Faut-il retourner sur la Lune ? Argumentaires croisés

Faut-il retourner sur la Lune ? Le site anglophone The Rift et sa version francophone Le Drenche proposent un argumentaire croisé pour répondre à cette question. Alors que le Coordinateur pour l’exploration humaine et robotique pour l’Agence Spatiale Européenne Didier Schmitt explique pourquoi selon lui il faut retourner sur la Lune, l’essayiste Vincent Liegey évoque une « fuite en avant ».

Ce débat a initialement été publié le 16 juillet 2019 sur The Rift, le site anglophone du Drenche, et il a été traduit en français par la Rédaction du Drenche.

 

LE « POUR » : Pourquoi retourner sur la Lune

Didier Schmitt – Coordinateur pour l’exploration humaine et robotique, programme Space 19+, Agence spatiale européenne
http://www.esa.int/fre/ESA_in_your_country/France

Avant de parler de la Lune, il est important d’aborder un cadre plus général. La première vraie question est : pourquoi explorer tout court ? Explorer vient de la nature humaine ; c’est pour cela que l’homo sapiens s’est répandu sur tous les continents. Aujourd’hui, nous comptons plus de 7000 scientifiques présents dans le milieu le plus hostile : l’Antarctique ! L’exploration est une quête qui va inexorablement continuer, aussi dans l’espace, car elle fait partie essentielle de la nature humaine.

L’exploration est bien plus que la science, la connaissance et la technologie

Parmi toutes les activités humaines, l’exploration spatiale est probablement l’activité la plus visible et la plus emblématique. C’est une quête qui inspire et motive notre société comme peu d’autres le font. Elle repousse les frontières de la connaissance et des défis technologiques. L’exploration est bien plus que la science et la connaissance, plus que la technologie et les défis d’ingénierie, ou plus que la coopération et la compétition internationales. C’est une aventure.

Alors, pourquoi la Lune ? Nous y avons déjà été… Bien évidemment, tout comme dans les années 1960, il y a une dimension géopolitique à prendre en compte. Dans beaucoup de domaines liés à la technologie, la compétition s’est maintenant focalisée sur la compétition entre les États-Unis et la Chine. Les prochains atterrissages sur la Lune en feront partie. Sans la compétition, nous n’aurions pas fait beaucoup de progrès, alors cela a un avantage. Puisque la Lune est une archive extrêmement riche de l’histoire du système solaire, du soleil, de la Terre et des débuts de l’Histoire, les scientifiques seront ravis des opportunités apportées par cette compétition. Ces explorations nous permettront de retrouver une époque géologique effacée par la vivacité de notre planète ! Les plaques tectoniques, l’eau et les érosions de glace l’ont effacée. Un retour sur la Lune avec des robots ou des hommes améliorera notre compréhension de la formation planétaire et des processus d’évolution du système solaire.

On devrait aspirer à explorer la Lune ensemble, en tant qu’espèce

Il est important que nous ayons conscience de notre minuscule présence dans l’univers, et que la Terre n’est qu’un grand vaisseau spatial qui flotte dans le vide infini. La Lune est aussi une plateforme unique depuis laquelle nous pouvons observer le cosmos à une longueur d’onde inaccessible depuis la Terre. C’est juste à trois jours d’ici, et nous y apprendrons comment survivre, utiliser les ressources et prospérer sur d’autres corps planétaires pour la première fois. C’est le travail que nous devons accomplir avant d’essayer d’aller sur Mars et au-delà. On devrait aspirer à explorer la Lune ensemble, en tant qu’espèce ! Tout en se demandant constamment pourquoi c’est une bonne chose.

 

LE « CONTRE » : La fuite en avant…

Vincent Liegey – Ingénieur, essayiste, chercheur interdisciplinaire et conférencier. Co-auteur d’un Projet de Décroissance (Utopia, 2013) et coordinateur de la coopérative Cargonomia
http://projet-decroissance.net/

La première question devrait être : fallait-il y aller ? Et de l’aveu même des plus enthousiastes, la raison principale était uniquement lié au contexte de l’époque, la guerre froide et une course à l’échalote symbolique entre deux super puissances : donc un combat de coq. Les investissements tant financiers qu’humains et qu’énergétiques ont été énormes pour des résultats dérisoires… ainsi nous n’y sommes plus retournés…

Les raisons invoquées à la conquête spatiale sont floues voire absurdes

Pourtant, ces dernières années, le sujet est revenu avec les rêves d’enfant de conquête spatiale via de nouveaux vols lunaires. Les raisons invoquées sont assez floues voire absurdes. La lune servirait d’étape vers Mars et d’autres destinations afin de compenser la raréfaction de ressources sur terre voire d’échapper aux catastrophes que nous produisons : on pourrait y construire, sans vraiment savoir comment, des stations étapes et y récupérer de l’eau que l’on pourrait transformer en carburant.

L’autre motivation avancée, se présente comme une caricature de cette fuite en avant techno-scientiste : il y a sur la lune en quantité importante, contrairement à notre chère planète, de l’hélium 3. Cette ressource serait utile pour la fusion nucléaire, technique que nous n’arrivons toujours pas à faire fonctionner malgré d’énormes investissements depuis des décennies ! Donc, pour résumer, et c’est sérieux, on se lancerait dans une opération hasardeuse pour exploiter une ressource dont on aurait éventuellement besoin si on arrive à faire fonctionner un truc encore plus hasardeux…

Voilà belle et bien une caricature de plus de la folie destructrice de l’imaginaire croissanciste : comment mettre toujours plus de technique pour résoudre des problèmes crées par la technique en oubliant quelle était la question du départ : comment vivre bien ? Et les réponses sont souvent ici et maintenant, dans la convivialité et la simplicité. Ce que nous n’arrivons pas à régler ici, sur notre belle planète bleue, joie de vivre et partage, ne sera pas plus simple sur Mars ou dans une autre galaxie !

Il nous faut nous guérir du “cyclondrome du rasoir électrique”

Pour conclure, alors que l’on marchait sur la lune, l’économiste visionnaire Nicholas Georgescu-Roegen, précurseur de la Décroissance, publiait ses premiers articles sur les processus économiques et la loi de l’entropie : « il nous faut nous guérir nous-mêmes de ce que j’ai appelé « le cyclondrome du rasoir électrique » qui consiste à se raser plus vite afin d’avoir plus de temps pour travailler à un appareil qui rase plus vite encore, et ainsi de suite à l’infini. »

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