L'ambivalence de mon (non-)désir d'enfant

Je voudrais partager un sentiment personnel, une forte ambivalence qui m'habite ces temps-ci : l'ambivalence de mon (non-)désir d'enfant, qui, peut-être, fera écho avec votre propre expérience. Quand j'ai partagé sur Twitter cette ambivalence, je me suis rendu compte que j'étais loin d'être la seule.

Je voudrais partager un sentiment personnel, une forte ambivalence qui m'habite ces temps-ci : l'ambivalence de mon (non-)désir d'enfant, qui, peut-être, fera écho avec votre propre expérience. Quand j'ai partagé sur Twitter cette ambivalence, je me suis rendu compte que j'étais loin d'être seule. De nombreuses personnes ont partagé leur hésitation, qu'elles aient déjà des enfants ou non. J'imagine en effet que beaucoup d'encre a coulé sur ce sujet, mais il reste visiblement très actuel.

Si l'on m'avait dit, par le passé, que je ne voudrais pas d'enfants aujourd'hui, je ne l'aurais pas cru. J'ai eu, à un certain moment de ma vie, lors de mon enfance et de mon adolescence, très envie de fonder une famille avec mon âme sœur (oui, cela sonne très niais). Avec mes copines, on jouait à des jeux pour savoir à quel âge on se marierait et combien on aurait d'enfants, même si évidemment cela ne nous empêchait pas de rêver d'un métier. Mais en ce qui concerne strictement ma vie personnelle, je visais un chemin tout tracé, aux étapes si précises, figées, si communes à ce que l'on répète aux petites filles : rencontrer l'amour, me marier, avoir des enfants. Je ne critique pas ce rêve en soi, encore faut-il savoir s'il nous correspond en tous points et s'il n'est pas un choix par défaut lié à une injonction sociale, que notre société patriarcale nous présente comme l'ultime épanouissement des femmes. C'est en tout cas une perspective répétée, la plupart du temps, aux enfants socialisés dans le genre féminin.

Mais, mes rêves ont évolué depuis. L'idée d'avoir des enfants ne me fait plus envie comme avant.

Sans les énumérer dans le détail, plusieurs raisons, d'ordre personnel (il en existe autant dans l'autre sens et tout aussi personnelles) m'ont poussée à ne pas vouloir d'enfant : l'absence de l'envie de vivre la parentalité et d'éduquer, la pensée d'une planète à l'avenir si incertain, le refus d'assumer la responsabilité de la vie d'un autre être humain, l'angoisse de le voir faire face à l'altérité et l'adversité de la vie, la culpabilité permanente de ne pas avoir fait assez bien pour lui, etc. 

Pourtant, j'ai toujours eu, de manière toute spontanée, une fascination, une envie particulière envers les femmes enceintes et les jeunes mères. Je ne sais trop pourquoi : la grossesse me fascine, la maternité en général. Tout de suite, mon attention est happée par ce ventre rond ou ce petit bébé. Comme tout l'entourage, finalement.

Cette fascination, ancrée en moi, ne m'a pourtant jamais quittée, alors même que j'ai perdu l'envie d'avoir des enfants. A cause d'elle, mon non-désir d'enfant est devenu, depuis quelques temps, ambivalent. Je fais des aller-retour entre ma décision de ne pas en faire et une envie de maternité, presque physique.

Cela a commencé l'été 2020, où j'éprouvai un sentiment étrange. Ce jour-là, je ressentis une profonde tristesse, soudaine, _ comme si mon non-désir d'enfant avait enfin fini d'envahir l'intégralité de mon cerveau, _ à l'idée de ne pas pouvoir "devenir quelqu'un", dans le sens de ne pas être reconnue comme je suis, de ne pas me suffire à moi-même et de n'avoir aucun sens à ma vie, si je décidais de ne pas faire d'enfant. Cette tristesse m'a beaucoup surprise, d'abord parce qu'on est déjà "quelqu'un" par le fait même d'exister, pour soi et pour autrui, mais aussi parce qu'en tant que féministe déconstruite, je suis bien consciente que, depuis quelques décennies, grâce aux mouvements féministes d'émancipation, on peut être quelqu'un et s'épanouir, autrement qu'en devenant mères ou parent-es.

Mais cela reste difficile, dans les faits. Malgré les progrès politiques et sociaux, les mentalités, les représentations sociales prennent plus de temps à évoluer, ou plutôt, les injonctions patriarcales prennent d'autres formes que par le passé, à travers des signaux, des discours, des pratiques contribuant indirectement à maintenir ces injonctions. On a ouvert aux femmes le droit de travailler, d'avoir un compte en banque sans l'accord de leur mari, de recourir à la contraception et à l'avortement, etc. mais c'est à un prix plus invisible, au prix de leur sérénité dans leurs choix et par des moyens passant du dénigrement de leur mode de vie aux discriminations ou violences.

Puis, cette tristesse passa. Je redevins sûre de moi. 

Mais depuis cet été-là, j'ai eu, à plusieurs reprises, des envies d'enfant, ou plutôt de bébé. J'ai eu envie d'en avoir un dans mon ventre, au point de le ressentir. Physiquement. C'était en effet un désir plus physique que psychologique et davantage tourné vers le maternage d'un bébé que vers l'éducation d'un enfant jusqu'à l'âge adulte. C'est pour cela que je veux l'appeler désir de maternité, et non de parentalité.

Puis ce désir de maternité passe également, à chaque fois... Parce que je me demande si je le veux vraiment, je m'imagine accueillir dans ma vie un petit bébé, puis l'enfant qu'il deviendrait, et je pense à toutes ces choses que je ne veux pas vivre : je reviens à mon non-désir d'enfant. 

Je fais donc, comme je le disais plus haut, des aller-retours incessants. Parce qu'à l'inverse, si j'imagine ne pas avoir d'enfant, il reste toujours une petite voix qui me dit que je raterai ma vie, qu'il me manquera toujours quelque chose, que je ne serai pas totalement femme, que je serais incomplète et que ce serait gaspiller le "pouvoir" que j'ai en tant que personne ayant un utérus... Et cette voix entre en conflit avec mon absence de désir d'enfant, continuellement, inlassablement... Je ne sais pas si cela va s'arrêter, car cette petite voix est bien ancrée, comme une représentation sociale intériorisée au fil des années. Pourtant, j'en ai déconstruite beaucoup, et des coriaces. Mais cette voix reste encore, parce qu'elle touche une corde sensible : sans enfant, quel serait le but de ma vie ? Quel sens lui donner ? Cette petite voix me répète inlassablement que je regretterai mon choix, quand ce sera trop tard. Cette petite voix s'est exprimée tout entière, quand j'ai eu peur de ne pas "devenir quelqu'un", si je n'avais pas d'enfant.

Ainsi, une confrontation s'est installée en moi, entre ce désir de maternité et mon refus de vivre la parentalité. Comment expliquer cette ambivalence, cette confrontation ? D'où viennent ces envies ? Seraient-elles "naturelles" ? Mon corps me parle-t-il tout seul ? Qu'en est-il de cette petite voix, aussi coriace qu'une moule sur son rocher, qui me culpabilise ?

Que ces envies soient naturelles, là n'est pas la question. Peut-être existe-t-il des études sur le désir de maternité, ressenti aussi physiquement, mais j'imagine que toutes les personnes ayant un utérus ne ressentent pas forcément cette envie physique d'enfanter. Dans l'ouvrage de Fiona Schmidt, Lâchez-nous l'utérus ! En finir avec la charge maternelle (2020), citée par Illana Weizman (Ceci est notre post-partum. Défaire les mythes et les tabous pour s'émanciper, 2021), l'autrice déconstruit  cette idée de naturalité du désir d'enfant, pour "relativiser l'universalité qu'on lui prête", reprenant l'anthropologue Priscille Touraille : "Les comportements sexuels non reproductifs sont répandus dans un grand nombre d'ordres et d'espèces". Illana Weizman ajoute que "la fonction première de la sexualité n'est pas la procréation, mais la recherche du plaisir".

En revanche, cette petite voix ne me semble pas naturelle ou innée et m'a l'air davantage partagée chez les personnes socialisées dans le genre féminin : cette petite voix qui répète que faire des enfants est notre épanouissement le plus ultime.

La maternité, une injonction sociale par excellence

Pour ma part, plus je l'analyse, plus je sens qu'elle reflète le poids des injonctions sociales sur ma vie, intériorisées depuis toute petite, de suivre ce chemin tout tracé, de se marier et d'avoir des enfants. Même si les féministes, entre temps, ont ouvert de nouvelles perspectives. Même si on encourage aussi les petites filles à imaginer un métier, quand elles seront plus grandes, la question des enfants vient très tôt et n'est quasiment jamais posée au genre opposé. Même si sur le papier, le destin maternel est maîtrisé, par la contraception et le droit à l'avortement, les injonctions à la reproduction, à la vie de famille, restent présentes, tapies dans les mentalités, les représentations culturelles, et notamment les petites réflexions qui se font plus nombreuses, quand on est en couple depuis un moment. La fameuse question "c'est pour quand maintenant les enfants ?", "Ah vous avez un chat, vous savez ce qui vient après ? Les enfants...", "Vous voulez des enfants ?", etc. 

Quand on avance en âge et en couple, comme moi, ces questions et ces réflexions se multiplient. Les questions qu'on se pose autour de la maternité se multiplient. Face à la pression sociale et à ses propres représentations intériorisées, il est de plus en plus dur de ne pas se poser au moins la question à soi-même, nous aussi : est-ce que je veux avoir des enfants ?

Moi, qui pensais avoir tout déconstruit et avoir fait la part dans mes envies, entre ce qui relève de l'injonction et ce qui relève d'un désir personnel et intime, j'ai toujours ce questionnement en moi. Bien sûr, si mes envies intimes coïncidaient avec l'injonction, je n'hésiterais pas, je ne serais peut-être pas en train d'écrire ce billet. Seulement voilà, l'injonction est forte, à la mesure de tout un système social fondé sur le destin maternel des femmes et personnes socialisées dans le genre féminin. Il est parfois très dur de résister à la tentation de suivre une injonction sociale, qui, du moins sur le moment, te donne l'impression de faire ce qu'on attend de toi, de se sentir intégré-e et d'attirer un peu (beaucoup même) d'admiration de ton entourage, comme si on avait accompli son devoir. La pression peut être très forte, entre celle matérialisée dans une survalorisation du destin maternel dès le plus jeune âge, dans nos représentations culturelles et artistiques, dans les réflexions, pourtant anodines sur le moment, de l'entourage, etc., et la glorification de la femme enceinte.

Cette pression se fait encore plus forte, quand on est en couple depuis un moment, comme c'est mon cas. On finit par se demander, "et après", "on fait quoi" ? On nous présente la maternité comme l'étape suivante au couple et au foyer commun. Comme s'il était impératif de suivre ces étapes. Comme si la parentalité était le seul but à donner à sa vie. Comme s'il était impératif, même, de donner un sens à sa vie, plus que de la vivre pleinement, selon ses envies. Il faudrait aussi parler de cette injonction à donner absolument un sens à sa vie, à lui trouver un but. Si l'on a l'envie, pourquoi pas, après tout elle est courte, mais pour les personnes socialisées en tant que femmes, un seul but par excellence leur a été donné : la reproduction, la maternité, représentée comme réalisation de soi, pleine et entière.

La survalorisation du destin maternel

L'injonction à la maternité passe principalement par la survalorisation du destin maternel, dans l'imaginaire collectif.

On le voit déjà, rien que lorsqu'une femme annonce sa grossesse à son entourage. Dès cet instant, on dirait bien que celle-ci est propulsée dans la seconde sur un piédestal. Tout autour d'elle s'organise pour l'arrivée de l'enfant, elle semble avoir atteint l'objectif ultime, le seul qui compte vraiment. Je ne dis pas qu'il n'y a pas matière à se réjouir face à une telle nouvelle, mais cette survalorisation est telle, que la maternité est représentée comme le seul épanouissement qui vaille pour les personnes socialisées dans le genre féminin et que ses aspects moins positifs sont occultés à outrance (cf. infra).

Il n'est pas difficile de remarquer la survalorisation séculaire de la reproduction, comme stade ultime de l'épanouissement des personnes socialisées dans le genre féminin, que ce soit diffusée par les religions ou reproduite de générations en générations par notre société, depuis la Préhistoire. Ou plus exactement, nous pourrions placer les premiers signes d'une valorisation sociale de la maternité aux prémisses de la famille nucléaire dans la forme actuelle que l'on connaît et du Patriarcat à la fin du Néolithique, entre 6 000 et 3 000 ans avant J.C., avec notamment l'arrivée de la sédentarité (Source : Marylène Patou-Mathis, L'homme préhistorique est aussi une femme).

Cette survalorisation est d'ailleurs telle qu'en tant que perte de la capacité maternelle, qu'on ait voulu ou non des enfants ou qu'on sache ne plus pouvoir en avoir, la ménopause est ressentie, dans la plupart des cas, comme une "dépersonnalisation", selon les mots de Camille Froidevaux-Metterie, dans son ouvrage La révolution du féminin (2015), tant l'identité féminine et la maternité ont été rendues indissociables par la société. 

Le destin maternel est présenté comme un devoir pour les femmes, au point qu'à l'instant où une femme annonce une grossesse, si elle attire toute l'admiration, elle disparaît dans le même temps, comme si son devoir une fois accompli, l'éclipsait et qu'elle ne comptait plus. La maternité est présentée comme son seul destin, qu'une fois réalisé, son histoire individuelle est terminée, n'intéresse plus, c'est la fin du conte de fée : ils s'aimèrent pour toujours et eurent beaucoup d'enfants. Son individualité, son entièreté est éclipsée par l'enfant à naître et toute l'attention est pour lui, au point de se permettre de toucher son ventre, parfois sans son consentement, et de donner des conseils, des mises en garde, comme si, avant sa naissance, elle avait déjà mal fait... Même avant la naissance de l'enfant, la mère ou parent-e a toujours tort et déjà jugé-e ou culpabilisé-e. Finalement, tout est fait pour le bien-être du bébé, et peu pour le bien-être de la future mère, et une fois que celui-ci est né, cette dernière est presque oubliée dans son individualité. Je me souviens que lorsque j'ai partagé sur Twitter mon impression de la glorification de la femme enceinte dans notre société et de la survalorisation de la maternité, comme ultime épanouissement féminin, plusieurs personnes, déjà parentes, m'ont aussi fait remarquer qu'une fois le bébé né, elles n'existaient plus.

Parce qu'elles ne deviennent plus que des mères, qui seront, nous le verrons, confrontées à des injonctions paradoxales, dans l'intérêt du Patriarcat, qui cherche à contrôler le corps des femmes, dans une nouvelle ère moderne, qui leur a aussi donné la possibilité de faire carrière : mais il ne faudrait pas qu'elles oublient leur principale fonction : la reproduction.

Une injonction patriarcale qui ne va jamais sans tabous...

C'est bien parce que la maternité est survalorisée par le patriarcat, qu'on soigne sa communication et dissimule l'envers du décor. Tous les aspects négatifs de la maternité sont occultés et sont devenus des tabous, parce que, comme le dit Illana Weizman, du mythe originel d'Eve à nos jours, la femme doit enfanter, et ce, dans la douleur et ne pas se plaindre, pour éviter de décourager les autres et parce que par-là elle accomplit sa fonction première, devenir mère, et dans sa douleur, rachète le péché originel. Si la religion a perdu de son assise sur la société depuis plusieurs décennies, si plus personne (mis à part quelques-unes peut-être, on n'est jamais à l'abri) ne dirait aussi explicitement que les femmes sont naturellement et physiologiquement destinées à la reproduction, de nombreux signaux et pratiques contribuent à montrer que cette injonction à la maternité reste encore bien présente dans les mentalités et les représentations.

Si les mères et parent-es ne peuvent parler de leurs difficultés, c'est que la maternité est entourée de tabous. Au point que, même entre femmes de générations différentes, comme si chacune était tenue au secret et ne pouvait se confier à leur entourage ou à leurs filles, à leur tour en âge de procréer, les aspects négatifs de la maternité ne sont presque jamais évoqués. Illana Weizman, dans Ceci est notre post-partum, explique que lorsqu'elle a demandé à sa propre mère comment était sa maternité, celle-ci a romancé son histoire et a répondu ne s'être jamais "sentie étranglée par cette charge". Illana Weizman ajoute n'avoir pas trouvé "de validation auprès de sa mère" et qu'"être mère peut être très beau mais n'est jamais dénué d'adversité".

Pourtant, cette "adversité" nous est dissimulée. Le mouvement du hashtag #MonPostPartum a montré à quel point la maternité concentrait de tabous invisibilisés. Créé par Illana Weizman, Masha du compte @Mashasexplique, Ayla Saura et Morgane Koresh, ce mouvement est parti d'une publicité censurée par la chaîne ABC et l'Académie des Oscars, au motif qu'elle était "trop graphique", alors qu'elle montrait simplement une femme, réveillée par les pleurs de son bébé, dont on montre la couche qu'elle porte à la suite de son accouchement. Illana Weizman l'explique très bien dans son essai Ceci est notre post-partum : si cette publicité a été jugée trop explicite, c'est à la mesure de ce que veut absolument cacher la société aux personnes ayant un utérus : le post-partum, pour soi-disant ne pas les décourager de faire des enfants. Ces témoignages rendus publics, sous ce hashtag, ont créé une déflagration, là où la société ne voulait pas qu'on regarde, là où elle voulait qu'on ne voit que bonheur et magie, dans la maternité. S'il ne s'agit pas de nier, chez les personnes ayant désiré leur bébé, un amour unique, un bonheur que je ne nie pas et que je souhaite à tous-tes mères et parent-e de vivre, la maternité n'est pas seulement ça : la plupart des femmes vivent un post-partum, se traduisant par de multiples effets physiques, dans les six semaines suivant l'accouchement. D'après l'ouvrage d'Illana Weizman et les études sur lesquelles elle s'appuie, 94 % des personnes ayant accouché rencontreraient au moins un problème de santé, au cours de cette période. Pour 20 % d'entre elles, les lochies (écoulement de sang provenant de la plaie sur la paroi utérine qui se cicatrise) dépassent les deux ou trois semaines. Pour 60 % d'entre elles, l'enfantement est suivi d'un épuisement extrême, et pour 53 %, de maux de dos. Pour 50 % d'entre elles, l'accouchement est suivi de ce qu'on appelle le "baby blues" et pour 20 %, d'une dépression post-partum (Sources : Ceci est notre post-partum d'Illana Weizman). L'invisibilisation du post-partum est emblématique d'un système qui survalorise le destin maternel pour les personnes socialisées dans le genre féminin.

Un autre tabou illustre l'ampleur de la survalorisation du destin maternel. Au niveau collectif, on nous parle à tort et à travers du regret qu'on éprouverait, si l'on décidait de ne pas avoir d'enfant, mais jamais de celui d'être devenue mère ou parent-e. La question de la souffrance des femmes regrettant d'avoir fait des enfants est en effet un réel tabou. Mona Chollet cite Orna Donath, autrice de l'essai Regretting Motherhood (2017), qui a enquêté sur le regret de certaines femmes d'avoir eu des enfants. Beaucoup des personnes interrogées lui ont avoué "que si elles ont eu plusieurs enfants, alors qu'elles avaient compris dès le premier qu'elles n'étaient pas faites pour ça, c'est à cause de la pression sociale" (Sorcières, p. 127). Une de ces personnes interrogées par Donath, lui avait confié qu'elle "ne le referait jamais si elle savait mieux à quoi s'attendre et si elle avait "un entourage capable de [la] soutenir et d'accepter ce genre de décision".

En plus de cela, à l'ère moderne, dès lors que les femmes doivent désormais concilier à la fois une carrière brillante et longiligne et une vie de famille épanouie, avec de faibles moyens institutionnels pour sa faciliter la tâche, elles font face à des injonctions paradoxales. En effet, on attend des femmes d'aujourd'hui qu'elles concilient les deux, sans pour autant leur en donner des moyens pratiques suffisants (gardes d'enfants, carrière prenant en compte la vie de famille sans pénalités, etc.), ni en partageant équitablement la charge maternelle entre les deux parent-es. Ajoutée à cela la réticence dans les mentalités face à l'arrivée d'un enfant, dans le milieu professionnel notamment, on en arrive à penser que la société exige des femmes qu'elles fassent des enfants, mais sans aucun impact sur leur carrière ou leur vie sociale. Cette sorte de nouvelle injonction conduit finalement, à travers les freins donnés à celles qui osent vouloir concilier carrière et vie de famille, au signal qu'il serait tellement plus facile pour elles de rester chez elles, avec leurs enfants.

Au niveau professionnel, elles sont plus susceptibles de se voir poser des questions sur leur désir d'enfant et de voir leur carrière ralentie par la conciliation nécessaire avec leur vie de famille, parce que, non seulement, elles sont considérées comme automatiquement, en charge des enfants et de la vie domestique également, mais aussi, elles-mêmes, de façon naturelle, comme un réflexe intériorisé, sont beaucoup plus nombreuses à se retirer de la vie professionnelle pour s'occuper de leurs enfants. Des discriminations à l'embauche ou à la promotion peuvent encore arriver souvent, concernant les femmes en âge de procréer. L'annonce de leur grossesse peut encore souvent également, être mal accueillie par leur supérieur hiérarchique.

Au niveau sociétal, même la place des enfants, dans l'espace public, et donc par extension celles des mères et parent-es, puisque dans la très grande majorité des cas, ce sont elles qui s'en occupent dans l'espace public (dans la rue, dans les trains, dans les restaurants, dans les parcs, etc.) est mal tolérée : le moindre cri, la moindre perturbation de la part d'un bébé ou d'un enfant, est reporté sur la mère. Cela peut paraître anodin, mais cette hostilité du public envers la présence des enfants dans l'espace public (dans le train, les restaurants, les musées, etc.) contribue à une atmosphère peu favorable aux mères et parent-es.

Ceci n'est pas une liste exhaustive du traitement culpabilisant et jugeant des mères et parent-es.

La diabolisation des "childfree"

Enfin, l'injonction à la maternité passe par une diabolisation des "childfree".

Rien n'est pire qu'une femme sans enfant. Lorsqu'on parle de notre absence de désir d'enfant, il est flagrant de voir combien l'expression de cette non-envie suscite, dans le meilleur des cas, de l'étonnement et des questions, et dans le pire des cas, des attaques et des violences. Une femme rencontrée par Charlotte Debest, dans son essai Le Choix d'une vie sans enfant, résume bien cette sensation en confiant qu'elle ne savait pas "dans quelle mesure [elle pouvait] ne pas désirer d'enfant de manière sereine" (citée par Mona Chollet).

D'ailleurs, il est même devenu impossible dans l'imaginaire collectif patriarcal qu'une femme sans enfant puisse être heureuse et épanouie, au point que lorsqu'une femme n'a pas d'enfant, on lui trouve des "maternités de substitution" (Mona Chollet), voire, on voit dans toute autre réalisation que la maternité, un "substitut", voire un "pis-aller". Comme s'il lui manquait forcément quelque chose.

Peu importe, en effet, les raisons que les "childfree" avancent, elles seront toujours dénigrées. Les raisons que j'ai exposées plus haut seraient dénigrées. Ma petite voix poursuivrait sa mission : je serais incomplète, j'aurais raté ma vie, je le regretterais forcément, je serais égoïste, je ne penserais pas assez aux personnes qui ne peuvent pas avoir d'enfants, comme si la femme était une seule et même source de vie et les utérus de personnes différentes "des vases communiquant" (Martin Winckler, cité par Mona Chollet dans son essai Sorcières, 2018), comme si la décision d'avoir des enfants était altruiste... En effet, je ne vois pas comment je pourrais aider une personne ne pouvant avoir d'enfant, en tombant enceinte. A moins, que ces mêmes détracteur-rice-s des femmes sans enfant, militent également, avec la même ardeur, pour la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (gestation pour autrui) pour tous-tes... Ce dont je doute fortement. La cohérence ne les étouffe pas, pas plus évidemment que le respect des choix intimes des femmes et des personnes ayant un utérus.

Même au sein des cercles féministes, si aujourd'hui le mouvement des "childfree", né à un niveau collectif dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous différentes formes, a gagné en visibilité, il n'a pas toujours été bien accueilli. Comme l'explique Mona Chollet dans Sorcières, la question de contrôler le moment et le nombre d'enfants s'est très vite posée dans les années 70, avec le droit à la contraception et à l'avortement, mais dans les mentalités, l'idée de ne pas avoir d'enfant du tout a été longtemps marginalisée, voire critiquée par certaines figures féministes. En France, les manifestantes féministes des années 1970 avaient pour slogan "Un enfant, si je veux, quand je veux". Christine Delphy, dans un article "La maternité occidentale contemporaine : le cadre du désir d'enfant" (in Espaces et temps de la maternité, de Francine Descarries et Christine Corbeil, 2002), explique que "la radicalité du "si je veux" était mitigée par le "quand je veux"" et analyse que "La campagne a toujours mis l'accent sur le contrôle du moment et du nombre des naissances, jamais sur leur principe". Selon Charlotte Debest, (essai, op. cit.) "Le bouillonnement réflexif, social et psychanalytique des années 1970 a, d'une certaine manière, amené à cette étonnante injonction : "faites comme vous voulez mais devenez parents"."

Finalement, si on devait conclure, je reprendrais une phrase très vraie de Mona Chollet, compte tenu du traitement social, à la fois, des mères et parent-es et des "childfree" : "en l'état actuel des choses, un seul type de femme peut vivre sereinement sa situation dans une totale tranquillité d'esprit, en conjuguant l'accord avec elle-même et l'approbation de la société : celle qui a un ou plusieurs enfants qu'elle a désirés, qui se sent enrichie par cette expérience et qui ne la paie pas d'un prix trop élevé, que ce soit grâce à une situation financière confortable, grâce à un métier qui la comble tout en lui laissant du temps pour sa vie de famille, grâce à un ou une partenaire qui prend sa part des tâches éducatives et domestique, grâce à son entourage (...) qui l'aide ou grâce à tout cela à la fois" (sans compter les injonctions et la culpabilisation qui pèsent de toute façon sur les mères et parent-es). Autrement dit, il est rare de n'avoir aucun tourment du fait des autres et des injonctions patriarcales, concernant le désir personnel d'avoir des enfants ou non et le fait d'en avoir ou non.

L'impossible indifférence à la maternité

En réalité, que j'ai envie ou non d'avoir des enfants ou que je change d'avis un jour ou non, n'est pas la question. D'ailleurs, je ne devrais même pas me demander si je changerai d'avis un jour, se poser cette question est déjà emblématique d'une ambiance trop tournée autour du destin maternel, inhérent au genre féminin. En fait, au delà de vouloir des enfants ou de ne pas en vouloir, on n'est jamais totalement indifférent-es à notre potentiel de maternité, en tant que personne ayant un utérus et ayant été socialisée dans le genre féminin, de par les injonctions sociales dont on est imprégné-es depuis l'enfance. On se pose forcément la question, on se projette, que ce soit dans un sens ou dans un autre. La condition des femmes et personnes ayant un utérus est rendue indissociable de la question de la maternité, par notre société. Le plus important est d'être conscient-e de ces injonctions et de ses désirs profonds.

Plus généralement, compte tenu de ce qui précède, il est essentiel de se poser la question de notre désir d'enfant ou non-désir, en ayant toutes les possibilités et les aspects en tête et dans la conscience des injonctions sociales. Je ne dis pas qu'il ne faut pas suivre son désir d'enfant, s'il existe en nous, juste parce qu'il s'agit d'une injonction sociale, mais la question de son désir d'enfant, en se déconnectant de ce qu'attend de nous la société, est importante, compte tenu des conséquences d'une telle décision, pour l'enfant dont on sera responsable et pour soi-même.

La décision de faire un enfant ou non est en effet une question de responsabilité et d'éthique. La philosophe Rivka Weinberg, citée par Camille Froidevaux-Metterie dans son ouvrage Le corps des femmes. La bataille de l'intime (2018), a écrit : "quand vous créez un être, vous faites peser sur lui tous les risques de la vie" (Weinberg, The risk of a lifetime. How, when and why procreation may be permissible, 2015). Cette idée me frappe, tant elle rejoint une des raisons à mon absence de désir d'enfant : je ne me vois pas être responsable de la vie d'un enfant jusqu'à sa majorité, voire au-delà, compte tenu de toutes les conséquences sur sa vie, d'une éducation et d'une socialisation. La décision de faire des enfants implique d'accepter d'assumer cette responsabilité (et cela peut être très beau de prendre cette décision) et bouleverse toute sa vie propre et celle de l'enfant. Quand il est profondément désiré, assumer cette responsabilité à vie n'est pas un problème, mais quand un doute subsiste sur son désir d'enfant, quand il n'est dicté que par la pression sociale et le sentiment, compréhensible, de satisfaction lié à son intégration dans "lignée des mères" (formule de la gynécologue Michelle Lachowsky, citée par Marie-Christine Lavnik, "Les menstrues relues à partir de leur perte", Champ psy, 2005, dans La révolution du féminin, de Camille Froidevaux-Metterie), les conséquences peuvent être difficiles pour soi-même et son enfant.

C'est pourquoi il reste crucial, tant que le Patriarcat perdurera, d'écrire encore et toujours sur le sujet afin de lever les mythes et les tabous entourant la maternité et s'émanciper des injonctions patriarcales. Mon ambivalence aura au moins eu le mérite de me faire réfléchir sur mon (non-)désir d'enfant.

Peut-être que dans un futur lointain, mais possible, ou une utopie féministe, l'option de faire des enfants ne fera partie que d'un grand ensemble de perspectives, parmi lesquelles choisir, sans autre pression que ses désirs personnels et intimes. On a le droit de rêver un peu, surtout en ce moment...

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