L’agent orange au Viêt Nam: un écocide aux millions de victimes, trop souvent ignoré

Trop souvent ignoré et insuffisamment traité en France, l’agent orange, un herbicide meurtrier, a contaminé entre 2 et 5 millions de personnes durant la guerre du Viêt Nam, importante guerre chimique du 20e siècle. La tragédie est complexe et concerne aussi une partie de la population du Laos et du Cambodge. Les survivant-e-s et descendant-e-s affrontent une difficulté principale : le déni.

Durant la guerre du Viêt Nam provoquée par les américains, l’armée américaine procède à des épandages (c’est-à-dire, du déversement) de défoliants (herbicides) afin de raser la forêt pour empêcher les résistant-e-s du Front national de libération du Sud Viêt Nam de s’y réfugier. Les américains ont ainsi détruit les récoltes et le milieu de vie pour affamer les populations vietnamiennes, et les empêcher de ravitailler les combattant-e-s.

 

Le procès de Tran To Nga contre les multinationales ayant produit l’agent orange

53 ans auparavant, Tran To Nga, jeune reporter vietnamienne, aperçoit une longue trainée dans le sillage d’un avion de l’armée américaine. Dans Libération, cette dernière raconte : « une pluie gluante dégouline sur mes épaules et se plaque sur ma peau. Une quinte de toux me prend. […] Je vais me laver. Et puis j’oublie aussitôt » Et puis, elle est à nouveau victime de ces épandages plusieurs mois après, les Etats-Unis ayant déversé près de 100 millions de litres sur le Viêt Nam depuis 1961, sur environ 12% du Sud Viêt Nam.

Aujourd’hui Tran To Nga est âgée de 77 ans et est malade. Elle relie des événements à des diagnostics avant de mener une action en justice : elle a perdu une première fille en 1969, cette dernière souffrant d’une malformation cardiaque congénitale, et ses deux filles nées en 1971 et 1974, ont également connu des complications cardiaques et osseuses. Ses petits-enfants ont aussi des problèmes respiratoires et une santé fragile. C’est en 2008, lors d’une visite à Thai Binh près d’Ha Noi, qu’en rencontrant l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange (Vava), qu’elle constate « l’horreur qui s’est répandue ». Les analyses sont formelles : le taux de dioxine de ces personnes est largement supérieur au seuil des pays asiatiques non industrialisés.

Ayant mis des années à prendre conscience de « l’exceptionnelle toxicité » (cancérigène et tératogène c’est-à-dire produisant des handicaps chez les nouveau-nés) de l’agent orange (ce sont les mots de Dow Chemical, un des fabricants du défoliant), Tran To Nga est aujourd’hui en procès contre 24 sociétés américaines (Dow Chemical, Monsanto, Uniroyal…) accusées d’avoir fourni aux GI ces fûts de couleur orange (d’où le nom) de cet herbicide ravageur, et plus particulièrement en cause, une dioxine appelée « 2,3,7,8-TCDD », perturbateur endocrinien très puissant. Cette dernière a encore des conséquences graves chez les descendant-e-s des personnes touchées.

Tran To Nga est aujourd’hui engagée dans un marathon judiciaire, en menant une action en justice au Tribunal de Grande Instance d’Evry, qui autorise un-e ressortissant-e français-e à intenter une action en justice pour des faits commis en dehors de la France (ce procès peut être suivi en accédant au site suivant : https://www.agent-orange-vietnam.org/).

 

Un enjeu juridique très important : réclamons justice pour les victimes de l’agent orange

Aux Etats-Unis, toutes les actions des victimes civiles ont échoué. Comble de l’ironie, les vétérans de l’armée ont été indemnisés par l’Etat américain à hauteur de 180 millions de dollars après leur exposition à l’agent orange.

Le lien de causalité a donc été établi. Alors pourquoi ne serait-il pas valable pour des civils, si des vétérans en ont bénéficié ?» interroge Amélie Lefebvre. 

Proposition de réponse : cette question est très sensible entre le Viêt Nam et les Etats-Unis, compte tenu de l’impérialisme (culturel économique) des américains, toujours très présent au Viet Nam encore aujourd’hui. Il y a aussi une grande réticence à évoquer cet écocide.

« Le drame de l'agent orange ne peut être abordé du seul point de vue humanitaire : face à l'étendue du désastre, la question de fond reste celle des responsabilités. Le Vietnam doit obtenir réparation, non seulement pour les souffrances endurées et pour l'environnement dégradé, mais aussi pour ce scandaleux crime de guerre commis par les États-Unis contre le Vietnam, atteint dans sa chair et dans sa terre. » selon le site Foyer Vietnam.

Surtout, l’agent orange est très connecté au débat sur l’utilisation des pesticides : les lobbys, très présents, n’ont sans doute pas intérêt à que ce sujet soit médiatisé.

Enfin, l’agent orange pose également la question de la fabrication, du commerce et de l’utilisation des armes chimiques, qu’il faut absolument bannir.

 

L’agent orange, un exemple de racisme environnemental parmi d’autres

On ne saurait analyser cet écocide meurtrier sans avoir une analyse des rapports de domination : au-delà d’une guerre profondément raciste (la propagande américaine était profondément raciste et on n’évoquera pas ici les conséquences de la colonisation française en Asie du Sud-Est), il est ici question d’un usage tactique de destruction de la nature ayant un impact considérable sur la santé des habitant-e-s, comme l’évoque Ramzig Keucheyan dans La nature est un champ de bataille. Au-delà des conséquences directes de l’agent orange, la destruction des forêts avait pour but d’affamer et de tuer les résistant-e-s. La domination des écosystèmes permet ainsi de dominer les vietnamien-ne-s, jugé-e-s comme inférieur-e-s.

Avant ça, la France a également détruit des écosystèmes comme pendant la guerre du Rif (1921-1926) au nord du Maroc. On doit aussi absolument penser aux conséquences sanitaires très graves du chlordécone dans les Antilles, pesticide extrêmement toxique utilisé massivement de 1972 à 1993, l’Etat français colonial étant profondément complice de cet empoisonnement. De nombreux contenus existent à ce sujet (n’hésitez pas à les communiquer en commentaires) et d’autres vont paraître, comme la BD Tropiques toxiques de Jessica Oublié qui devrait sortir en octobre 2020.

Il y a beaucoup d’autres exemples de scandales environnementaux qui sont systématiquement des scandales sanitaires, impactant la vie de populations locales, et des descendant-e-s. On ne peut séparer ces questions des questions de racisme car on constate que ce sont les personnes racisées les premières touchées, et ce sont loin d’être les premières indemnisées…

Il faut réclamer justice sur tous ces écocides meurtriers qui ont impacté et impactent encore la vie de millions de personnes, notamment les personnes racisées. La première chose à faire, c’est d’en parler, ces questions étant trop souvent délaissées par un Etat qui préfère rester dans le déni d’un passé colonial et d’un présent trop souvent néo-colonial.

Pour en savoir plus sur l’agent orange, n’hésitez pas à lire le livre de Tran To Nga, Ma terre empoisonnée ou de consulter le site du Collectif Vietnam Dioxine.

 

 

Sources :

[1] Tran To Nga, Ma terre empoisonnée, 2016

[2] Collectif Vietnam Dioxine, http://vietnamdioxine.org/

[3] Léa Dang, TEDxParis, Ce que nous devrions savoir de la guerre du Vietnam, 2017

[4] https://www.agent-orange-vietnam.org/

[5] Libération, https://www.liberation.fr/planete/2018/10/24/vietnam-l-agent-orange-scrute-in-situ_1687643

[6] Combat Monsanto, https://www.combat-monsanto.org/spip.php?article11

[7] Foyer Vietnam, https://www.foyer-vietnam.org/agent-orange-une-bombe-retardement

[8] Ramzig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2014

[9] Le Monde, https://www.lemonde.fr/planete/video/2018/07/28/chlordecone-le-scandale-sanitaire-explique-en-six-minutes_5337044_3244.html

[10] France TV Info, https://la1ere.francetvinfo.fr/financement-nouvelle-bd-jessica-oublie-chlordecone-tropiques-toxiques-ete-boucle-succes-694644.html

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