Pour changer le système avec la Décroissance, de l'intérieur ou pas ?

Comment mener un changement systémique au sein du système ? Depuis plusieurs années cette question taraude l'ensemble des personnes qui questionnent les fondements de notre modèle de société. Vincent Liegey, coordinateur des conférences internationales de la Décroissance, propose de partager ses réflexions suite à la co-organisation d'une grande rencontre au Parlement Européen...

Comment mener un changement systémique au sein du système ? Depuis plusieurs années cette question taraude les décroissants mais aussi l'ensemble des personnes qui questionnent les fondements de notre modèle de société. Nos institutions ont été créées pour être au service de la croissance et du néolibéralisme que nous combattons. Est-ce possible et souhaitable de les investir ? Retour d'expérience...

C'est avec beaucoup de doutes, qu'avec le collectif d'organisation des conférences internationales de la Décroissance, que nous avons reçu l'idée d'organiser une grande rencontre sur la post-croissance et la Décroissance au sein du Parlement Européen.

Décroissance, dialogue au Parlement Européen © @R_Degrowth Décroissance, dialogue au Parlement Européen © @R_Degrowth

Dès le début, sans grande illusion, je soutenais l'idée que nous avions rien à perdre. J'y ai vu trois défis : montrer que les idées de la Décroissance sont légitimes et doivent être prises au sérieux pour sortir de l'imposture des fausses solutions portée par le développement durable, la croissance verte, inclusive ou soutenable ; mesurer le fossé entre ces bulles technocratiques enfermées dans la religion de la croissance et la société qui souffre mais aussi bouge et s'empare des enjeux du XXIème siècle ; conclure sur la question : avons-nous quelque chose à faire dans ce jeu dont les règles nous sont imposées ?

Ainsi, nous nous sommes lancés dans l'aventure, sérieusement, sans grandes illusions. Très vite, nous avons eu la bonne surprise de rencontrer des interlocuteurs de qualité, sincères avec lesquels un dialogue constructif s'est installé. De même, grâce à leurs démarches, des portes se sont ouvertes et on a pu assister à la construction d'un projet ouvert nous permettant de sortir de notre entre-soi : contacts établis avec la commission européenne, des députés européens de cinq familles politiques différentes et aussi l'accord du Président du Parlement d'ouvrir et d'accueillir cette rencontre. Ces coopérations se sont aussi étendues auprès d'ONG avec lesquelles nous avons l'habitude de débattre mais aussi, et c'est je crois une première à ce niveau là, avec des syndicats.

Ainsi, nous nous retrouvons avec de solides fondations pour une rencontre fructueuse... à condition que le dialogue s'établisse vraiment.

Lors de ces étapes, j'ai ressenti à la fois un intérêt pour les idées de la Décroissance, qui ne peuvent plus être ignorées ni moquées, mais aussi des craintes : "on va se faire allumer par des bandes de zadistes !" De même, j'ai été marqué, lors de nos échanges, par la méconnaissance commune de nos réalités, bien loin l'une de l'autre. Par exemple, et c'est à prendre en compte pour les prochaines éditions, il a été difficile voire impossible d'intégrer dans l'organisation la pratique et de faire le lien avec le réseau, pourtant très dynamiques des alternatives bruxelloises. De même, et contrairement à ce que nous faisons lors de chacune des rencontres de la Décroissance, il est difficile au sein du Parlement Européen d'amener d'autres supports, plus créatifs et artistiques mais aussi de prendre le temps de la convivialité. De notre côté, on a dû rassurer, montrer que nous sommes là non pas pour invectiver mais dialoguer, pour construire les bases d'un débat fructueux en nous écoutant les uns les autres.

La Décroissance s'invite au Parlement Européen © Vincent Liegey La Décroissance s'invite au Parlement Européen © Vincent Liegey

Ainsi, nous nous sommes préparés collectivement afin d'anticiper les embûches, blocages, problèmes que l'on pourrait rencontrer ou comment rester radical, donc cohérent, sans fermer le dialogue, sans casser la confiance. Pendant deux jours, on s'est retrouvé en veste et chemise, tailleur, à jouer les “lobbyistes” dans les entraves du Parlement Européen. Contrairement aux lobbies que nous critiquons férocement, on n’était pas là pour détourner la démocratie au profit d'intérêts privés mais au contraire pour essayer d'y porter une voix que l'on entend peu, celle de l'intérêt général. On a enchaîné d’une table ronde à une autre, d’une thématique à une autre avec beaucoup de disparité dans la qualité des débats mais aussi des invités à la tribune, plus ou moins ouverts ou informés sur la question de la Décroissance. Cela a quelquefois créé de belles confusions, de beaux malentendus, mais force est de constater que des graines ont été semées, des messages sont passés. Enfin, plus important, car il serait illusoire de penser que l’on peut décoloniser l’imaginaire croissanciste en deux jours, j’ai perçu une volonté sincère de continuer les débats. Cette envie, vient du fait qu’il y a dorénavant un consensus grandissant sur l’état d’effondrement généralisé de notre civilisation thermo-industrielle, d’un point de vue environnemental et énergétique mais encore plus économique (krach économique à venir, impossibilité de rembourser les dettes publiques) et politiques (explosion des inégalités, montées des “populismes”, perte de sens et mal-être, en particulier au travail).

Depuis plusieurs, années, j’ai fait le choix de partager mon activisme avec un pied dans le système et un autre à l’extérieur en soutenant la nécessité de mettre en lien diverses approches et stratégies. D’un côté simplicité volontaire et participation à la construction du monde de demain pour inventer et expérimenter d’autres manières de produire, échanger et vivre ensemble la démocratie. D’un autre, comment changer la société sans prendre le pouvoir, parce que si on prend le pouvoir on est pris par celui-ci… mais aussi sans le laisser. Cette expérience au Parlement Européen me confirme dans cette idée qu’il faut occuper et se re-approprier les institutions, certes imparfaites voire toxiques, dont nous héritons, afin d’en minimiser les désastres. Nous pouvons y trouver des alliés, mais aussi peut-être des leviers d’actions ou de blocages. Alors, sans délaisser mon utopie concrète, riche en enseignements et en bien être, je continue à occuper les espaces institutionnels, de l’universités aux entreprises, de la communes au Parlement Européen en passant par l’assemblée nationale. Nous y sommes plus légitimes que jamais, en terme d’idées mais aussi de nombre ! De plus, face aux défis du XXIème siècles, nous sommes aussi attendus et peut-être, sans illusions, de plus en plus écoutés… Alors réapproprions-nous et occupons tous les espaces !

Vincent Liegey, coordinateur des conférences internationales de la Décroissance

Retrouver l'ensemble des vidéos des tables-rondes sur postgrowth2018.eu ainsi que les programmes et la liste des organisateurs et partenaires.

Photo en PJ. Crédit  Research & Degrowth - @R_Degrowth 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.