Marie Cosnay: «Ici, où je vis, quand on parle de là-bas, on dit de l’autre côté»

NB: Tous les textes publiés dans ce blog sont inédits, ils constituent ce que nous appelons le "Projet Sécession". Des écrivains et chercheurs ont été contactés par la Société européenne des auteurs pour contribuer à un "autre récit" sur l'Europe. Nous ne leur avons pas imposé de contrainte, sinon celle d'une fiction préalable: "Imaginez qu'une révolte populaire ait fait tomber les vieilles institutions européennes et que des assemblées ouvrent partout. Qu'auriez-vous à y dire?..."


Marie Cosnay, Côté sud mais pas trop

Vivre à la frontière, une de ces frontières intérieures dont on croit, Schengen comme il faut, qu’elles n’existent plus. Tu sais qu’on se trompe, tout Schengen que l’on est. Je vis à quelques kilomètres de l’une de ces frontières intérieures et si je vis dans une seule langue, c’est par l’erreur d’une naissance d’à côté, dans les landes qui jouxtent. J’avais une quarantaine de kilomètres d’écart, c’était fichu. Une poignée d’années et de kilomètres de retard. J’avais dix-huit ans, à peine moins que Lasa et Zabala, enlevés à Bayonne et torturés (dents percées, membres brisés, ongles arrachés). Enfouis sous des kilos de chaux vive. Cal viva. 1983.

Ici, où je vis, quand on parle de là-bas, on dit de l’autre côté. On l’entend, la difficulté du franchissement. Quelques kilomètres et c’est l’autre côté. On entend le pays que c’est, Nord et Sud. Un pays mais coupé – dedans, un rasoir historique, géopolitique, est passé. On ne va pas t’expliquer les dégâts, le conflit, la guerre sale que menait alors,en1983, en réponse, le royaume d’Espagne. Un coin d’Europe divisé. Europe un peu du sud mais pas trop.

28 mars 2014. Les réfugiés, après plus de trente ans, peuvent rentrer chez eux, passer au Sud, de l’autre côté. Jon, trois langues bien à lui, dont l’une est maternelle, fait partie de ceux qui après un long exil rentrent là-bas. Tu veux savoir ce que ça fait dans les tripes, il dit. Quelques kilomètres. C’était le 28 mars 2014. Les réfugiés, réfus, dit-on ici sans préciser (s’ils ne sont pas de première vague et du milieu du xxe siècle, ils en sont héritiers), peuvent rentrer au village. Passer de l’autre côté.

Fin de guerre civile bis, retour d’exil ? Toujours pas de pays, une langue coupée en deux, qui s’acharne à inventer. Bien sûr, une corde raide. Bien sûr, la peur de ne pas reconnaître ceux avec qui on a grandi, l’incroyable durée qui a été, n’a pas été. Et les enfants qui ne connaissent rien de l’autre côté. Certains réfus ne veulent pas passer. Pas encore. Ou c’est trop tard. Avant 1981 Iparraldeétait un sanctuaire. Après, il te fallait gagner l’asile. L’Espagne était une, une – comment du dis, déjà ?

Hodei Esteban a filmé les rues de Zarautz et la nuit du retour en Hegoalde. Réfugiés ça ne fait pas de bruit, des poignées de messieurs rentrent chez eux après toute une vie ; ils poussent la porte du bar. Leurs photos les attendent, exposées. Leurs portraits sur les murs des cafés et des villes.

Tu la vois, d’en haut ? L’Europe, sa Troïka, les bords de ses bords, ses PIGS, son foutu vocabulaire, ses notes d’écolière, et relance, et croissance, austérité et libre-échange, ses forteresses et la mer où l’on meurt par milliers ? Tu vois la vieille poche où gigotent les ex-nations et les futures, l’Europe des palais, des pauvres très très pauvres et des riches qu’on n’imagine pas ? On t’apprenait il n’y a pas si longtemps qu’une fracture visible entre riches et pauvres signalait le Tiers-Monde, tu as oublié ? Tu la vois, d’en haut ? Tu vois ses, comment dit-on, ses, comment disait-on, déjà,dé-mo-cra-ties ?

Approche-toi. Des poignées de messieurs arpentent des poignées de kilomètres et franchissent la frontière. C’est la fin d’un conflit quand d’autres vont éclater et qu’on n’a rien appris. Tu ne sais que le temps qui dure, les rides du front, les petits-fils et les aïeux, les deuils et les terres où sarcler comme sarclaient les vieilles et les vieux de ta famille à côté d’à côté. Trente-quatre ans.

Le 28 mars,ils sont rentrés. Hodei Esteban les a filmés qui (ils) avançaient vers l’hommage mais tu sais, pas solennels, quoiqu’il n’y ait personne qui soit plus solennel que ceux qui ne le sont pas comme eux. Lumière sur la main et le txistu, un œil d’enfant qui a pleuré, regarde, les vieilles dames jetteraient des fleurs si elles devaient jeter quelque chose et tout le reste flotte, drapeau, enseignes, ballons de lumière dans la rue, tout le bazar. 2014. Pour n’avoir pas besoin il faut avoir eu ; avoir pour savoir perdre. Il faut tenir un mot pour avoir la grâce de l’oublier. Rentrer avec l’Ikurrina, l’avoir pour la chance de ne pas l’avoir, l’avoir pour ne pas l’avoir.

Au village, immobiles, les pieds attendent pour l’aurresku, bientôt les txistu vont mettre le feu sous leurs airs de rien toucher. Rien y toucher – sauf ton visage. La main sur toi, chaque lumière, regard, temps de petit printemps et juste ce qu’il fallait.

Parfois quelqu’un embrasse quelqu’un, la lumière du retour, fierté de peu de kilomètres quand tout est dans les mains. Comment ça fait quand on revient d’exil, mains dans les poches, on tient un gamin par l’épaule, comment ça fait. Ça ne fait surtout pas de grands éclats. Deux rangées de jambes, des musiques qui se préparent. Les pieds sont prêts à s’envoler dans l’hommage. Chaque embrassade, un regard. Ça fait comme ça quand tu rentres d’exil. Ils étaient cachés dans un pays caché lui-même dans un pays, le leur. Exilés au-dedans, comment ça fait quand on revient, quand on traverse le petit pays divisé cependant qu’on entend gronder la grosse poche fissurée d’Europe qui cherche à tout fermer, dents serrées, et cherche à tout gagner ; c’est vrai qu’on ne revient jamais.

Des jeunes filles très belles applaudissent, longuement. Vos portraits d’exil attendent sur les murs de vos villes depuis plus de trente années. Pieds immobiles patients des danseurs d’aurresku. Joues touchées d’une main, d’un baiser. Une fille siffle, les doigts dans la bouche. Un autre baiser. Tandis qu’attend la photo de chacun. Chacun s’installe derrière chaque photo. C’est la scène de la fin. Chacun s’installe derrière son portrait, le déchire pour de bon. Ça fait des lambeaux de visages d’exilés d’un tout petit pays divisé au milieu de l’Europe. Côté sud un peu mais pas trop. S’échappent les lambeaux. On les roule, froisse. On siffle et applaudit. On est passé de l’autre côté. On aura bientôt une histoire à raconter.

Lasa et Zabala : jeunes gens de vingt ans enlevés en octobre1983 rue des Tonneliers à Bayonne, torturés et retrouvés morts, enfouis sous des kilos de chaux. Le GAL, Groupe armé de libération, formé de policiers espagnols et de Gardes civils,a été mis au point cette année-là par le gouvernement de Felipe González.

Iparralde : le pays basque nord, côté français.

Hegoalde : le pays basque sud.

Txistu : flûte basque.

Ikurrina : drapeau basque.

Aurresku : danse d’hommage, d’accueil.

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