Un cageot de fruits, un dimanche dans le métro …

« Paris, un dimanche de juin, la chaleur, les odeurs, la présence obsédante de tout ce bruit, béton, bitume et ferraille mais surtout la question : où se trouve la nature ? Quelques arbres égarés, quelques fleurs aux fenêtres [...] Il nous reste la petite porte, l'intégration dans le tissu local, […] l'idée que la joie de vivre peut se situer dans un quotidien simplifié »

 

Paris a 4 jours d'autonomie alimentaire devant elle. Le garde-manger de la métropole n'est plus une ceinture vivrière dense, mais plutôt le marché internationale de Rungis. Pourtant la Grande Ville et son idéologie maintiennent allègrement l'illusion d'une corne d'abondance, étendent leur bâti gris et éloignent l'homme de la Nature.  Dans des environnements urbains défavorables, comment aborder la transition vers des sociétés post-pétrole, qui mettraient fin à ce modèle agricole archaïque , qui permettraient l'ensauvagement de nos horizons urbains ?

« Il nous reste la petite porte, l'intégration dans le tissu local, […] l'idée que la joie de vivre peut se situer dans un quotidien simplifié »

 

Par Noëlmh, le 21.06.14. Publié initialement sur le site du PPLD.

 

Sortie de l’assemblée générale annuelle du PPLD,  après avoir échangé avec deux sympathiques messieurs, une reflexion m’est venue, et le trajet en train a permis de mettre cela par écrit. Le sujet, n’est pas le cageot de fruits, même si j’en ai vu un ce jour-là, et que cerises, pêches et melons étaient forts appétissants, et totalement incongrus (1) dans le métro, mais la ville et… la nécessaire transition.

Moi-même, j’habite un petit village que sa ruralité ne rend pas autonome pour autant, car il n’y existe pas de production maraîchère, ni fruitière, ni paysan-boulanger, ni épicerie. Les 2 agriculteurs restant produisent colza, céréales, maïs, viande et lait, exportés hors du village. La dépendance au pétrole et la non-autonomie, je suis peut-être la seule à la ressentir et à la mesurer. Pierre et Paul (je vais appeler ainsi les deux messieurs) m’ont interrogée sur le lien entre décroissance et transition. Je leur ai raconté mon unique essai de création d’un groupe de transition, par une réunion très riche en échanges d’idées avec… une seule personne, et qui a abouti 2 ans après à un constat de méconnaissance du sujet par la majorité des gens. Même la fin du pétrole, à venir n’est pas encore intégrée. Alors, la décroissance, pensez donc ! Seul subsiste la notion de peur, lorsqu’on peut discuter avec certaines personnes de la réalité du monde, comme l’a verbalisé un élu local « vous faites seulement peur aux gens avec tout ce que vous dites » (vous étant les écologistes?).

Alors comment parler de ce sujet, comment colporter ?

Peut-être une idée ! La grande porte nous étant fermée, nulle publicité, nulle émission de radio ou de télé, les objecteurs de croissance, les décroissants s’activent en coulisses, il nous reste la petite porte.

La petite porte, c’est peut-être l’intégration dans le tissu local, la participation à des manifestations conviviales, oui même regarder le match France-Suisse sur écran avec d’autres habitants et plaisanter sur les sacs de tri d’ordures, que nous avons mis en place. La petite porte, c’est donner l’exemple de ses choix de vie, c’est de petites allusions à un autre monde possible, l’idée que la joie de vivre peut se situer dans un quotidien simplifié, dans un refus de consommation de masse, dans une réflexion qui se laisse aller vers un cheminement global, vers une prise de conscience qu’un seul acte posé par soi-même, anodin en apparence peut être porteur d’un effet maximum, lorsqu’il est posé par plusieurs milliers de personnes.

C’est l’effet que me fait à chaque fois un passage dans une grande ville. Pesanteur, recherche de solitude, de flâneries, de ralentissement.  Peut-être y suis-je plus sensible car je ne fréquente plus les lieux peuplés, supermarchés et circulation dense.

Paris, un dimanche de juin, la chaleur, les odeurs, la présence obsédante de tout ce bruit, béton, bitume et ferraille mais surtout la question : où se trouve la nature ? Quelques arbres égarés, quelques fleurs aux fenêtres. L’humain fait partie de la Nature et sa recherche de soleil sur les terrasses des cafés en reste encore le témoin.

Le contact avec le sol, la terre est quasi impossible. Une trouée de ciel libre au carrefour de la rue des Envierges et de la rue Piat, nous fait penser que l’horizon et la mer sont au bout de la rue. Mais ce n’est en fait qu’une vue plongeante sur le parc de Belleville, et sur Paris. Aussi loin que le regard peut porter, c’est le bâti gris . Une belle vue diront certains. Une vue envahissante. Peut-être, mais où sont toutes les nuances de vert, les multiples couleurs des fleurs de juin, les papillons bourdonnant et autres oiseaux s’ébattant. La nature est bien pauvre à Paris, et si petite en comparaison du nombre d’habitants. Les designers et décorateurs s’obstinent à créer des papiers peints impression jungle ou des commodes Louis XV impression léopard pour reconnecter les urbains à la nature, ce ne sont qu’illusions destructrice d’autres Natures lointaines, mais qui contribue à relancer la croissance.

Densifier la ville (2), utile au regard des surfaces grignotées par l’extension sauvage des communes limitrophes, certes, « urbanistiquement et développement durablement» parlant, c’est souhaitable. Mais, quelques récifs verts, des trouées de jardins partagés, des lieux de ressourcement, seraient tellement utiles pour pouvoir « survivre ». Les protéger de la spéculation immobilière, en faire des sanctuaires, profiter de chaque démolition pour en créer de nouveau, voilà un projet qui promet de beaux jours à paresser mollement en discutant avec son voisin, après une journée chaude où l’on a un peu jardiné.

On peut comprendre que cette notion de dépendance soit si vivement ressentie par certains et que le mouvement de transition soit né en ville. Le campagnard modèle, même s’il n’est pas indépendant et bichonne ses 200 m2 de pelouse et ses thuyas qui le cache à la vue de son voisin, maniant tracteur tondeuse et taille-haie, peut encore facilement s’échapper dans les champs, pourtant uniformisés, et les forêts voisines.

Le campagnard peut intellectuellement comprendre la transition nécessaire liée à la fin prochaine des énergies fossiles, mais n’en ressentira pas nécessairement l’urgence. L’image d’un supermarché non approvisionné est certes parlante, mais la confiance envers le système a vite fait d’effacer cette pensée négative.

Certains de ceux, habitant en ville, qui ont connu une enfance campagnarde, s’évadent le week-end, aspirent à retrouver la campagne, pour ce qu’elle représente en Nature, mais aussi pour retrouver une autre vision de la vie. Il semble même que l’on soit toute sa vie à la recherche de l’endroit où l’on a vécu étant tout petit enfant, comme un havre à retrouver. Alors, le petit enfant citadin, qui n’a connu que le square et le bitume, devenu adulte sera-t-il en recherche d’urbanité, vivant de plus en plus hors sol ? Les mégapoles déjà gigantesques vont-elles alors se rejoindre, Lille-Paris-Lyon-Marseille ne faisant plus qu’une grande cité (3) ?

Ou bien, le système s’étant écroulé, les citadins reviendront-ils, comme actuellement en Grèce, habiter dans les villages fantômes de leurs ancêtres ?
Que peut-on souhaiter à l’Homme ? Peut-être qu’il se reprenne vite en main, qu’il marche pieds nus dans l’herbe, sur la Terre Nourricière, qu’il prenne conscience…

 

1 Cette incongruité, on la retrouve dans cette citation de Lanza Del Vasto « Que font-elles de nécessaire les villes ? Font-elles le blé du pain qu’elles mangent ? Font-elles la laine du drap qu’elles portent ? Font-elles du lait ? Font-elles un œuf ? Font-elles le fruit ? Elles font la boîte. Elles font l’étiquette. Elles font les prix. Elles font la politique. Elles font la réclame. Elles font du bruit. Elles nous ont ôté l’or de l’évidence et l’ont perdu » In Lanza Del Vasto ou l’expérimentation communautaire de Frédéric Rognon au Passager clandestin.


2 http://www.partipourladecroissance.net/?p=8127


3 Barjavel-Ravage- 1943 « Un étudiant en chimie agricole, François Deschamps, décide avec quelques autres personnes, de quitter Paris, mégalopole de vingt-cinq millions d’habitants, en proie au chaos et aux flammes pour retrouver son village d’enfance en Provence. Il espère pouvoir y reprendre une vie normale mais paysanne… Le chemin est cependant long et difficile, pour ceux qui n’ont jamais connu autre chose que le confort qu’offrent la technologie et la science. » « Ce roman, très intense, abordant d’une façon très surprenante un thème a priori récurrent, transporte le lecteur au grès des aventures du héros, entre un monde futuriste d’hommes puissants mais dépendants, et un monde « arriéré » mais composés d’hommes libres et simples. » http://fr.wikipedia.org/wiki/Ravage_%28roman%29

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