Ras-le-bol du point de vue masculin

Quelques mois après les « tragiques révélations » de l’affaire Weinstein et les hashtags successifs qu’elle a fait éclore, il est temps de faire le point. #metoo, une libération de la parole ? Certes oui, mais de quelle parole exactement, rien n’est moins sûr.

On était pourtant enthousiastes : enfin, on allait entendre la voix des femmes*, des opprimées, des humiliées, bref, des concernées, que diable ! Enfin, les gens – les hommes – allaient se rendre compte : du volume, de la taille, de la fréquence, de la gravité de l’épiphénomène des violences sexuelles et sexistes. Enfin, ils allaient fermer leurs boîtes à camembert et nous laisser parler.

Et puis ce fut la douche froide. Les hashtags envahissaient peut-être les grands médias, mais c’étaient des bouches d’hommes qui les prononçaient.
Alors oui, c’est vrai, c’est important sur un tel sujet de faire parler des hommes – mais fallait-il les faire parler si fort, aux meilleures places, et de manière aussi prioritaire ?

On ne dénombre plus les interventions masculines, souvent à charge du mouvement, qui parsèment les unes, les tribunes, les gros titres, les chroniques, les matinales, les émissions spéciales, bref, le large et inévitable spectre du discours médiatique. Là encore s’il s’était agi de spécialistes, d’analystes, ou même de concernés par ces violences (et par concernés nous n’entendons évidemment pas accusés de les avoir commis), là encore certainement, nous n’écririons pas tout cela, mais non.
Non, non et non, ceux dont la parole a été écoutée, entendue, prise en compte et reconnue, ce sont simplement des hommes (blancs de préférence), des montagnes médiatiques, des célébrités, qui n’avaient pour seul témoin de leur légitimité qu’une paire de couilles entre les jambes.

Pourtant, des paroles – véritablement – légitimes sur la question, il y en a eu, et pas qu’un peu. Des femmes* pour parler concret, analyser, approfondir, nuancer, proposer, solutionner, planifier. Des paroles positives, réconfortantes, intelligentes, précises, globales, critiques, argumentées. Qu’en a-t-on lu, vu, entendu ? Dans les journaux, à la télé, à la radio ? Si peu. Si peu que c’en est risible.

Point-de-vue masculin encore sur la nature même de cette petite révolution : révélation, découverte, choc terrible, inattendu... Mais qui découvre au juste ? Les victimes de ces violences ? Elles qui sont majoritaires dans la plus grosse moitié de l’humanité, loin d’être absentes de la plus petite et quasi omniprésentes dans le morceau du milieu ; elles découvrent ?
Bien sûr c’est le cas pour certaines : non pas qu’elles ignoraient jusqu’alors ce qu’elles avaient subi, mais qu’elles mettent finalement des mots dessus, ce qui est fondamental et qui nous porte à croire que tout ceci n’aura pas été beaucoup de bruit pour rien.

Mais les femmes ont parlé, oui. Elles ont parlé : de la question au montage, on leur a fait dire ce qu'on voulait entendre. A chacune son #moiaussi, c’est un défilé d’obscènes illustrations de la violence sexiste, éventrée au regard public, les victimes et leur sécurité avec. On en a nous-mêmes fait les frais en tant que projet Papotes au micro de BFMTV. On veut des larmes et du sang – mais pas celui des règles, attention. Faites monter le drama, l’audimat suivra !

Parmi toutes les choses qu’ont dites les si nombreuses victimes qui ont eu l’occasion de s’exprimer au micro de tel ou tel média, n’ont été retenus que les récits sordides de leurs viols et agressions, le contenu politique en moins. Les femmes dans l’espace public, d’accord, mais qu’elles parlent donc du privé, de l’intime – de ce qui les regarde et qui nous excite.

A cela nous disons non, non et non : nos discours ne sont pas faits simplement pour sensationnaliser vos unes ou et ne peuvent être réduits à dramatiser vos JT. Alors que la parole est un enjeu de pouvoir fondamental, nous ne laisserons pas le point-de-vue masculin confisquer nos voix à l’espace public par son omniprésence et son mépris de nos revendications si légitimes.

Ca suffit.

Le projet Papotes est un collectif féministe, à la croisée du militantisme et de l’artistique. Notre but, c’est d’offrir des espaces de parole bienveillants, de placer le discours des concerné-e-s dans l’espace public, et de proposer des nouvelles manières de le faire : créer une polyphonie d’histoires, de réactions, de réflexions.

Depuis plus d’un an, nous avons composé des poèmes issus de témoignages, organisé une exposition dans le cadre d’une journée de discussion... Le texte que vous êtes en train de lire fait partie d’un travail en triptyque sur le regard masculin.

On a plein de projets aujourd’hui et plus encore d’envies pour demain. Faire un court-métrage, continuer les poèmes, rencontrer encore plus de personnes. Pour faire tout ça, et afin de proposer des solutions alternatives concrètes de sensibilisation mais aussi et surtout de bien-être des femmes* et plus largement de toutes les victimes, nous faisons appel à vous. Aujourd’hui, demain, comme depuis le début de nos actions, notre projet se nourrit de votre parole.

Ainsi, si vous avez subi de ces violences sexistes et sexuelles que nous décrions – et ce, quelque soit votre genre – et si vous ressentez l’envie ou le d’en parler, faites-le. Que vous vous sentiez « victime » ou que vous refusiez de l’être, que vous souhaitiez porter publiquement cette parole ou que vous préfériez ne pas prendre ce risque, nous sommes là pour vous écouter.

Venez parler à cœur et micro ouvert, en posant vos propres conditions. Les espaces de témoignages sont voulus comme des lieux de bienveillance, et par là de non-remise en question du vécu, de la parole des concerné-e-s. Chacun-e doit pouvoir parler à son rythme, avec ses propres mots.
Chacun-e doit pouvoir papoter, de manière aussi grave que légère.

La papote, nous le croyons, pour parler de choses lourdes comme les violences sexuelles, permet aussi l’arrivée dans la discussion de sujets aussi connectés que souvent éludés : le rapport au corps, au sexe, au féminisme, aux hommes, aux relations, et tous ceux que vous voudrez bien aborder.

La papote, c’est la parole libre.

Pour plus de détails, contactez-nous : projetpapotes@gmail.com

Et retrouvez nos actions sur twitter.com/projetpapotes

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