Un an après : Et si tous les Charlies se réappropriaient la politique ? Et si ils étaient décroissant-e-s ?

"Ce type d’événement n’est-il pas l’occasion de questionner notre modèle de développement , d’interroger notre organisation sociale ? Sommes-nous assez irresponsables, voire cyniques, pour prétendre que ce paradigme serait le père de sociétés sereines, paisibles et fraternelles ? Sommes-nous assez naïfs pour s’étonner de la haine et des violences qu’il enfante ?" : le débat est lancé.

Suite aux événement du début de l’année dernière nous publions un texte invitant les charlies à se réapproprier la politique. Au printemps, nous avons été contactés pour approfondir notre pensée dans le cadre d’un ouvrage collectif sur les événement de janvier 2015. Toutefois, l’ouvrage en question n’a pu se faire tant le sujet reste sensible. Nous vous proposons donc notre contribution à l’occasion des commémorations.

Ce texte a été rédigé avant les attentats du 13 novembre 2015, ce qui explique que ces événements soient absents de ce texte. Il en est presque renforcé. D’ailleurs, notre réflexion sur le « 13 novembre 2015 » continue de nous agiter d’autant plus que les réponses de nos gouvernants, entre mesures sécuritaires et entraves à la démocratie, nous amènent toujours plus vite à la barbarie. Bonne lecture… pour débattre… et en espérant contribuer à sortir des barbaries…

 

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Et si les Charlie étaient décroissant-e-s ?

« Le capitalisme canalise les frustrations des hommes, les empile, comme il accumule le capital, et fait gonfler des bulles qui finissent par crever comme des bombes. » Bernard Maris

 

En 1995, sortait sur les écrans La Haine. Ce film relate la journée de trois jeunes de banlieue qui traînent leur ennui et leur jeunesse qui se perd, sans espoir. La Haine raconte un pan de l’histoire de notre pays, la France, en chute libre, ce qui fait dire à l’un des protagonistes : « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien. Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. »

Cette chute a trop longtemps été ignorée et, en ce début de mois de janvier 2015, nous venons de nous prendre en pleine figure cet atterrissage, d’une terrible violence. Cette tragédie n’est qu’une partie émergée, spectaculaire, d’un mal bien plus profond. L’ignorer, encore une fois, reviendrait à ne toujours pas essayer de préparer l’atterrissage mais préférer le crash frontal. Toujours plus vite droit dans le mur !

Car c’est notre société qui a créé ces monstres. Ces monstres sont nés en France et ont grandi en France. Ils ont fréquenté les écoles mais aussi les prisons de la République. Surtout, il ne s’agit pas de cas isolés. Aujourd’hui, nous devons nous questionner et nous demander comment se fait-il que notre société échoue à faire grandir des enfants dans un environnement serein et apaisé ? Comment se fait-il que des franges entières de la population se réfugient dans des communautés étanches, voire hostiles, les unes des autres, qu’elles soient religieuses ou non ? Car la religion n’explique pas tout puisque les extrêmes ont pu, à d’autres époques, être un refuge pour des populations désenchantées et paumées en quête de violence pour s’exprimer.

Ce type d’événement n’est-il pas l’occasion de questionner notre modèle de développement occidental, d’interroger notre organisation sociale ? Sommes-nous assez irresponsables, voire cyniques, pour prétendre que ce paradigme occidental serait le père de sociétés sereines, paisibles et fraternelles ? Sommes-nous assez naïfs pour s’étonner de la haine et des violences qu’il enfante ?
Le capitalisme, et sa quête morbide et illusoire de toujours plus de croissance, a érigé en système l’individualisme et la concurrence économique. Il ne cherche pas à atténuer les mauvais côtés de la nature humaine, il les cultive et en fait la « règle unique ».
Notre mode de vie est responsable d’une quête effrénée d’une énergie bon marché, d’une main-d’œuvre toujours moins coûteuse, de ressources minières bradées. C’est-à-dire qu’il est responsable de l’exploitation d’une grande partie de la population mondiale et de la destruction d’équilibres sociaux et écologiques.
Certes, dans une compétition, il y a des gagnants, mais il y a surtout des perdants. Et quand le consumérisme marchandise toutes les sphères de la vie, jusqu’à notre propre humanité, il ne reste plus beaucoup d’espace pour rester dignes. Les extrémismes fondamentalistes l’ont bien compris. Le Front National aussi. La peur, le sentiment d’injustice et de rejet, les frustrations bien réelles ou crées sont porteurs.
Pour continuer à vivre dans notre mirage d’un bonheur formaté par les publicitaires, sommes-nous prêts à assumer les guerres économiques, militaires et sociales qui l’accompagnent ? Pour nous-mêmes, les autres populations du Monde, et les générations futures ? Où sommes-nous disposés à prendre collectivement conscience des conséquences de nos actes, mêmes les plus anodins ? A payer le vrai prix de notre pseudo-liberté de jouir et consommer sans fin ? Car, il faut être lucide ; notre mode de vie s’appuie sur la domination des plus riches sur les plus pauvres, de toutes et tous sur la planète. Surtout elle brille par une perte de sens et de repères d’une société bercée par les illusions que le toujours plus serait nécessaire.

Après ces événements dramatiques de janvier, n’est-il pas temps de se poser, ensemble, les vraies questions pour, enfin, y apporter les bonnes réponses ? De se tourner vers l’autre, les autres ? Non pas pour afficher une pseudo unitude de façade mais pour assumer ce qui fait la richesse et la résilience des écosystèmes : la diversité.
De nombreux témoignages, de magnifiques écrits, dessins et caricatures ont été diffusés et partagés dans les semaines suivant cette tragédie, avec beaucoup d’émotions, de sincérité, de doutes, de questionnements, d’humilité, de rage, d’amour…
Mais à terme, sur quoi débouche cette unité émotionnelle, récupérée et construite autour de « je suis Charlie » ? L’unité médiatique, en s’appuyant sur ce slogan quasi-publicitaire, nous a assigné à choisir entre deux camps. N’est-ce pas une manière de nous contraindre au simplisme, et surtout de nous interdire toute possibilité d’ouvrir le moindre débat qui prenne en compte la complexité de la situation ? Est-ce ainsi que nous allons nous en sortir ?

De tels événements nous ramènent au 11 septembre 2001 … Le réveil fut douloureux avec une mégamachine qui a vite repris les choses en main pour nous entraîner toujours plus vite dans sa chute. Les attentats ont d’ores et déjà été récupérés et interprétés selon les techniques que Naomi Klein avait décrites en 2007 dans La Stratégie du choc, notamment en expliquant comment l’oligarchie (avec les médias qu’elle contrôle) dirige l’opinion vers l’union sacrée autour de son monde.
Les mesures annoncées par Manuel Valls sont à ce titre révélatrices de l’état d’esprit guerrier et répressif qui s’annonce, mais avec l’aval de tous les citoyens encore émus. Il en est de même avec le maintien des budgets militaires que le président Hollande n’entend plus sacrifier. Les armes et la répression plutôt que l’éducation et les crayons, pourtant brandis bien haut le 11 janvier 2015. L’union sacrée est un leurre formidable car la mégamachine avance toujours comme le rappelle l’action d’Areva intentée contre des anti-nucléaires, l’Union Européenne qui facilite la culture d’OGM ou encore la loi Macron passée en force avec le 49.3 et qui risque d’augmenter la violence économique et ses souffrances. Loin de l’unité, c’est le chacun pour soi avec l’avantage aux riches et à l’oligarchie qui est renforcé.

Alors, que faire ? Déjà, ne pas tomber dans le piège d’une réaction agressive. Ni dans l’angélisme, c’est-à- dire dans le piège du simplisme paresseux. Il faut faire face, toutes et tous, à ses propres croyances, ses vérités et être capable de les remettre en cause. Il va falloir s’écouter et se tourner vers les autres. Les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes déclarations n’ont pas les mêmes sens. Pour mettre des mots sur les maux, il va falloir communiquer, prendre le risque de sortir de ses croyances pour débattre au lieu de se battre, avec la communication non-violente, ne serait-ce pas là l’une des bases de l’intelligence humaine ?

En fait, il s’agit d’investir le champ politique et le champ de l’action délaissés et marginalisés ces dernières années. C’est urgent ! Ne plus subir un système économique et « démocratique » qui nous est présenté comme naturel et immuable, mais reconstruire une autonomie collective à force de rencontres, de débats, de pensées et d’expérimentations. Cette dynamique est déjà en marche, avec les Décroissants et beaucoup d’autres. Nous avançons avec nos propositions et nos expériences : la relocalisation ouverte, des outils démocratiques conviviaux, des outils de solidarité qui permettraient de se passer de la croissance du PIB, et une décolonisation de nos imaginaires consumériste et économiciste. Ainsi, nous voulons nourrir le débat politique et citoyen que nous appelons de nos vœux. Car soyons clairs : voter, manifester ou acheter un journal une fois l’an, même en masse, est loin d’être suffisant. Il est déjà bien loin ce 11 janvier 2015 et, finalement, à part quelques policiers de plus dans les gares et quelques barrières devant les lieux publics, qu’est-ce qui a réellement changé ? Rien, parce que notre oligarchie ne veut pas que ça change. Certes, ils souhaitent que les symptômes disparaissent mais sans remettre en cause leur mode de pensée, ni notre mode de vie, pourtant responsables. Certes, nous devons imaginer d’autres possibles mais nous devons également dénoncer leur attitude suffisante et irresponsable qui nous emmène tous dans le mur, toujours plus violemment. Résister, dénoncer et lutter contre les dérives de la société de croissance restent d’actualité tant l’imaginaire croissanciste est ancré dans notre mode de pensée et nos habitudes de vie.

Il est donc temps d’aller plus loin que l’unique lutte antiterroriste. Aller plus loin, c’est dépasser ce temps de l’unitude, le temps du slogan, de l’inutile finalement. Car l’urgence, c’est d’amorcer des transitions. C’est en finir avec les fondements de la société de croissance que sont l’économie, la consommation et le productivisme. C’est décoloniser nos imaginaires mais aussi nos pratiques en s’appuyant, notamment, sur la relocalisation ouverte et la non-violence. Ainsi, nous souhaitons proposer quelques pistes qui nous semblent susceptibles d’aider à sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes tous engagés.

 

Sortir de la religion de l’économie pour en finir avec les diktats de l’oligarchie

Nous sommes devenus des homo-œconomicus, certains que le bonheur, le bien être, le sens que l’on pourrait donner à nos vies se résumeraient dans des chiffres. Que le bon sens, les émotions, l’altruisme, la culture, le don, la réciprocité n’existeraient pas, n’existeraient plus.
Quelle tristesse, quelle misère de voir nos sociétés fondées sur la compétition, la rivalité ostentatoire et encore plus sa religion des indicateurs : combien de kilo Euros valons-nous ? Nous sommes devenus incapables de voir le monde, de le penser, de l’intellectualiser autrement que par la croissance du PIB, du niveau de la dette publique, de nos salaires, primes, stock options… Nous n’avons jamais autant accumulé dans cette quête morbide et illusoire que l’on pourrait s’acheter l’immortalité… comme l’expliquait très bien notre compagnon de route Bernard Maris en parlant de du mythe de la Croissance…
Nous sommes même arrivés à croire que l’argent était plus important que nos systèmes de santé et d’éducation. La primauté de l’économie l’emporte sur tout, et nous contraint à des choix impossibles pour sauver l’économie, peu importe les drames humains. Le dilemme est cornélien, nous sommes clairement en train de vivre un drame, simplement pour ne pas remettre en cause les fondements de la société de croissance et ses corollaires. Notamment, la dette, dont il va sérieusement falloir questionner la légitimité.
D’une part, nous devons nous opposer au remboursement des parts illégitimes de cette dette. De plus, nous devons nous réapproprier l’économie, la ré-encastrer dans la vie sociale et la mettre au service de politiques de resocialisation, de solidarité et de transition vers de nouveaux modèles de sociétés soutenables et souhaitables. Nous devons oser décoloniser nos imaginaires et nos pratiques pour envisager sortir de cette impasse anthropologique, suite logique de l’impasse de la société de croissance.
Nous devons également nous débarrasser du mythe de la Croissance. Celle-ci a toujours permis aux plus riches de repousser la question des inégalités à travers le partage de quelques miettes d’un gâteau pourtant toujours plus gros. La Croissance ne reviendra pas et quand bien même elle pourrait revenir, nous n’en voulons plus. Pourquoi ? Car c’est bien elle avec ses rêves, son mode de vie qui détruit la planète, créé des déséquilibres sociaux et culturels catastrophiques. Oui, la Croissance n’est pas l’allié de la démocratie, ni des pauvres gens. Elle sert un système, celui de l’oligarchie. La première des décroissances doit être celle des inégalités mais cela oblige à revoir les fondements même de la société de Croissance.
Ainsi, le consumérisme et le productivisme ne doivent donc plus être une finalité de nos sociétés et un étalon pour jauger de notre réussite.

 

Sortir du consumérisme pour entrer en convivialité

Aujourd’hui, l’individualisme guide nos choix, notre façon d’être et de vivre. Or, vivre c’est consommer, consommer toujours plus de « saloperies » sans jamais se soucier des conséquences destructrices de ces achats lorsque nous nous rendons dans des magasins. En partant de notre pavillon individuel, pour rouler sur de magnifiques surfaces bitumées dans notre voiture bourrée d’électroniques, afin d’arriver à ces temples de la consommations que sont les zones commerciales, nous ne sommes pas confrontés à l’impact dévastateur de ce mode de vie tant sur le plan écologique, social que culturel. Non. Jamais.
Ici, nous croyons jouir. Là-bas, ils trinquent. Et, nous continuons dans le toujours plus. Pourtant, nos vies sont vides, standardisées et empreintes de souffrances : stress, perte de sens, peurs, dominations, violences, exclusions, solitudes caractérisent la vie moderne. Nous ne nous parlons plus que par tablettes interposées. Nous voyons le monde que par des écrans, ceux de la société du spectacle avec les matchs du Qatar Saint-Germains, des peurs entretenues par des politiciens cyniques, des mensonges et des manipulations éhontées de la publicité. Il faut bien des palliatifs. Alors quand ce ne sont pas des antidépresseurs ou de la drogue, c’est une grosse bagnole, un portail ou un séjour dans un « club med » sécurisé en Tunisie faute d’y envoyer nos savoir-faire en terme de répression… ou, par défaut, le fondamentalisme, la haine, la violence quand il ne reste plus que ça.
Nous continuons de nous rendre au supermarché en bagnole, plein de compassion pour ces guerres meurtrières au Moyen-Orient ou en Afrique, sans se rendre compte que ces dernières sont les conséquences de notre besoin de sécuriser notre approvisionnement en énergie, nécessaire à la survie de notre modèle productiviste.
Quel bonheur ce serait de retrouver cette unité politique vue à Paris le 11 janvier à la COP21 à l’automne prochain… Mais quelle unité ? Hypocrisie et cynisme… à moins de comprendre qu’il n’y aura pas d’avancées dans les questions écologiques sans sortir de ce productivisme. Tant que nous ne nous libérons pas de ce techno-scientisme industriel qui nourrit la pompe à fric oligarchique, rien ne se fera. Nous pourrons parler des écosystèmes, des cycles écologiques, de la biodiversité, de la raréfaction des matières premières… mais ce ne sera que des mots creux, au service du greenwashing. Consommez, dormez tranquilles, les multinationales vous inventent les énergies de demain, toujours plus de saloperies, quand ce n’est pas l’homme de demain avec les délires morbides du transhumanisme…
Alors oui, il faut sortir de la démesure, se donner des limites pour plus d’harmonie. Il faut également intégrer les coûts réels de ce que nous achetons mais également se questionner sur nos réels besoins. Que produire ? Comment et pour quel usage ? Et, au détriment de qui, de quoi ?
La simplicité volontaire, le don, le partage en s’appuyant, par exemple, sur le low-tech ou l’agroécologie sont plus que des pistes. Ils constituent aussi une méthode pour sortir en douceur et sereinement de la consommation comme modèle d’une vie réussie, pour nous réapproprier nos productions, nos savoir-faire et bâtir ensemble des sociétés conviviales et autonomes.

 

La relocalisation ouverte, pour concilier respect et vivre ensemble

Il est temps de repenser nos modèles de sociétés et de ne pas amorcer le changement avec les schémas de pensée qui ont engendrés les crises en cours. Il nous apparaît opportun de relocaliser nos productions pour des raisons écologiques et énergétiques évidentes, pour des raisons économiques, pour plus de justice sociale et de démocratie. C’est en se relocalisant que nous pourrons envisager d’autres manières de vivre ensemble, d’autres manières de participer à la vie de la cité tout en ayant conscience de façon directe des conséquences de nos actes. Mais se relocaliser c’est aussi se rencontrer autrement qu’à travers les chaînes d’information en continue ou les réseaux sociaux. C’est en se relocalisant que nous pourrions recréer du lien, pour mettre des mots sur les maux, pour créer des équilibres sociaux, des solidarités, pour s’engueuler de vive voix, pour ne plus avoir peur. Si c’est urgent, c’est surtout souhaitable pour ne pas engendrer des sociétés où violences, haine et incompréhensions prédominent et structurent l’action politique. Diviser pour mieux régner…
La relocation ouverte, c’est aussi envisager les relations humaines au niveau de nos productions, de nos échanges, de nos rapports à l’autre de façon différentes ; c’est favoriser l’autonomie, c’est-à-dire nous rendre collectivement entièrement maître de nos vies et de notre société, en nous rendant conscient et responsable de ce qui nous arrive et de ce que nous construisons. Encore, faut-il vraiment pouvoir agir ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comprenons que la société doit nous appartenir et ne fonctionner que par notre participation et les objectifs que nous lui fixons. Relocaliser, c’est aussi retrouver le sens des limites, sortir de la démesure et du « toujours plus », du syndrome de Coubertin « plus vite, plus haut, plus fort » et réapprendre à aimer les choses simples car Small is beautifull…
Mais relocaliser ne doit pas signifier le repli sur soi. C’est pourquoi il est important de parler de relocalisation ouverte pour vivre là où nous sommes, dans l’environnement qui est le notre avec celles et ceux qui sont autour de nous, mais en laissant les portes ouvertes. Pour voyager, c’est à dire rencontrer mais aussi accueillir. La diversité est porteuse de bien-être, d’intelligence et d’ouverture, mais elle n’est pas l’unitude… La relocalisation ouverte, c’est s’ouvrir aussi pour plus de solidarités dont nous aurons toujours besoin entre les espaces écologiques de vie.
La relocalisation ouverte c’est aussi refuser les catégories simplistes dans lesquelles on veut nous mettre : cultivons la complexité, la multiplicité, la diversité et la richesse de nos identités que nous avons toutes et tous en nous. Cette ouverture aux autres, à d’autres espaces, nécessite une communication non-violente car la violence engendre des maux tandis que les mots favorisent la communication.

 

La non-violence pour refuser les guerres et construire une nouvelle internationale

Si le « diviser pour mieux régner » est efficace à l’intérieur de nos sociétés, il l’est tout autant à l’international. Nous sommes ainsi engagés dans la construction de dynamiques guerrières terrifiantes. Derrière les rhétoriques auto-réalisatrices comme le « choc des civilisations », le retour d’un clivage est/ouest, se trouvent des réalités humaines et sociales similaires aux nôtres. Comme nous le rappelle Paul Valéry, « la guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas ». Nous, nous massacrons, nous détruisons toujours plus l’environnement, les oligarques continuent à s’enrichir… Il est temps, là aussi, de sortir des visions binaires et de refuser cette banalité du mal. Non l’occident, avec son individualisme consumériste et productiviste n’est pas le seul modèle souhaitable et réalisable. Non, l’imposture de la démocratie libérale imposée de force par les armes et les crimes de guerres n’est pas la seule alternative à d’autres barbaries. Nous ne voulons pas avoir à choisir entre nos oligarques ou les leurs, et inversement. Au contraire, créons des passerelles dans le respect de la diversité de nos contextes historiques, culturels et politiques afin de faire poids ensembles contre ces dynamiques destructrices : partout les mêmes questions sont posées. Partout on voit émerger des initiatives, des idées, des pratiques qui convergent. Alors, cultivons cette nouvelle internationale qui est en marche…

 

Des outils de sérénité sociale pour partager plus et vivre mieux

Enfin, l’ouverture aux autres, la non-violence et la convivialité passent aussi par des dispositifs anéantissant tout sentiment d’injustice sociale, de mise à l’écart et de convoitise. Chaque citoyen, quels que soient ses talents et ses désirs, doit pouvoir appréhender l’avenir, en sachant qu’il aura toujours accès au minimum pour vivre dignement. C’est ce que nous proposons à travers la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie associé au Revenu Maximal Admissible. La DIA est un Revenu de Base partiellement démonétarisé, permettant à chacun d’avoir accès, en plus d’une part de monnaie supranationale, à des droits de tirage en ressources, à des services publiques, à des gratuités ou à des produits locaux via des monnaies locales. Cette DIA est conditionnée à l’autonomisation collective, c’est-à-dire qu’il s’agit de se partager les tâches, non pas à travers la marchandisation du travail, mais à travers la responsabilité, le partage, la convivialité, le dialogue, la démocratie participative : l’ensemble des membres de la collectivité se donnent les moyens de partager. La DIA est aussi conditionnée à un Revenu Maximal Acceptable à partir duquel on risquerait d’empiéter sur le bien être des autres et sur leur avenir, à partir duquel on considérerait démocratiquement que ça n’aurait tout simplement plus aucun sens (sortie de l’hybris). Dans le même esprit, l’accès à une ressource ou un service serait conditionné à son usage ; gratuité du bon usage et renchérissement du mésusage. Encore une fois, c’est au collectif de décider les limites du bon-usage et du mésusage.
Mais peu importe que cette DIA soit mise en place telle que c’est proposé ici. L’essentiel est de mettre en débat la question de l’accès à la dignité pour tous, ainsi que les moyens d’atténuer les mauvais côtés de la nature humaine, au lieu de les cultiver. Peu importe les outils, mais soyons certain que si chacun de nous avait l’assurance d’avoir sa place les expressions de violence à grande échelle seraient plus rares. L’unité, c’est d’abord penser cette paix là.

 

Être ou ne pas être Charlie là n’est plus la question. Elle ne l’a jamais été d’ailleurs. L’enjeu est de faire preuve, toutes et tous, d’humilité, d’auto-critiques et d’ouvertures. L’enjeu est de dialoguer, pour sortir de ses vérités. L’enjeu est de (re)faire de la politique pour ne pas laisser les récupérateurs hypocrites de tout bord faire leur beurre… et rajouter une tragédie de plus. Alors, prenons le temps. Faisons de la politique, posons les vraies questions et construisons de nouveaux mondes pleins d’espoir, déjà en construction, afin de sortir de l’impasse mortifère dans laquelle nous sommes déjà bien trop engagés !

 

Vincent Liegey, Christophe Ondet, Stéphane Madelaine et Anisabel Veillot
Co-auteur d’Un Projet de Décroissance, Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie (Utopia, 2013)

 

Crédit photo : An 01, Gébé

 

 

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