Le racisme environnemental à travers le prisme des rapports de dominations

Certaines personnes affirment que face aux « crises environnementales », « tout le monde serait dans le même bateau » : c’est pourtant faux. Le racisme environnemental est l’exemple même que les conséquences environnementales touchent d’abord les personnes non-blanches. Il est alors indispensable d’analyser des faits historiques au regard de ces rapports de domination.

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J’ai découvert ce terme en 2017 pour la première fois lors d’un événement jeune sur le climat (COY, l’équivalent de la COP pour les jeunes) qui rassemblait des jeunes activistes venu-e-s du monde entier, à Bonn en Allemagne, sur un stand où il était question de justice environnementale et de « racisme environnemental ». Le sujet portait sur les populations autochtones, notamment en Amérique du Sud ou aux États-Unis, qui sont les premières victimes des conséquences environnementales causées par des multinationales. Quelques années plus tard, j’ai pu mieux comprendre cette idée dans le très bon essai d’écologie politique du sociologue Ramzig Keucheyan, La nature est un champ de bataille [1], qui consacre tout un chapitre à cette question du racisme environnemental. Dernièrement, ce sujet a beaucoup été évoqué [2], notamment en amont de la Marche IV pour Adama, où des alliances entre militant-e-s antiracistes (Comité Adama) et écologistes (Alternatiba) ont eu lieu.

 

Qu’est-ce que le racisme environnemental ?

Le racisme environnemental est un terme qui a été forgé par le révérend Benjamin Chavis, camarade de route de Martin Luther King et figure du mouvement des droits civiques [3] aux États-Unis [4] qui a coordonné le rapport sur le lien entre les déchets toxiques et la race en 1987. Cette étude de la United Church of Christ établit pour la première fois que la race (en tant que construction sociale ; l’école de Chicago utilisant la race comme instrument analytique permettant de déconstruire la manière dont les groupes sont catégorisés socialement à partir de l’origine, l’identité, etc.) est un facteur explicatif de la localisation des décharges toxiques aux États-Unis. Elle met donc en évidence l’existence d’un racisme environnemental. Elle s'inscrit dans une lignée de manifestations pour la justice environnementale. Ce mouvement prit naissance à l'automne 1982 quand l'installation d'une décharge de déchets toxiques a provoqué une mobilisation historique menée par les habitant-e-s du comté de Warren, composé à 64 % de personnes noires et près de 7 5% dans la zone près de la décharge.

Bullard (2002) [5] définit le racisme environnemental comme l’ensemble des politiques, des pratiques et des directives environnementales qui ont des conséquences négatives disproportionnées, qu’elles soient intentionnelles ou non, sur certaines personnes, certains groupes ou certaines communautés en raison de leur race ou de leur couleur.

Le racisme environnemental, c’est aussi l’intersection entre une domination basée sur la race et sur la « nature » (terme faisant l’objet d’un long débat mais qui sera utilisé comme tel dans l’article par simplicité) : c'est reconnaître que les personnes racisées (celles qui vivent le racisme dit systémique) sont dans de nombreux cas plus touchées que les personnes blanches par des inégalités écologiques (accès aux ressources) et environnementales (pollutions et autres conséquences environnementales). On évoquera par la suite la nécessité de prendre en comptes d’autres types d’oppressions (comme la classe et le genre) pour une analyse « environnementale » de faits historiques sociaux.

Le racisme environnemental peut se manifester à travers plusieurs dynamiques :

  • Une dynamique dans un même pays qui s’exerce à l’encontre d’une communauté (ex : les personnes afro-américaines dans le comté de Warren aux États-Unis) ou d’une de ses anciennes colonies (par ex : aux Antilles, on y reviendra par la suite) ;
  • Une dynamique d’un pays sur un autre, que ce soit un pays voisin (ex : une ethnie majoritaire qui prend le contrôle d’un cours d’eau au détriment d’une ethnie minoritaire) ou un pays bien plus lointain (ex : guerre chimique qui contamine les personnes et les sols à long-terme ou multinationale qui s’accapare les ressources d’un pays, ce qui n’est ni plus ni moins que du néocolonialisme) qui peut s’insérer dans une logique impérialiste ;

On voit ici que le racisme peut prendre plusieurs formes « d’inégalités écologiques » ou de « dominations basées sur la nature » : destruction de la biodiversité, pollution des sols et des cours d’eau, accaparement des terres ou de l’eau, contrôle de l’eau potable, conséquences du changement climatique (événements climatiques extrêmes, sécheresses, inondations...), maladies liées au travail, pollutions atmosphériques (aux particules fines par exemple), déchets toxiques [6] ou essais nucléaires à proximité du lieu de vie, accès limité aux soins de santé, accès difficile à une alimentation saine... [7]

« Si vous voulez savoir où un stock de déchets a le plus de chances d’être enfoui, demandez-vous où vivent les Noir-e-s, les Hispaniques, les natif-ves américain-ne-s et autres minorités raciales » comme le rappelle Ramzig Keucheyan.

 

Quelles en sont ses causes ?

Si bien des écologistes pointent comme cause des crises écologiques la « civilisation industrielle », il paraît bien plus pertinent de s’intéresser à une période de l’Histoire : la colonisation et l’esclavage, perpétrés par l’Occident. Cette période, à travers la relation qu’elle a instauré avec d’autres personnes humaines, celles qui ont été colonisées et déshumanisées, et avec ce qui est non-humain (la biodiversité et les écosystèmes), n’a-t-elle pas imposé un « mode d’habiter colonial » ? Anna Tsing et Donna Haraway parlent de « Plantationocène » : c'est un « terme utilisé par certain-e-s scientifiques pour désigner l’ère géologique actuelle, débutant lors de la colonisation des Amériques, qui serait marquée par l’influence des hommes sur la biosphère et le climat ». Cette manière d’habiter n'exploite-t-elle pas les terres et ressources au profit des personnes blanches d’Occident, comme l’évoque Malcom Ferdinand dans son essai Une écologie décoloniale ?  Ne retrouve-t-on pas les stigmates de cette période aujourd’hui, à travers ce qu’on appelle le racisme systémique ou encore à travers la façon dont les sociétés occidentales exploitent les terres et les ressources d’autrui ? La colonisation a sans aucun doute établi un système de domination basé sur la race, mais il a aussi établi un système de domination extractiviste basé sur l’exploitation des écosystèmes.

Aujourd’hui, le système d’exploitation économique dominant est le capitalisme, qu’on peut qualifier de productiviste. Il est basé sur l’exploitation des personnes, à la fois des personnes racisées dans les pays occidentaux vivant dans la précarité et sous-payées, mais également des personnes vivant dans les anciens pays colonisés ou ceux qui sont considérés « du Sud » par les économistes libéraux occidentaux qui souhaitent les « développer ». Cela signifie qu'au-delà de réduire leur pauvreté économique, il s'agit de leur imposer un système économique capitaliste libéral basé sur le libre-échange et une dérégulation sociale et environnementale la plus totale. C’est un système basé sur la croissance économique du PIB (Produit Intérieur Brut) et donc sur une exploitation démesurée des ressources et des écosystèmes, avec toutes les conséquences environnementales engendrées, produites par des Etats et des multinationales qui ont pour objectif, non une satisfaction des besoins les plus élémentaires de leur citoyen-ne-s, mais le profit. Les principaux acteurs de cette guerre économique sont toujours les pays occidentaux, auxquels on peut ajouter de nouveaux pays « émergents » (Chine, Brésil...) très inégalitaires et exploitant les écosystèmes et les ressources comme l’ont fait les autres pays dominants... souvent au profit des premiers d’ailleurs. On peut aussi ajouter qu’un des piliers de ce capitalisme productiviste sont les énergies fossiles (charbon, gaz & pétrole) largement exploitées par les firmes occidentales et sont à l’origine du changement climatique qu’on connaît actuellement.

Le capitalisme implique que la terre n'existe que pour son exploitation, et les travailleur-se-s de la terre sont donc utilisé-e-s pour cette exploitation (pour reprendre une expression de @_kanibe_). Le capitalisme implique une « relation d’exploitation à sens unique », alors que les populations travaillant cette terre étaient dans le passé dans une certaine relation d’équilibre, aujourd’hui rompue. La terre doit être constamment « disponible pour être exploitée », comme doivent l’être les corps racisés.

Les populations colonisées directement exploitées hier le sont encore aujourd'hui à travers un système d’exploitation capitaliste, que ce soit dans ces mêmes pays ou dans les pays qui ont été les principaux instigateurs de la colonisation et qui ont eu besoin de travailleur-se-s immigré-e-s pour faire émerger une bourgeoisie et maintenir un niveau de vie au détriment parties de la population.

 

Quels sont les exemples de racisme environnemental ?

Il est indispensable de rappeler des faits historiques de racisme environnemental, pour comprendre qu’il est également présent en France et qu’il ne se produit pas qu’à l’étranger. En effet, en France, on aime beaucoup prendre des exemples américains pour nier ce qu’il se passe sur le territoire national.

  • Chlordécone aux Antilles :

Le chlordécone est, selon un article du Monde [8] très clair résumant la situation, « un pesticide très toxique, utilisé massivement dans les bananeraies en Guadeloupe et en Martinique pendant plus de vingt ans à partir de 1972 pour lutter contre le charançon de la banane, un insecte qui détruisait les cultures. Le chlordécone est un perturbateur endocrinien reconnu comme neurotoxique, reprotoxique (pouvant altérer la fertilité), et classé cancérogène possible dès 1979 par l’Organisation Mondiale de la Santé. La France a fini par l’interdire en 1990. Le chlordécone a toutefois été autorisé aux Antilles jusqu’en 1993 par deux dérogations successives, signées par les ministres de l’Agriculture de l’époque. »  Pour reprendre les termes d’une tribune publiée en 2019 par des associations comme l’association Vivre, le Cran, ou le collectif Lyannaj Pou Depolyé Matinik [9]: « Imaginez que la pollution au plomb de la Cathédrale Notre-Dame concerne non pas quelques centaines de riverains mais 92 % de la population parisienne et ce, pour plusieurs siècles. La mobilisation des médias et des pouvoirs publics serait spectaculaire : combien de "une", de débats et de propositions de solution. À 8 000 km de la capitale, un drame se joue dans une relative indifférence générale. On meurt en silence parce qu’exposés depuis longtemps et insidieusement à un pesticide aussi puissant que dangereux.

Pour entretenir des bananeraies, souvent héritières des anciens domaines esclavagistes liés à l’exploitation de la canne à sucre, les propriétaires (dont l’un s’est publiquement vanté d’avoir ses entrées à l’Élysée, sans avoir besoin de présenter sa carte d’identité !) ont obtenu, par dérogations successives, le droit d’utiliser ce funeste pesticide, le chlordécone ». »

  • Saturnisme en Ile-de-France :

Saïd Bouamama affirme que « le saturnisme (causé par l’absorption de plomb) surreprésenté chez les enfants issus de l’immigration et qui est une maladie par excellence de la pauvreté a pu être expliqué par des facteurs « culturels » et « ethno-biologiques ». De cette façon il n’était plus nécessaire d’interroger les phénomènes de ségrégations urbaines, les discriminations en matière d’accès au logement et l’assignation des populations issues de l’immigration aux segments les plus dégradés du parc de logement ».

Ramzig Keucheyan quant à lui précise : « Le saturnisme est une maladie ancienne qui a refait son apparition à Paris dans les années 1980. On l’observe principalement dans l’habitat ancien dégradé. Les catégories de la population affectées sont celles qui résident dans ces immeubles : principalement à cette époque des immigrés africains subsahariens. C’est l’absorption des écailles et des poussières de peinture qui provoque le saturnisme. L’air que l’on respire, on le voit, a une teneur éminemment politique »

  • Quartiers populaires et pollution atmosphérique en Ile-de-France :

Selon Catherine Larrère, philosophe de l’environnement [10] : « La géographie sociale de la région parisienne par exemple, avec les pauvres à l’Est et les riches à l’Ouest, est intimement liée à la pollution de l’air et à l’orientation des vents. Partout, les populations exposées aux grandes catastrophes naturelles comme aux plus petits risques sanitaires sont très souvent les plus pauvres, les moins résilientes. » Or les quartiers populaires se trouvent davantage à l’Est de Paris qu’à l’Ouest.

  • Agent Orange en Asie du Sud-Est, principalement au Vietnam :

Selon le Collectif Vietnam-Dioxine, dans la tribune parue il y a peu [11] qui précède la pétition que je vous invite à signer : « L’Agent Orange est un puissant défoliant déversé sur la jungle vietnamienne par l’armée américaine à partir du 10 août 1961 (pendant la guerre du Vietnam). Avec près de 80 millions de litres d’herbicides déversés et plus de 2 500 000 hectares contaminés, ces épandages ont détruit 20 % des forêts du Sud du Vietnam et pollué 400 000 hectares de terres agricoles. L’agent orange, en plus d’avoir détruit une partie de la jungle vietnamienne, s’est avéré très toxique pour l’être humain. Son dérivé de fabrication, la dioxine, est tératogène et lipophile : elle s’accumule dans les graisses et engendre de graves malformations chez les nouveau-nés. Cette molécule affecte l’organisme de multiples façons : tant par des affections cutanées, digestives, nerveuses, et cardiovasculaires, que par des cancers ou du diabète. Jusqu’à 4,8 millions de personnes ont été directement exposées au défoliant et plus de 3 millions en subissent encore les conséquences, selon l’Association vietnamienne des victimes de l'agent orange/dioxine (VAVA). »

Ici, il ne faut pas oublier que les vétérans américains ont été dédommagés à hauteur de 180 millions de dollars par les firmes américaines, alors même que les victimes vietnamiennes ont été déboutées et n’ont même pas pu obtenir de procès. Les effets néfastes de la dioxine étaient connus, mais elle fut quand même déversée pendant près d’une dizaine d’années. L’Agent Orange a aussi fait de nombreuses victimes au Laos, Cambodge (mais dont l’évaluation du nombre de victimes est très difficile à obtenir). Il a également fait des victimes parmi les soldats venus aider les américains, issus de Corée du Sud, d’Australie, de Nouvelle-Zélande… Des populations à Porto Rico furent également touchées, car c’était le lieu où ont été réalisés des tests de l’Agent Orange.

  • Ouragan Katrina en Nouvelle-Orléans (Etats-Unis) : 

L’Ouragan Katrina est la métaphore la plus célèbre du racisme environnemental. Dans une interview pour Bastamag, Razmig Keucheyan rappelle [12] : « L’ouragan Katrina (ndlr : qui a frappé en Nouvelle-Orléans) a été une expression extrêmement visible, y compris médiatiquement, du racisme environnemental. Les personnes âgées et les Noir-e-s, issu-e-s majoritairement des classes populaires, ont particulièrement souffert au moment où l’ouragan a frappé, mais aussi dans la durée. Comme le montre Naomi Klein dans La Stratégie du choc, Katrina a été l’occasion pour la municipalité de gentrifier le centre-ville, et d’empêcher le retour des populations noires pauvres. »

Selon les statistiques disponibles, « 84 % des personnes disparues sont noires » affirme Razmig Keucheyan, et « les quartiers les plus durement touchés sont les plus ségrégués sur le plan racial. Les quartiers noirs sont souvent situés dans les zones immédiatement inondables. Les classes dominantes, en revanche, ont pour habitude de s’installer sur les hauteurs de la ville ».

 

Il existe bien d’autres exemples de racisme environnemental : atteinte de la santé des agents d’entretien qui sont majoritairement des femmes racisées à cause des produits nocifs voire toxiques qu’elles utilisent [13], accaparement des terres des peuples autochtones aux Etats-Unis, essais nucléaires dans le Sahara algérien, urbanisme [14] et gentrification dans les quartiers populaires, conflit au Darfour et ingérence étrangère occidentale, conséquences du changement climatique qui touche les pays déjà les plus vulnérables économiquement (des populations principalement non-blanches), aires d’accueils pour « gens du voyage » [15], déforestation au Brésil (incendies volontaires) causée par le régime sur les terres autochtones, le fait que ce soit très difficile d’obtenir une condamnation et/ou des réparations (par ex : chlordécone ou Agent Orange) pour des populations non-blanches...

Face à la « crise écologique », le capitalisme ne cesse de se réinventer pour continuer d’exister, c’est notamment le cas du capitalisme vert qui, sous des apparences d’un capitalisme « responsable » et « décarboné » nous promet une « croissance verte » et un « développement durable ». Cette supercherie mériterait un article à elle toute seule, mais nous l’aborderons pour montrer que ce capitalisme vert, par ses racines et sa structure, ne peut que venir renforcer le racisme environnemental. Qu’est-ce qui se cache vraiment derrière ce capitalisme vert ?

 

Le capitalisme vert est un leurre, il ne viendra que renforcer ce racisme environnemental

Derrière ses faux-semblants de verts, les véhicules électriques, énergies renouvelables, centrales nucléaires (oui, c’est désormais à la mode chez certaines personnes qui pensent que le « bas-carbone » est une condition nécessaire et suffisante pour être considéré compatible avec une société écologique) ou encore technologies « smart », nous promettent un avenir « bas carbone » et « durable » notamment pour lutter face au changement climatique. Il est pourtant illusoire de répondre à un problème politique par des solutions technologiques (qui restent dans une politique compatible avec le capitalisme), qui ne remettent en aucun cas en question une politique extractiviste.

Par exemple, les réserves de lithium pour les batteries des véhicules électriques se trouvent principalement en Chine ou en Amérique du Sud. La question des déchets des batteries et de leur recyclage est également à prendre au sérieux. Le cobalt, métal indispensable pour les véhicules électriques, mais aussi pour les smartphones, se trouve principalement en République Démocratique du Congo (50% des réserves) [16.] Il engendre de graves les conséquences sociales et sanitaires, sans compter le néocolonialisme des multinationales (avec des entreprises comme Glencore, sûrement une des pires si vous regardez le volet « controverses » de leur page Wikipedia) et des pays étrangers prêts à tout pour obtenir ce métal considéré comme ultra stratégique. Les énergies renouvelables requièrent de grandes quantités de métaux (les terres rares, comme souvent entendu, ne sont en fait pas tant que ça un problème puisque non indispensables mais elles posent des questions géopolitiques). De plus, le nombreux chercheurs anticipent une demande croissante en cuivre et en argent, entre autres, ce qui risque d'accroître la pression sur les écosystèmes. Enfin, les fans d’un certain ingénieur en énergie très populaire dont je ne citerai pas le nom prônent les bienfaits des centrales nucléaires, sur des critères purement techniques (« le nucléaire est bas-carbone ») tout en oubliant l’histoire du nucléaire et la façon dont est extrait l’uranium [17], et le néocolonialisme des entreprises réalisant cette opération (ex : Areva au Niger), avec toutes les conséquences environnementales et sanitaires que cela entraîne.

Ne soyons pas dupes avec cette « transition énergétique » (qui pour l’instant, ressemble à une addition énergétique comme évoqué par Jean Baptiste-Fressoz) ou « transition écologique et solidaire » (comme le nom de ce fameux Ministère qui a pourtant été épinglé pour leur taxe carbone tout sauf solidaire). Ce capitalisme vert n’est d’une part pas compatible avec une société écologique (et certainement  pas avec une idée d’une écologie décoloniale). Il ne fera que renforcer le racisme environnemental en extrayant simplement d’autres métaux et minerais à la place des énergies fossiles, avec une pression accrue sociale sur les populations travaillant dans des conditions inhumaines et une pression environnementale sur les écosystèmes.

 

Le racisme environnemental, un outil qui s’insère dans un système de dominations qu’il faut abolir

Rappelons que le racisme environnemental est l’intersection du racisme systémique et d’une manière d’exploiter les écosystèmes, et de manière générale ce qui est non-humain. A ce titre, il est important de penser la « nature » comme un moyen de domination, comme l’est donc la race, le genre ou la classe, entre autres. Il faut donc penser le racisme environnemental dans un « système de dominations », le racisme environnemental en étant une expression, mais on pourrait citer les intersections entre genre et nature (ce sont par exemples les femmes racisées qui font majoritairement l’entretien des locaux ou des infrastructures au détriment de leur santé ; ce sont les personnes perçues comme femmes qui sont les principales victimes du changement climatique dans les pays les plus touchés ; voir les travaux sur l’écoféminisme de  Vandana Shiva, Emilie Hache...), entre orientation sexuelle et nature (la « nature » ou la « biologie » étant parfois utilisés à fins LGBTQIAphobes et les personnes LGBTQIA+ peuvent les premières personnes touchées par certaines inégalités environnementales, car plus vulnérables pour des raisons familiales, professionnelles ou médicales)...

Le racisme environnemental n’est pas nécessairement « intentionnel ». Les groupes sociaux exerçant cette domination n’ont pas forcément voulu dominer les autres groupes racisés via la nature spécifiquement. Il existe parce qu’il existe d’autres dominations, ici raciales, et que la domination sur la nature est une arme pour renforcer une oppression déjà existante. Cette domination ayant comme origine la colonisation, l’esclavage et le capitalisme. En effet : existerait-il un racisme environnemental sans un Occident imposant son « mode d’habiter colonial », sans oppressions raciales ou sans capitalisme qui exploite tout particulièrement les pays que ce dernier qualifie « du Sud » et les personnes racisées ? Sans ça, la domination sur la nature pourrait être une oppression qui s’intersecte tout particulièrement avec la classe (au sens de l’accumulation de capital). Or il se trouve que dans notre société, ce sont les personnes racisées qui sont les plus précaires à « classe équivalente ». [18]

Finalement, ayons en tête que la domination via la nature est une oppression, et que les oppressions se renforcent entre elles et en se recoupant, prennent une expression spécifique : racisme, sexisme, transphobie, validisme, grossophobie... Etudier le volet « nature » est un moyen d’analyser certains faits historiques. Par contre, c’est bel et bien tout un système d’oppressions qu’il faut chercher à abolir en établissant des rapports de force. Il n’est absolument pas satisfaisant de n’en traiter qu’une partie, ces oppressions étant imbriquées les unes avec les autres. Garder en tête la nécessité de lutter contre ces oppressions permet d’exclure les fausses bonnes idées : une écologie intégrale qui serait essentialiste donc transphobe, homophobe et validiste, une écologie radicale masculiniste qui serait profondément patriarcale...

Il s’agit pour cette oppression spécifique d’interroger notre relation avec les humain-e-s mais aussi les non-humain-e-s, cette fameuse « partition nature/culture qui fonde l’ontologie moderne occidentale » comme le dit si bien Arturo Escobar dans Sentir-penser avec la Terre, pensée largement répandue aujourd’hui par l’Occident, par la colonisation et le capitalisme.

 

Une écologie décoloniale face au racisme environnemental... sans oublier de décoloniser une écologie « monochrome »

L’écologie décoloniale telle que définie par Malcom Ferdinand [19], Seumboy [20] ou Priscilla Zamord [21] est un outil pertinent pour lutter contre le racisme environnemental, pour les différentes raisons évoquées précédemment.

Le principal défi d’une écologie politique est de simultanément lutter contre les systèmes d’oppressions actuels, en mettant progressivement en place une société qui se base sur un « mode d’habiter » désirable et soutenable, où la relation entre humain-e-s et non humain-e-s ne sera pas basé sur un système d’exploitation.

Il paraît donc indispensable de « décoloniser l’écologie » [22], c’est-à-dire de s’interroger sur la pertinence politique des différents courants écologistes actuels (cela pourra faire l’objet d’un article dédié) au regard des enjeux d’une écologie décoloniale. Il s’agit concrètement de s’attaquer aux biais racistes de ces courants, souvent pensés par des personnes blanches qui de ce fait invisibilisent une partie de l’Histoire des peuples colonisés ainsi que de la leur en tant que peuple ayant commis ce crime contre l’Humanité. Il s’agit aussi de remettre en cause une sur-représentation des personnes blanches dans les milieux écologistes, alors même que ce ne sont pas les premières personnes touchées bien souvent [23], et de la manière dont ces dernières considèrent les personnes racisées. Il s’agit aussi de mettre au centre les quartiers populaires, qui ont volontairement été mis de côté, car ils sont en première ligne face au racisme systémique et très touchées par les inégalités environnementales [24]. Il est tout à fait étonnant que dans certains cas, les personnes racisées qui évoquent certains sujets soient d’abord considérées comme des personnes racisées (malgré le « color-blind » universaliste républicain) plutôt que des écologistes. Prenons l’exemple de l’alliance récente entre le Comité Adama et Alternatiba [25] : certains médias ont souligné une « convergence historique », alors que quand bien même, cela fait des années que des militant-e-s antiracistes sont engagés dans des combats écologistes et que de nombreux-se-s militant-e-s écologistes sont aussi racisé-e-s.

Pour conclure, osons une comparaison provocante : si l’on estime que ce n’est pas le capitalisme qui va résoudre une « crise environnementale » qu’il a lui-même provoquée, peut-on espérer que la société ayant répandu la colonisation et une "modernité" dévastatrice va pouvoir résoudre le racisme environnemental et rétablir un équilibre avec les écosystèmes ?

 

Un grand merci aux personnes qui ont relu cet article : @_kanibe_, @Kurdecolo @Wokemaggi @riemarien @twoinou_ et @JuloDao !

Quốc Anh (@vietkrmpzh sur Twitter et Instagram)

 

Sources

[1] Ramzig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2014

[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/180720/le-racisme-environnemental-une-bombe- politique 

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/09/cop21-il-faut-en-finir-avec-le-racisme- environnemental_4827705_3232.html

[4] https://reporterre.net/Aux-Etats-Unis-la-lutte-contre-le-racisme-environnemental-est-de-plus-en- plus-vive

[5] https://fr.ccunesco.ca/- /media/Files/Unesco/Resources/2020/07/RacismeEnvironnementalCanada.pdf

[6] https://www.larevuedurable.com/fr/democratie-et-gouvernance/1069-dechets-et-racisme-en

[7] https://paris-luttes.info/capitalocene-racisme-11979

[8] https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/06/06/scandale-sanitaire-aux-antilles-qu-est-ce- que-le-chlordecone_5310485_3244.html

[9] https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/pesticides/tribune-pollution-au-chlordecone-aux-antilles-cest-la-reconnaissance-de-la-responsabilite-de-letat-dans-ce-scandale-sanitaire-majeur-qui-nous-motive_3657477.html

[10]  https://www.mediacites.fr/interview/toulouse/2018/02/20/quartiers-populaires-des-inegalites-sociales-mais-aussi-environnementales/

[11] https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/070820/reclamons-justice-pour-tran- nga-et-les-victimes-de-l-agent-orange 

[12] https://www.bastamag.net/Ecologie-des-pauvres-ecologie-des-riches-quand-les-inegalites-sont- aussi

[13] https://www.bastamag.net/Menace-chimique-pour-les-salarie-e?fbclid=IwAR1rk2a5tv0gjSxmZ_dBBkjxT667Jrl_U0f9Q4Q3MEVIQcZ1LGk1K08B7LM

[14] https://www.wrm.org.uy/fr/les-articles-du-bulletin-wrm/section1/un-urbanisme-adapte-au- racisme-environnemental

[15] https://blogs.mediapart.fr/william-acker/blog/090720/dans-lenfer-des-aires-daccueil-des-gens-du-voyage

[16] https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/republique-democratique-du-congo/premier- producteur-de-cobalt-la-republique-democratique-du-congo-rdc-est-au-coeur-de-la-voiture- electrique_3190223.html

[17] https://www.francetvinfo.fr/sante/environnement-et-sante/exploitation-de-luranium-au-niger-nous-avons-herite-de-la-pollution-durable_2378413.html

[18] https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2011-1-page-193.htm

[19] Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale, 2019

[20] Seumboy Vrainom, Pour une écologie décoloniale, Extinction Rebellion, 17 juillet 2019, https://extinctionrebellion.fr/blog/2019/07/17/pour-une-ecologie-decoloniale.html

[21] https://reporterre.net/La-gauche-s-est-assoupie-dans-la-lutte-contre-le-racisme-il-est-temps-de- reagir

[22] Fatima Ouassak, Comment décoloniser l’écologie, Mediapart, 9 mai 2019, https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/090519/comment-decoloniser-l-ecologie

[23] Fatima Ouassak, « Dans les quartiers populaires, l’écologie semble réservée aux classes moyennes et supérieures blanches », Reporterre, 15 juin 2019, https://reporterre.net/Fatima-Ouassak-Dans-les- quartiers-populaires-l-ecologie-semble-reservee-aux

[24] https://radioparleur.net/2020/07/17/ecologie-et-quartiers-populaires-conference/

[25] https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/080720/marche-adama-iv-veut- respirer

Crédits photo : Patrick Hendry, Unsplash

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