11 NO!vembre : Armistice et questions de guerre

Armistice et 11ème jour du NO!vembre pour le projet Papotes, une analyse de l'expression "guerre des sexes". Retrouvez-nous comme toujours sur Twitter et Tumblr pour suivre le NO!vembre.

En ce jour férié d'Armistice qu'est le 11 novembre et donc le onzième jour du NO!vembre pour le projet Papotes, nous vous avions prévu un peu de lecture sur les conditions des femmes pendant la Grande Guerre. Finalement, considérant les actualités des points de vue sur cette période de dénonciation des violences sexuelles (globalement) subies par les femmes et commises par les hommes, il nous est apparu qu'une petite mise au point sur ce fantasme d'une “guerre des sexes” était plus que nécessaire.


C'est alors que nous intervenions sur la nécessité d'une formation des policiers aux violences sexuelles et à l'accueil des victimes, pendant l'une de nos pérégrinations métropolitaines, qu'une femme s'est adressée à nous, déplorant la “haine des hommes” soit-disant véhiculée par notre discours (qui ne traitait pas de grand chose de plus en l'occurrence que de l'échec systématique des dépôts de plainte pour viol). Un discours qui s'inscrirait, selon elle, dans un contexte de vilipende de la condition masculine, de castration sociale des hommes et, globalement, de guerre des sexes.

Cette expression, également usitée par notre cher Nicolas Bedos dans sa tribune au Huffington Post du 2 novembre (voir ici la très bonne réponse de Léa Domenach), s'inscrit quant à elle dans un champ lexical de la guerre et de l'Histoire qui semble séduire nombre de contributeurs médiatiques. Passons sur les analogies crapuleuses entre la libération de la parole des victimes et la Shoah, qui ne manquent ni de publicité ni de plébiscite, et concentrons-nous sur cette expression : guerre des sexes.

 

C'est la guerre ! Mais c'est quoi, la guerre ?

 

S'il s'agit là d'un mot assez complexe à définir, sa réalité revêtant différentes formes, il y a quelques points dont l'on ne peut s'absoudre, et quelques autres, discutables dans l'absolu, mais dont l'absence globale laisse douter du caractère guerrier d'une situation.

Une guerre, c'est avant tout un conflit. Condition sine qua none s'il en est, il n'y a pas de guerre sans opposition idéelle a minima. Conflit de territoire, conflit religieux, conflit de possession, conflit de légitimité au pouvoir… Une guerre n'existe que parce qu'il y a des revendications incompatibles et identifiables.

Une guerre, ce sont aussi des camps : le plus souvent au nombre de deux, chacun se renforçant de ses alliances, pouvant elles-mêmes entraîner des conflits internes. Cependant un camp, alliances comprises, reste une entité relativement homogène, au moins dans le propos défendu. Ce camp a des représentants, qui portent personnellement les revendications constitutives du conflit ; il peut aussi entraîner des personnes ne portant pas ces revendications, et dont les voix le plus souvent sont écrasées par celles des représentants, qui ont pour eux la majorité et/ou un pouvoir légitimé par un système explicite ou non (chef.fe.s d'Etat, figures de proue d'une cause ou leaders autoproclamés aux bras longs…).

Une guerre, c'est volontaire, pour au moins l'une des deux parties. Pour qu'il y ait guerre, il doit y avoir volonté et moyens de combattre. Un conflit est toujours armé, de façon physique ou de façon symbolique : on attaque avec quelque chose, un pistolet comme une insulte. Il y a des méthodes de guerre, des stratégies, qui visent essentiellement à neutraliser le pouvoir de nuisance de l'adversaire.

Une guerre c'est aussi une période : on est en guerre à l'instant t ou on ne l'est pas. Pour qu'il y ait guerre, il doit y avoir déclaration ou attaque de fait. Une guerre a un début et une fin, décrétée par la victoire d'un des deux camps, ou par une déclaration de paix sans vainqueur.

Bref, on n'entre pas en guerre comme on entre dans une boulangerie. Et même dans le cas d'une guerre d'idées, il y a des critères inaliénables, dont la revendication volontaire portée par des représentants et surtout l'objectif d'installer ou de maintenir une domination sur l'adversaire.

 

Que qualifier de guerre des sexes ?

 

Tous ces critères, à des degrés d'importance différents, peuvent nous permettre en situation d'estimer si oui ou non il est pertinent de parler de guerre.

Pour notre cas précis, c'est-à-dire la récente période de libération de la parole des victimes de violence sexuelle, il convient d'identifier chacun de ces critères.

 

Commençons par déterminer les camps : on parle de guerre des sexes, c'est a priori plutôt évident. Pourtant le terme déjà est réducteur : car concernant les violences sexuelles dont il est question, il s'agit plus de genre que de sexe. Vous me trouverez tatillonne, j'en conviens. Pourtant la nuance est de taille : on n'est pas attaqué.e sexuellement en fonction de sa possession ou non d'utérus etc, mais en fonction de critères sociaux de reconnaissance du genre et de la capacité de dominer socialement. Les femmes trans, les hommes trans, sont aussi victimes de ces violences de manière complémentaire : ça n'est pas un autre sujet, c'est le même mécanisme social qui entre en jeu. Dès lors qu'une personne peut être identifiée comme femme, qu'elle se reconnaisse là-dedans ou non, elle est décrétée victime potentielle de ces violences. Des personnes de sexe masculin, même de genre masculin, sont aussi victimes de ces violences. Le dénominateur commun de ces actes, après inférence statistique, c'est le genre de l'agresseur. Ce qui est déterminant n'est pas tant le sexe que le rapport de domination interpersonnelle induit socialement. Il n'y a donc pas deux camps identifiés comme les personnes de sexe féminin d'un côté et les personnes de sexe masculin de l'autre, mais les hommes dominants d'un côté, et celleux sur qui ils exercent leur domination de l'autre. Pour exemple, l'affaire Kevin Spacey traite bien d'un rapport entre deux personnes de sexe et genre masculins mais dont la différence d'âge induisait une domination de l'un sur l'autre. Et personne dans le “camp des femmes” n'a tenté de silencier les propos de cette victime au même titre que les autres. Ce qui met en doute la perspective de deux camps homogènes et diamétralement opposés.

[Encart : vous noterez qu'on ne traite pas ici de la pédophilie (y compris l'inceste) et en particulier à l'encontre des petits garçons. Ca n'est ni un oubli ni une négation de cette réalité, c'est simplement qu'elle correspond selon notre analyse à un phénomène social différent, pas complètement à part mais suffisamment pour n'être pas traité ici dans le cadre d'une analyse de la notion de guerre des sexes.]

A chaque camp doit se rattacher une revendication, proprement identifiable et incompatible avec celle de l'adversaire. Dans le camp des victimes, que nous appellerons tout de même camp des femmes pour mettre à l'épreuve cette dénomination, on peut reconnaître deux principales revendications complémentaires : la dénonciation publique des délits et crimes sexuels, et l'arrêt le plus rapide possible de la perpétuation de ceux-ci. Quelle est donc la revendication du camp des hommes ? Si elle est, comme le suggère Nicolas Bedos, juste de vivre tranquillement sans être inquiété de crimes que l'on a pas commis, il me semble qu'elle est partagée par les deux camps et donc pas incompatible. L'existence d'un système judiciaire n'est pas le seul déterminant des dérives de celui-ci. Et dénoncer un crime n'est pas accuser toute personne d'en être responsable. Il n'y a donc pas a priori d'incompatibilité entre ces revendications. Il n'y a incompatibilité que s'il y a chez les hommes une revendication du droit d'agresser dans l'impunité. Crier à la guerre des sexes serait donc éventuellement adhérer à cette revendication ?

 

Qui alors représente cette revendication ? Est-ce toi, Nicolas, alors que tu proclames ton soutien pour les femmes tout en écrasant allègrement leurs voix de ta parole toute légitime dans ce monde ? Sont-ce les agresseurs comme Weinstein ou Polanski ou tant d'autres ? Veux-tu de ces gens comme représentants de ton sexe ? Qui mène la guerre, Nicolas ?

Qui veut la mener et comment ? Quelles sont les armes des camps dont on parle ? Puisque la parole libérée vient des femmes, ce sont donc elles qui attaquent, logiquement. Il convient de se questionner sur les moyens de ces attaques. Parler. En effet, parler a des conséquences : mais peut-on appeler ça une arme ? S'il n'y a pas de justice qui suit, et que la prise de parole est au moins aussi dangereuse que le fait d'être dénoncé, y a-t-il véritablement attaque ? Le camp des femmes n'est pas armé. Pas physiquement, pas symboliquement. Les femmes n'ont pas la place sur l'autel médiatique, comme le montre l'importance qu'a pris cette misérable tribune masculine. Les victimes n'ont qu'un petit espace de parole, qui le plus souvent n'a que peu de conséquences et surtout les met en danger encore davantage que ceux qu'elles dénoncent. Combien de faux témoignages, quand la majorité d'entre eux ne nomme personne. Combien d'hommes blessés davantage que celles qui les dénoncent. Combien de femmes harcelées, menacées, pour avoir pris la parole, même sans nommer, même sans détailler. Combien de femmes anonymes ou non, qui comme Nadia Daam sont ELLES attaquées, pour s'être (à peine) défendues. Celles-là se multiplient, quand les premiers se comptent sur les doigts de la main.Les hommes ne sont pas neutralisés dans le pouvoir de nuire. Ils ne sont même pas neutralisés quand ils sont agresseurs reconnus, ils ne sont pas attaqués en tant qu'homme. EUX. Il n'y a pas d'arme cachée dans la parole des victimes, il n'y a que la révélation de celles qu'on leur met sous la gorge.

 

Oui, Nicolas. Il y a une guerre des sexes. Mais ça n'est pas celle que tu dénonces. Elle ne date pas d'un mois et ne se bat pas avec des mots à peine entendus ou des dépôts de plainte sans suite.

 

Cette guerre, c'est celles des hommes contre les non-hommes : les femmes cis, trans, non-binaires, les hommes trans. Cette guerre-là est volontaire dans tous les actes de sexisme. Cette guerre-là est ancestrale et on nage en plein dedans. Cette guerre-là, c'est le maintien de la domination masculine par des méthodes guerrières. Le viol est une arme de guerre. La silenciation est une arme de guerre. La privation des biens est une arme de guerre. Le contrôle du corps est une arme de guerre. Cette revendication de pouvoir violer, en toute impunité, elle existe. Elle existe explicitement dans la bouche de certains, elle existe factuellement dans le lit d'autres, et elle existe surtout implicitement dans les bouches des hommes qui ne veulent pas entendre celles des femmes. Et quand on dénonce ces bouches de femmes, bâillonnées si longtemps, comme des paroles guerrières ; quand on prend de la défense pour de l'attaque ; quand on silencie en s'imposant dans l'espace médiatique ; on attaque. Alors Nicolas, il y a une guerre des sexes, et tu fais partie, sinon des meneurs, de ceux qui refusent la paix par confort. Et ces femmes qui parlent, elles ne font pas une guerre d'attaque : elles se défendent.On pourra citer Félicité de Genlis, dans Les Chevaliers du cygne : “La guerre défensive est la seule légitime; et quand on peut accepter la paix ou l'offrir, une déclaration de guerre est le plus horrible des crimes…”

 

A quoi sert de parler d'une guerre des sexes aujourd'hui ?

A dénoncer comme une attaque une défense qui est légitime, et qui même en guerre le serait toujours. A faire passer tout acte de parole pour de la violence directe et ainsi décrédibiliser chaque participation à ce mouvement de libération. Parler de guerre des sexes, c'est traiter de la même façon les victimes et les criminels. C'est accuser la parole, insidieusement. Plutôt que de parler d'une guerre des sexes supposée, parlez de celle qui existe et se perpétue année après année, siècle après siècle, et qui use de procédés pourtant bien connus des stratèges guerriers. Parlez du patriarcat, qui est la seule attaque dans cette Histoire, et une attaque continue, globale. Ecrivez des traités de paix, plutôt que ces semblants d’armistices. On l'a dit, dans une guerre il y a des représentants et des gens qui s'opposent à la guerre. Il serait temps de choisir son camp.

 

Lana pour le projet Papotes

 

 

Tiens, par exemple, ça c'est une parole pour la paix : http://www.slate.fr/story/152585/balance-ton-porc-chasse-lhomme-ou-chasse-aux-femmes

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