L’écologie décoloniale: la nécessité de décoloniser l’écologie

En France, les personnes racisées semblent être exclues du débat sur l'écologie alors que ce sont pourtant les principales personnes touchées. L'écologie semble parfois manquer d'une approche tenant compte des rapports de domination, dont le racisme systémique fait partie. Ce premier billet souhaite introduire le concept d'écologie décoloniale et expliquer la nécessité d'une telle approche.

Ces derniers mois, des contenus évoquant le concept d’écologie décoloniale sont parus. Entre autres, ce terme était utilisé dans une interview de Fatima Ouassak du Réseau Classe Genre Race sur Mediapart et aussi dans un article de Seumboy Vrainom sur le site d’Extinction Rebellion France. Plus récemment, la militante écologiste Priscilla Zamord (EELV) semble également se revendiquer d'une écologie décoloniale. Malcom Ferdinand va également sortir un essai qui s'intitule "Une écologie décoloniale. Penser l'écologie depuis le monde caribéen" (éditions du Seuil) le 3 octobre. 

A l’échelle internationale, l’anthropologue Sud-Américain Arturo Escobar a également publié le livre « Sentir-penser avec la terre. L’écologie au-delà de l’Occident » qui se concentre sur les luttes indigènes et les mouvements de libération en Amérique du Sud.

Comment peut-on définir l’écologie décoloniale  ? Pourquoi un tel courant est-il aujourd’hui important voire indispensable ? 

Comment peut-on définir l’écologie décoloniale ?

Dans les milieux écologistes, on entend souvent le terme « décoloniser les imaginaires » pour parler de la nécessité de sortir du cadre imposé par le capitalisme (ou « la société » pour les personnes qui sont allergiques au mot capitalisme, et il y en a beaucoup dans certains milieux décroissants/collapsologistes) et s’inventer des « récits écologistes et positifs ». Problème : on entend très rarement ce mot pour parler de décolonisation au sens premier du mot, de colonisation ou de néocolonialisme. Plus généralement, on n’emploie pas ce mot pour dénoncer le racisme de certaines positions qui se prétendent « écologistes ».

Dans ce premier billet introductif, il ne s’agira pas de définir l’écologie : un article spécifique pourrait être consacré au fait qu’aujourd’hui qu’il existe une multitude de conception d’écologies. A vrai dire, un nouveau clivage semble être en train de se créer entre ces différentes conceptions : collapsologie (dont le néomalthusianisme transparaît parfois, ou la xénophobie), capitalisme vert, écofascisme, écologie intégrale… Il pourra en être question dans un futur billet. 

Quant à la colonisation, Seumboy la définit comme suit « : C’est une domination entre humains dans le but d’exploiter des sols et de maintenir ou d’atteindre un certain niveau de confort. ». Historiquement, ce sont majoritairement les personnes blanches qui ont bénéficié de la colonisation. Aujourd’hui, à travers le néocolonialisme, c’est également le cas mais on constate que certains populations racisées reproduisent ces mêmes schémas (la Chine en est un exemple et il ne faudrait pas l’oublier).

La décolonisation, c’est la déconstruction de cette vision blanche et occidentalo-centrée, qu’on retrouve très souvent dans dans le système capitaliste dominant. C’est aussi et surtout l’émancipation des personnes descendantes de la colonisation ou subissant aujourd’hui le néocolonialisme. Le racisme est un rapport de domination issu du colonialisme : la décolonisation c’est s’attaquer à ses racines.

L’écologie décoloniale, cela pourrait donc être une approche de l’écologie qui prend en compte plus particulièrement les systèmes de dominations existants (aussi appelés oppressions systémiques). C’est le fait qu’il existe des systèmes de dominations de classe/genre/race/orientation sexuelle... et qu’il faut le prendre en compte à travers le prisme de l’écologie.

Par exemple, de manière concrète, c’est bannir une écologie individuelle culpabilisante pour les personnes vivant dans la précarité, c’est refuser une écologie blanche bourgeoise basée sur la consommation de produits « éco-responsables » sans remise en cause des inégalités sociales, c’est dénoncer la gentrification des quartiers populaires, …

Voici par exemple des formes d’expression de ces systèmes de dominations :

  • Le racisme environnemental : le fait que les personnes racisées subissent en premier les conséquences environnementales (déchets, changement climatique, biodiversité, qualité de l’air…). L’exemple de l’ouragan Katrina est un bon exemple, comme l’explique Ramzig Keucheyan dans La nature est un champ de bataille. Le chlordécone aux Antilles est un autre exemple plus parlant, comme l’explique Jessica Oublié dans sa BD Tropiques toxiques ;
  • Le néocolonialisme: le fait que d’anciennes puissances coloniales (France, Royaume-Uni…) et de nouvelles puissances émergentes (Chine, Etats-Unis…) s’accaparent les ressources situées dans d’anciens pays colonisés ou des pays pauvres à bas coût, en exploitant une main d’œuvre locale bon marché. C’est pour ça qu’il est primordial de relayer les luttes des pays qui se revendiquent du « Sud » et plus généralement les luttes indigènes. Depuis longtemps, les personnes de ces pays subissent les conséquences de l’impérialisme des pays occidentaux et aujourd’hui le néocolonialisme des pays riche On peut citer l’exemple de l’uranium exploité par la France au Niger ou l’exemple des mines de cobalt ;
  • ... 

Pourquoi l’écologie décoloniale est-elle indispensable ?

En tant que personne racisée et plus spécifiquement issue d’un pays ayant subi la colonisation (le Vietnam), il est parfois très difficile de se reconnaître dans certains courants de l’écologie dont la collapsologie ou le capitalisme vert en sont deux exemples. Si on devait définir « une écologie », en se basant sur des auteurs de l'écologie tels qu’André Gorz ou encore Murray Bookchin, elle serait nécessairement anticapitaliste et décoloniale. Aujourd’hui, force est de constater que l’approche décoloniale, et donc anticapitaliste puisque la colonisation est un outil du capitalisme (et cette dernière en bénéficie encore), est très minoritaire voir quasiment inexistante.

Or, l’écologie ne doit pas être réservée à aux classes les plus privilégiées de la population. Nous vivons dans une société où nous avons tou-te-s des biais racistes, patriarcaux, LGBTIphobe, validistes… Ne pas prendre en compte ces rapports de domination, c’est prendre le risque d’avoir une écologie qui vient les renforcer. L’écologie décoloniale, c’est une écologie radicale qui viendrait prendre les problèmes à la racine. 

Ce premier billet est introductif. Il est le premier d’une série d’articles visant à approcher certains problèmes écologiques, comme le changement climatique, à travers un prisme antiraciste décolonial et tenant compte des systèmes de domination (multiples) qui existent. Il vise aussi à ouvrir la discussion avec les personnes racisées souvent exclues de ce débat, et à remettre en cause l’omniprésence de courants issus personnes blanches dans les milieux écologistes en France ne tenant pas compte de ces dynamiques.

 

Sources :

[1] Fatima Ouassak, Comment décoloniser l’écologie, Mediapart, 9 mai 2019, https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/090519/comment-decoloniser-l-ecologie

[2] Fatima Ouassak, « Dans les quartiers populaires, l’écologie semble réservée aux classes moyennes et supérieures blanches », Reporterre, 15 juin 2019, https://reporterre.net/Fatima-Ouassak-Dans-les-quartiers-populaires-l-ecologie-semble-reservee-aux

[3] Seumboy Vrainom, Pour une écologie décoloniale, Extinction Rebellion, 17 juillet 2019, https://extinctionrebellion.fr/blog/2019/07/17/pour-une-ecologie-decoloniale.html

[4] Arturo Escobar, http://reseaudecolonial.org/2018/10/18/luttes-eco-sociales-migrations-des-savoirs-et-pratiques-politiques-ontologiques-avec-arturo-escobar-la-necessite-de-traduire-lanthropologie/

[5] Toinou, Perspectives Printannières, 2019, https://perspectives-printanieres.info/index.php/2019/03/17/la-collapsologie-ou-la-critique-scientiste-du-capitalisme/

[6] Ramzig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2014

[7] Malcom Ferdinand, Franceinfo, 2019, https://la1ere.francetvinfo.fr/malcom-ferdinand-chercheur-au-cnrs-penser-ecologie-monde-caribeen-interview-755225.html (EDIT 01/10 : je viens de découvrir que Malcom Ferdinand sort un livre qui s'intitule Une écologie décoloniale. Penser le monde depuis le monde caribéen (Editions du Seuil), je vous invite à aller le lire !)

 

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