comique, voire le ridicule se mêlent  au tragique, n'y a-t-il pas, en fait, des signes évidents de faiblesse ? 

Et pourtant, les choses changent…malgré tout

Rien donc de nouveau sous le soleil, pouvaient-on être tentés de conclure, emportés par la colère,  l'indignation, et la rage même.

Mais est-ce le cas?  Non. Non, parce  que nous savons déjà tout cela, parce que nous avons déjà vécu tout cela. Nous avons déjà vécu toutes les horreurs, l'indicible,  avec Gaza. Nous n'avons plus de larmes, plus de mots. Ils se sont taris avec la Palestine. Nous savons qu'il ne sert plus à rien de discuter,  Nous n'avons plus d'illusions. Il nous faut serrer les dents, serrer les poings en silence.

Le président Trump vient  rappeler inopinément, que les mêmes méthodes, les mêmes formes d'agression  existent toujours,  la loi de la jungle, celle du plus fort, la cruauté absolue,  les mêmes formes d'agression.  Leçon combien utile.

Mais aujourd'hui  le  contexte est bien diffèrent. Les choses changent malgré tout.

En Europe ce n'est plus la quasi-unanimité qu'il y avait derrière les aventures américaines. La division se manifeste déjà, visible,  sur les plateaux. Du jamais vu. Des accrochages, des divergences. Beaucoup s'aventurent à dénoncer le prétexte du "narcoterrorisme". Un peu partout en Occident on craint d'être le prochain repas de Trump. Même "l'exploit technique" de cette "exfiltration sans bavures", selon le récit scénarisé Trumpiste, est regardée par beaucoup avec un sourire septique. Un ex-agent de la DGSE française, bombardé éditorialiste, dira à ce sujet, le 5 janvier,   sur le plateau de la chaine d'information  LCI: "un marteau pour tuer un moustique".

Même l'Europe  si prompte d'habitude à dire son admiration, celle à l'égard du  Mossad comme à l'égard des USA, est désormais plus réservée. Beaucoup disent leur désaveu  devant une violation si flagrante du droit international, et du droit tout court, Sur les plateaux de télé mainstream eux-mêmes,  les divergences s'affichent. Certains comparent  le prétexte mensonger du "narcoterrorisme" au mensonge célèbre  de cette fiole  brandie pour justifier la guerre d'Irak. C'est désormais le désordre politique et idéologique chez les "éditorialistes". Il n'y a plus un récit unique comme c'est le cas pour le conflit en Ukraine. On redoute les appétits Trumpistes sur le Danemark ainsi que  le soutien que les idéologues du Trumpisme  apportent, en Europe,  aux forces montantes nationalistes dites "populistes". On se dispute, on ne sait plus quoi penser. Le temps de l'unanimisme occidental et otanien  est terminé.

Un signe de déclin, pas de force  

Ce qui a changé aussi c'est l'influence économique de la Chine qui a grandi en Amérique latine, en même temps que  celle des Etats-Unis y a faibli. Sur le continent américain, les Etats-Unis ne peuvent plus concurrencer  économiquement la Chine sur et c'est pourquoi ils ont recours à la force militaire. Avant, ils s'appuyaient sur leur domination économique, sur une domination non directement agressive,  à part quelques exceptions face à des révolutions nationales ou crypto socialistes comme au Chili, à Cuba, au Nicaragua. C'est ce qu'on appelait le néocolonialisme. Cette domination indirecte était plus avantageuse politiquement, bien plus "douce", masquée,  la même qui s'était faite sur l'Europe au sortir de la deuxième guerre mondiale. Cela pouvait leur  permettre d'allier démocratie et libéralisme économique  et d'entretenir leur  image dans le monde. Aujourd'hui les Etats-Unis ont  recours à une  domination de type quasiment  colonial, pour s'assurer une rente économique. Ils taxent, se protègent par d'énormes tarifs douaniers, ont recours à la force brutale. C'est donc le retour à des formes d'action archaïques  comme cette agression contre le Venezuela,  le retour à la doctrine Monroe, et à cette époque  où les Etats unis se soumettaient par la force l'Amérique latine.

L'agression contre le Venezuela apparait, dès lors,  comme une agression hors temps, anachronique car elle traduit une politique passéiste. Elle est un signe de déclin,  pas un signe de force.

Il est impossible que la domination des Etats-Unis revienne sur le monde, même régionale, même sur l'Amérique latine, dans un monde où la puissance économique de la Chine deviendra de plus en plus dominante. C'est un processus historique  impossible à arrêter, sauf…si le déni  obstiné  des Etats-Unis face au déclin de leur puissance hégémonique n'entraine à l'holocauste.

Ce qu'il y a de bien avec Trump

Ce qu'il y a de bien avec Trump, si le mot  "bien", peut,  en l'occurrence, s'appliquer, c'est que tout est clair.  Il n'y a plus l'hypocrisie athénienne des démocrates occidentaux, il ne reste plus que le discours spartiate. Les appétits sont déclarés sans état d'âme : le pétrole du Venezuela; les terres rares d'Ukraine et du Groenland, l'argent de l'Europe, ses ressources financières ou ce qu'il en reste, ses investissements. Le langage d'un homme d'affaires. Mais le monde est bien plus compliqué, plus complexe  que le monde des affaires.

Au fur et à mesure que l'agression contre le Venezuela se développe, le vrai visage du trumpisme se manifeste, se révèle. Trump déclare que l'Amérique est sa chasse gardée, "son jardin" précise hier,  le 5 janvier, Marco  Rubio, son secrétaire d'Etat et émigré cubain, qui voue une haine absolue à l' "Ile de la liberté". Il avait d'ailleurs dit le premier jour de l'agression : "A  la place de Cuba je ne dormirai pas tranquille". Les Etats-Unis, veulent faire la loi, à tous les sens du terme, sur une grande partie du monde.

La transaction est désormais avérée: ce que  cherche manifestement à proposer Trump à la Chine et à la Russie,  dans sa vision décidément  transactionnelle du monde, c'est qu'on lui laisse le continent américain, et probablement  le Proche et Moyen orient, et éventuellement d'autres territoires qui seront une zone grise à négocier à l'avenir, et qu' en échange, il ne les bloquerait  pas en Ukraine, à Taiwan et peut être dans la mer du Chine. 

Mais la Russie, et la Chine, seront probablement amenées, désormais, à se demander s'il n'y a pas beaucoup de duplicité dans les professions de foi du président  Trump sur la paix dans le monde, y compris sur sa volonté réelle de paix  en Ukraine, et s'il n'y a pas là un double jeu.

C'est le moment  de vérité pour la Chine et la Russie, mais aussi pour l'ensemble des BRIKS, du monde futur  émergent. La tentation d'intérêts nationaux étroits, permanente dans l'Histoire,  l'emportera-t-elle  sur la  vision dont  ils se réclament, celle  d'un monde multipolaire où les nations, grandes ou petites, sont souveraines et égales. Ou ne serait-ce qu'une belle  utopie ?

L'Alliance bolivarienne

Au Venezuela, la partie n'est certainement pas encore jouée. Il faut souhaiter beaucoup de plaisir au Président Trump, qui va découvrir des réalités humaines qui ne sont pas solubles dans l'argent et le profit. De grands pays d'Amérique latine ont constitué de fait un front de résistance  au Trumpisme: le Brésil, la Colombie, le Mexique  et d'autres  Le président colombien, avec un rare courage, vient de dénoncer devant le monde les attaques de piraterie des forces US  en haute mer contre les pétroliers transportant du pétrole vénézuélien en la comparant  à la piraterie pratiquée naguère dans les Caraïbes par les navires corsaires  européens.

Le mouvement bolivarien, au Venezuela et dans d'autres pays latino-américains,  a des traditions solides,  une idéologie qui s'est formée durant deux siècles. Il a formé une alliance d'ailleurs du même nom:  le 14 décembre  2004, Hugo Chavez et Fidel Castro créaient à la Havane, cette alliance ' (l'ALBA), et en novembre 2019, elle comptait dix pays membres.  On ne peut pas vaincre un tel mouvement historique.

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