Procès Clément Méric : traitement médiatique indécent d’un assassinat politique

La Péniche, journal étudiant de Sciences Po Paris, dans une démarche qui aurait été ambitieuse même dans les colonnes de Valeurs Actuelles, est parvenue à réunir un front commun contre l'antifascisme, allant de la gauche caviar à l’extrême droite néofasciste.

En tant que militant.e.s antifascistes, nous avons souhaité écrire un contre-article pour corriger plusieurs affirmations erronées et exposer notre opposition au traitement que la Péniche -et qu'une bonne partie des personnes interrogées- font de l'assassinat de Clément Méric. Suite à nos réactions, La Péniche nous a assuré que c’était « absolument possible de publier une réponse » ; pourtant, quand nous leur avons envoyé l’article, l’équipe du journal a fait marche-arrière. Pas très Charlie.

Nous relayons également le communiqué de Solidaires Etudiant-es Sciences Po1, dont Clément était membre, et avec lequel nous sommes d'accord en tout point.

 © La Meute © La Meute

Retour sur les faits : il s'agissait bien d'un assassinat politique

    L'assassinat de Clément Méric est une affaire qui a nécessité des heures de reconstitution, les témoignages de plusieurs dizaines de personnes et des audiences qui ont duré plus d'une semaine ; mais il suffit à La Péniche d'un article visiblement écrit sans aucun recours à des sources pour décréter que "Clément Méric s’engage sans hésitation dans la rixe" ; surprise, il a été démontré lors du procès que Clément et ses amis étaient stationnaires, adossés contre un mur, lorsque les néonazis de Troisième Voie les ont attaqué, armés de poings américains. "Un coup suffit" affirme théâtralement l'autrice de l'article ... Là encore, c'est faux : l'autopsie a permis de déterminer que plusieurs coups avaient été portés au visage de Clément Méric. On a donc affaire à un article qui commence mal puisque factuellement erroné, et qui ne fait qu'empirer lorsqu'il nie le caractère politique de la mort de Clément Méric. Ainsi, les membres de NOVA et d'En Marche interrogés (on se demande d'ailleurs bien pourquoi) considèrent que les évènements relèvent de la simple "bagarre", qui aurait fait l'objet d'un traitement médiatique surpolitisé et n'aurait aucun caractère prémédité. Nier qu'il s'agissait d'un meurtre politique revient en fait à restituer au mot près la ligne de défense des assassins. En effet, ces derniers ont voulu dépolitiser le crime en faisant croire qu'ils avaient pris leurs distances avec les organisations fascistes : Esteban Morillo a ainsi fait recouvrir ses tatouages, le logo "Troisième Voie" et le slogan "Travail, Famille, Patrie" ... deux semaines avant le procès, et les a remplacés par un portrait d’un écrivain fan d’Hitler2

    Autre fait intéressant, l'omniprésence de Serge Ayoub dans l'affaire3. Cet homme, fondateur des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires (groupuscule d'extrême droite) et ancien leader des skinheads fascistes de Paris, a été contacté au téléphone par les assassins de Clément Méric juste avant et juste après les faits, ce qui met en doute l'affirmation selon laquelle il n'y aurait eu aucune préméditation. D'ailleurs, la tatoueuse qui a recouvert les tatouages fascistes de Morillo était serveuse dans un bar qui fut le bastion des groupes d’extrême droite à Paris, le propriétaire de ce même bar n'étant autre que ... Serge Ayoub. Des membres du groupe fasciste Troisième Voie ont donc attaqué et tué Clément Méric, en raison de ses opinions politiques et de son combat contre le fascisme : qu'est-ce donc sinon un assassinat politique ?

Non, les extrêmes ne se rejoignent pas : de quelle violence parle-t-on ? 

     Nous souhaitons ensuite revenir sur l'exercice de dissertation indécent auquel se livrent l'autrice et les personnes interrogées. Prétendant interroger la question de la violence, les différent.e.s participant.e.s à l'article affirment en filigrane tou.te.s plus ou moins la même chose : les extrêmes se rejoignent et l'extrême gauche comme l'extrême droite doivent être mises sur un même plan en raison de leur usage de la violence comme arme politique. Mais de quelle violence parle-t-on ? D'un côté, les fascistes et néo-nazis utilisent la violence pour blesser ou tuer : ils tabassent des couples homosexuels ou des personnes trans dans la rue4, organisent une chasse au migrant dans les Alpes5, participent à des expéditions pour bloquer l'Aquarius6, harcèlent les militantes féministes sur les réseaux sociaux et diffusent des appels au viol7, agressent des femmes voilées dans la rue8. Ces personnes ne meurent pas "pour leurs idées", comme l'affirme l'article, mais pour ce qu'elles sont. De l'autre, les antifas combattent ceux qui pratiquent ces violences racistes, homo.lesbo.trans.phobes, sexistes et islamophobes. Pour les militant.e.s antifascistes, la "violence" est une pratique d'(auto)défense et de lutte contre des idéologies qui tuent. Rappelons qu'en seulement dix ans, les groupuscules d'extrême-droite ont tué une centaine de personnes en Europe9: en juin, un néo-nazi slovaque agresse un Philippin qui meurt peu après à l'hôpital, en Italie un ex-candidat de la Ligue du Nord tire et blesse 6 étrangers; toujours en Italie, en juillet, un Marocain est tué en pleine rue sur motif raciste; en Grèce, en février, le parti néo-nazi Aube Dorée mène des raids contre des squats antifas hébergeant des migrants; cet été, en Allemagne, des racistes pourchassent et blessent 18 personnes, migrant.e.s et/ou militant.e.s de gauche. L’Europe n’est évidemment pas la seule zone géographique où l’extrême droite assassine. Impossible d’oublier les assassinats xénophobes en Ukraine, la militante antifasciste Heather Heyer écrasée par un néo-nazi ayant lancé sa voiture sur la foule lors d'une contre-manifestation de suprémacistes blancs à Charlottesville... la liste serait longue si on la voulait exhaustive. A tous les adeptes de la théorie du rassemblement des extrêmes, à tous ceux qui hurlent que l'antifascisme est aussi violent que le fascisme, combien de meurtres peut-on mettre sur le compte des antifas? Aucun.  

     Alors écrire qu'il y a "des deux côtés, des vies détruites", ou comparer l'engagement de Clément à "un affrontement stérile contre un ennemi désigné" nous fait l'effet d'une insulte à sa mémoire, d'une insulte à ses parents, à ses proches et à ses camarades de lutte. Écrire que "l'engagement ne consiste pas à tuer ou mourir" ou que "les idées ne sont pas plus fortes ni plus assurées lorsqu’on est prêt à mettre en jeu sa vie ou celle des autres pour les faire triompher" est une ineptie, partie du discours dominant qui revient à effacer d'un coup de gomme l'importance de la violence comme arme politique au cours de l'Histoire. Les Noir.e.s qui luttaient pour l'abolition de l'esclavage avaient-ils d'autre choix que de mettre leur vie en jeu et de s'armer contre les Blancs ? Doit-on reprocher aux révolutionnaires féministes Kurdes de prendre les armes pour lutter contre leurs oppresseurs ? La lutte pour l'égalité civique aux Etats-Unis aurait-elle abouti sans la stratégie offensive menée par les Blacks Panthers ? Notre propos n'est pas de mettre sur le même plan ces combats historiques et les luttes antifascistes actuelles, mais bien d'affirmer qu'on ne peut en aucun cas renvoyer les deux violences dos-à-dos: la violence vient d'abord du camp des dominants, des oppresseurs et de l'Etat. Rappelons que les frontières européennes sont responsables de plus de 100 000 mort.e.s en quatre ans10, que la police française a tué au moins 120 personnes depuis 200511, et qu'on comptait déjà 89 mort.e.s en prison pour 2018 en août dernier12. La violence est alors, pour celleux qui tentent de résister, une tentative d'autodéfense et de contre-attaque ayant pour but l'émancipation collective et la liberté. De plus, on ne saurait considérer que la violence des dominé.e.s est valable et légitime que lorsque de parenthèses bien définies de l'Histoire, car la violence des dominants et le fascisme, même rampant, eux, ne disparaissent jamais : en témoigne Trump, l'arrivée de la Ligue du Nord au pouvoir en Italie ou les manifestations organisées par les suprématistes blancs il y a quelques semaines en Allemagne13

Sous couvert d'une pseudo objectivité, la banalisation du fascisme

     En réalité, l'article de la Péniche n'est pas surprenant car il reproduit une logique discursive libérale omniprésente à Sciences Po : toutes les opinions se vaudraient, et seraient comparables de manière "objective", en les plaçant toutes sur un même plan. La sacro-sainte démocratie permettrait à tout un chacun de débattre à loisir, même avec des racistes, pour les convaincre gentiment qu'ils font fausse route. Cette logique purement formelle, qui se concentre sur les discours en considérant qu'ils n'ont aucune implication dans la vie réelle, aucune conséquence matérielle, est typiquement celle d'individus privilégié.e.s qui n'ont jamais vécu la violence de ces idéologies dans leurs corps et leurs quotidiens. Cette attitude est celle d'enfants gâtés pour qui débattre est un jeu, et l'on se livre à une comédie indécente et a des concours d'éloquence contre des idéologies qui dans les faits, tuent, exploitent, violent, invisiblisent, dominent (rappelons par exemple que depuis l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir en Italie, les agressions racistes ont augmenté de 10%14: les discours se traduisent par des actes).

     C'est ainsi que pour la Péniche, des observateurs "ni de droite ni de gauche" sont idéaux pour jouer les juges de morale d'une affaire qu'ils ne connaissent pas. Ils dissertent, sans pression, sur la mort d'un étudiant de 18 ans, en complète abstraction du contexte de la mort de Clément Méric, des motifs de sa tendance politique, etc. La Péniche n'écrit pas le moindre mot pour expliquer ce qu'est l'AFA (Action Antifasciste Paris Banlieue, dont Clément était membre), pour raconter l'implication de Clément au syndicat Solidaires Etudiant-es Sciences Po, ne fait pas la moindre référence à l'article qui avait été écrit par les anciens camarades sciencepistes de Clément15, mais réussit en plus de ça a ouvrir ses colonnes à un militant anonyme revendiqué de l'Action Française. Dans la vraie vie, le militant interviewé s'appelle Pierre *******. Étudiant en 2A à Sciences Po, rêvant du retour d’une monarchie autoritaire, Pierre affiche le symbole des jeunesses hitlériennes (la hache et l’os) en photo de profil Facebook. Il a logiquement trouvé une famille politique adéquate à l'Action Française et depuis la publication de l'article dans La Péniche, il semble très fier d'avoir enfin pu cracher publiquement sur la mémoire d'un antifasciste. Pour rappel, l'Action Française est un groupuscule royaliste, raciste et pétainiste qui gravite dans les sphères radicales de l'extrême-droite. En 2017, un ancien militant de l'AF et dix personnes de son entourage avaient ainsi été arrêtées pour de projets d'attentats visant des hommes politiques et des mosquées16. Ces derniers mois, des militants de l'Action Française ont été reconnus coupables de diverses affaires (commando ayant essayé "débloquer Tolbiac" en agressant les occupant.e.s17, violences à l'encontre du député Éric Coquerel18, port d'armes blanches19, porosité avec le GUD puis avec le Bastion Social20, etc). 

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Photos du membre de l’Action Française, Pierre ****, participant à l’attaque fasciste des étudiant.e.s occupant Tolbiac. Photos du membre de l’Action Française, Pierre ****, participant à l’attaque fasciste des étudiant.e.s occupant Tolbiac.

     Nous, militant.e.s antifascistes, considérons que le racisme n'est pas une opinion : il ne se débat pas, il se combat. Contrairement à l'autrice qui écrit que le but de l'engagement n'est pas de "triompher par la force", contrairement à NOVA qui considère l’extrême droite comme "un partenaire dans le débat politique », nous affirmons que le fascisme est un ennemi et que tout espace, Sciences Po y compris, est un terrain idéologique marqué par un rapport de force donné, un lieu où il nous faut mener la bataille contre l'extrême droite et les systèmes d'oppression, et ce par tous les moyens pertinents. Rappelons d'ailleurs que l'extrême droite est bien présente à Sciences Po, notamment via le cercle Bernanos, un syndicat UNI de plus en plus conservateur, ou des agresseurs/néofascistes/royalistes qui s'assument tels que Matei.

     L'article permet d'ailleurs de voir à quel point le PS, En Marche, NOVA, Engagés (et autres centristes opportunistes) ne font que suivre ce que leur électorat veut entendre. Au lendemain de la mort de Clément Méric, tout le spectre politique modéré - allant de Hollande à NKM en passant par Valls21 - pleurait le décès d'un militant antifasciste. Cinq ans plus tard, les militants des mêmes tendances politiques piétinent ouvertement la mémoire du militant. Ce que cet article révèle surtout, c'est l'hypocrisie de "l'antifascisme républicain". En effet, de la même manière qu'on se souvient de Valls en pleurs sur les lieux du crime, on se souvient aussi des milliers d'appels à constituer un "front républicain contre l'extrême droite" au second tour des élections présidentielles. Aujourd'hui, la volonté de faire barrage à l'extrême droite a visiblement disparu aussi vite qu'elle était arrivée ; bien au contraire, on laisse même une place de choix à l'Action Française dans les colonnes du journal de Sciences Po. En bref, pour lutter contre l'extrême droite, il y a celleux qui se contentent d'un vote de barrage tous les cinq ans ; et celleux qui, comme Clément Méric, s'organisent, partout, au quotidien, réfléchissent, tractent, manifestent, et agissent contre les montées du fascisme. 

 

IEP Paname Antifa

 

1https://sudsciencespo.wordpress.com/2018/09/27/reponse-a-larticle-honteux-de-la-peniche-au-sujet-du-proces-des-meurtriers-de-clement-meric/

2https://www.lesinrocks.com/2018/08/30/actualite/proces-des-agresseurs-de-clement-meric-cest-un-meurtre-politique-rappellent-les-antifas-111119014/
https://www.streetpress.com/sujet/1535964768-meurtrier-presume-meric-efface-tatouages-neo-nazis

3https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/09/12/au-proces-meric-serge-ayoub-s-offre-une-tribune_5353681_1653578.html

http://lahorde.samizdat.net/2018/09/06/serge-batskin-ayoub-ou-lart-de-lesquive/

4https://www.debunkersdehoax.org/les-violences-des-droites-extremes/

http://labrique.net/index.php/thematiques/hors-canard/848-attaque-de-fafs-homophobes-a-lille

5https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/05/11/dans-les-hautes-alpes-les-militants-de-generation-identitaire-sont-passibles-de-poursuites_5297757_1653578.html

6https://www.lci.fr/societe/des-identitaires-recoltent-plus-de-50-000-euros-pour-empecher-le-sauvetage-en-mer-des-migrants-2054766.html

7http://www.revolutionpermanente.fr/Cyber-harcelement-en-masse-contre-des-militantes-feministes-sur-Jeuxvideo-com

https://information.tv5monde.com/terriennes/qui-se-cache-derriere-le-cyber-harcelement-sexiste-anti-feministe-202336

8http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/07/18/que-devoilent-les-agressions-de-femmes-voilees-485674.html

9https://blogs.mediapart.fr/stephane-ortega/blog/100918/l-extreme-droite-tue-une-centaine-de-personnes-en-europe-en-dix-ans

10https://www.liberation.fr/checknews/2018/08/09/combien-de-migrants-sont-morts-en-mediterranee-ou-sont-ils-enterres_1671300

11http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553

12http://prison.eu.org/spip.php?rubrique69

13https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/08/27/allemagne-nouveau-rassemblement-de-l-extreme-droite-apres-une-chasse-aux-etrangers_5346810_3214.html

14https://www.francetvinfo.fr/monde/italie/italie-les-agressions-racistes-en-hausse_2875709.html

15https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/190918/cinq-ans-apres-la-mort-de-clement-meric-des-coupables-des-impunites-et-des-absences

16http://www.leparisien.fr/faits-divers/dix-hommes-soupconnes-de-preparer-des-attentats-anti-musulmans-arretes-17-10-2017-7338018.php

17 http://lahorde.samizdat.net/2017/04/28/paris-quand-laction-francaise-sessaye-au-deblocage/

18https://www.huffingtonpost.fr/2018/04/20/eric-coquerel-entarte-par-laction-francaise-la-france-insoumise-denonce-une-agression_a_23416042/

19https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/04/28/saint-etienne-quatre-militants-de-l-action-francaise-mis-en-examen-pour-attroupement-arme_5292093_1653578.html

20 https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/marseille/marseille-action-francaise-ouvre-nouveau-local-label-bastion-social-1439315.html

21 Même Valls mettait alors en garde contre "un amalgame entre extrême gauche et extrême droite : https://www.liberation.fr/societe/2013/06/06/le-ps-reclame-la-dissolution-des-groupes-d-extreme-droite-ultra-violents_908756

21Même Valls mettait alors en garde contre "un amalgame entre extrême gauche et extrême droite : https://www.liberation.fr/societe/2013/06/06/le-ps-reclame-la-dissolution-des-groupes-d-extreme-droite-ultra-violents_908756

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